IE PROTESTANTISME ET LE CATHOLICISME SOCS LE POINT DE VUE DE L’UNION
Si le protestantisme a inventé ou régularisé l’Église (l'État, ce n’est pas en vertu de son principe. En cela, au contraire, il s’est montré infidèle à son principe, et son Église d’Ëtat n’est qu’un lambeau, non répudié, de l’héritage des siècles. L’Église du libre examen ne saurait être qu’une société des consciences. Il faut qu’elle abjure son principe ou qu’elle consente k la liberté. Son chef est à Rome ou dans le ciel. Si elle ne veut point du Saint-Esprit pour pape, il faut qu’elle en ait un autre, et il faut que cet autre pape soit lui-même en communication avec le Saint-Esprit. II faut qu’il le prouve. Il faut du moins qu’il essaye de le prouver. Or, dans les Églises réformées, ni le clergé, ni le pouvoir n’ont essayé cette preuve. Ils ont ainsi reconnu le principe protestant, tout en lui donnant, par les institutions, un démenti indirect. Le principe est vivant quoique enveloppé, toujours prêt à se faire jour, toujours demandant satisfaction, et certain de l’obtenir, malgré la longue habitude, les préventions invétérées, les inextricables logomachies, et la résistance intéressée de ces hommes volontairement inconséquents, qui se font à la fois protestants pour tout nier, et catholiques pour tout lier.
S’il s’agissait ici de prendre contre une secte l’intérêt d’une autre, nous dirions que le protestantisme ne peut pas se défendre contre le catholicisme avec le principe catholique, mais avec le principe protestant. Le protestantisme comme tel ne peut être fort qu’à la condition d’être protestant, et à mesure qu’il le sera. Et après tout, que veut-il ? Il veut pour le moins exister. Pour le protestantisme, apparemment, exister c’est être protestant; mais si cette considé-
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ration est trop abstraite pour toucher beaucoup de gens, on peut les aborder autrement. Quel que soit, ou quoi que vaille leur protestantisme, ils ne veulent pas être catholiques. Ils ne veulent pas que le flot du catholicisme envahisse une seconde fois les rivages qu’il couvrait jadis. Or, le catholicisme sera faible contre un principe fort, mais il sera fort contre un principe faible. Le catholicisme c’est la théocratie, mais franche et impérieuse; le protestantisme territorial, c’est aussi la théocratie, mais équivoque et doutant d’ellemême. Tout principe vague cherche à se préciser, tout principe incertain veut devenir rigoureux. Le protestantisme actuel a deux principes, tons deux vagues, tous deux incertains : l’un est le principe individuel, qu’il n’accepte qu’à demi; l’autre est le principe théocratique, qu’il n’accepte aussi qu’à demi. Or, il en est d’une Église comme d’un homme : un cœur partagé est inconstant dans toutes ses voies, et on est faible quand on est inconstant. L’Église est un royaume, et il est vrai de tout royaume que, s’il est divisé contre lui-même, il périra. Or, le catholicisme, au moins sous ce rapport, n’est point divisé contre lui-même. Il est compact, le protestantisme ne l’est pas. Il est vrai que le protestantisme prétend l’être au moyen de ce catholicisme territorial ou de cette nationalité dont nous combattons le principe; mais ce qu’il appelle un ciment n’est qu’un dissolvant, puisque son union avec l’État le sépare de son principe. Il est lié à un corps étranger, mais il est séparé de lui -même.
Il ne faut pas que trois siècles de vie extérieure fassent illusion au protestantisme. Il vit encore de la première et vigoureuse impulsion qu’il a reçue au seizième siècle. 11 vit de ses antécédents politiques. Il vit de l’élément de la nationalité. Mais cette impulsion s’épuise. Les poutres de la charpente se déjoignent. L’édifice craque de toute part. Les forces accessoires et auxiliaires se retirent. Le protestantisme reste seul et désorganisé. Aucune institution ne peut
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subsister désorganisée , aucune institution ne peut supporter à la longue une organisation étrangère à son principe. Il y a des protestants, il n’y a plus de protestantisme. Et dès ce moment l’assaillant, je veux dire le catholicisme, n’aurait aflaire qu’à des individus, et ne rencontrerait nulle part un corps si le réveil des derniers temps n’avait donné au protestantisme une organisation improvisée, mais hostile à l’ancienne organisation et incompatible avec le système que nous combattons. Le protestantisme ne se sauve qu’en formant des sociétés en dehors de la société officielle. Ce n’est donc pas seulement en principe, c’est en fait, c’est d’une manière flagrante que ce royaume est divisé contre luimême.
Il ne sied pas trop de parler de la vérité, quand on la méconnaît sur des points aussi graves. La victoire n’est promise qu’à notre foi, et le système de l’union n’est pas selon la foi, n’est pas selon l'esprit de la foi. Que, d’ailleurs, on ne se fasse pas d’illusions. Chaque vérité a sa forme, qu’on ne lui refuse pas impunément. Le christianisme est une société, et ce qui fait qu’une société est vraiment société, c’est l’organisation. Or le christianisme protestant est désorganisé, ou, si l’on veut, inorganique. L’unité politique, dont jl se vante encore, ce catholicisme du sol, n’est que le masque à demi transparent d’une décomposition croissante. Tous les vieux ressorts se détendent et ne sont pas remplacés. Bientôt, je le répète, il n’y aura que des individus.
Un instinct sûr avertit certains êtres de sortir, avant qu’elle s’écroule, d’une maison ébranlée. C’est mieux que l’instinct, et c’est pourtant aussi l’instinct, qui fait que, depuis quelques années, tant de voix s’élèvent dans les pays d’union, pour réclamer les libertés de l’Église et son droit d ’ autonomie. Ce n’est pas du sein d’un seul et même parti religieux que s’élèvent ces voix. Ce ne sont pas les ardents , ce sont aussi les modérés, ce sont les doctes, ce sont les têtes blanches qui parlent. Ce ne sont pas non plus, tant
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s’en faut, les seuls partisans de la séparation ; et nous ne prétendons pas dissimuler que plusieurs des réclamants traitent nos principes d’erreurs et nos espérances de chimères. A notre tour nous dirons que leur réclamation est juste, mais que leur espoir est chimérique (1).
En attendant, le catholicisme s’avance. Il vient chercher, parmi nous, ceux qui lui appartiennent , ceux dont il compléterait le système, dont il lierait les pensées. Plusieurs même, à leur insu, aspirent à lui. Le puséisme d’Oxford n’est qu’un choix entre les deux principes mutilés et malades qui se partagent le protestantisme et qui font sa faiblesse. Beaucoup de protestants affectent de parler de la faiblesse du catholicisme, et sonnent déjà ses funérailles. Mais s’il n’est pas fort de sa force , il se peut qu’il soit fort de notre faiblesse ; c’est aussi une manière d’être fort. Pour nous , nous comptons fermement sur la force , non du protestantisme , mais du principe protestant; il finira par trouver sa forme.
Le protestantisme subsistera hors de l’État, sans l’État. H se mettra ainsi d’accord avec lui-même et se complétera.
(I) Nous ne citerons nous-même qu’un témoignage, mais qui a beaucoup de poids; c'est celui d'un grand dignitaire de l'Église réformée de Bade, le docteur HulTell, dans son livre : Ueber das H'escn und dcn Beruf des evangelisch-christlichcn GeistUchen :
« L’Église porte son autonomie en soi comme un de scs éléments constitutifs, ■■ et n’existe qu’en tant qu’elle la maintient. Une Église sans autonomie est une
« contradiction en soi Si l’on ne peut nier que. l'Église est un phénomène A
« part, qui a, dans le sein même de l’État, des limites vivement tranchées, il s'en- « suit que l'Église doit avoir une administration spéciale, émanant d'clle-méme, « parce qu’il n’y a que l'Église qui comprenne l’Église. »
Nous renvoyons pour d’autres témoignages du même genre A la brochure remarquable publiée récemment A Genève sous lu litre de Liberté des cultes. Voici une de ses citations : » Les formes extérieures subsistent encore dans l'Église; « mais l'esprit chrétien s’en est échappé, parce que, au lieu de chercher la vie n religieuse dans l'union des troupeaux avec leurs pasteurs, les fonctionnaires « ecclésiastiques et civils ont tout accaparé. Si la vie religieuse est parmi nous « dans un étal peu satisfaisant, la faute en csL.... A des institutions défectueuses « qui arrêtent les développements de la vie chrétienne et empêchent l'application « convenable des formes existantes dans l’Église. » (Studien und Kritiken. IMI.)
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Quant au catholicisme, qui se réjouit à la vue du protestantisme en répie, et se vante de a’avoir point subi cette humiliation , nous doutons qu’il soit dans sa nature de vivre sans rapports avec les pouvoirs de la terre. Nous avons dans un autre livre (1) expliqué les raisons de notre doute, et nous prenons la liberté d’y renvoyer le lecteur. Nous n’ajoutons ici qu’une chose. Il ne suffit pas de dire que l’Église romaine ne consent pas à être dominée; il faudrait savoir si elle a la même répugnance à dominer ; car dominer, être dominé , ce sont deux formes de la dépendance. Le besoin du pouvoir est une servitude. Or, non-seulement l’Église romaine ne répugne pas à dominer, mais elle y aspire, elle y prétend. Je n’invoque pas le témoignage de l’histoire. Mais qu’on se demande seulement quel tempérament, quelles inclinations, quelles tendances doit imprimer à une communauté religieuse cette seule maxime : « Hors de l'Église visible point de salut. » La nature du but implique celle des moyens.
Au reste, quand nous avons parlé d'autonomie, de gouvernement propre, on a bien compris que nous n’avioas pas en vue le gouvernement clérical. L’Église romaine n’est pas une société, mais l’Église du libre examen en est une. Abandonnée à sa propre nature, elle sera une société; je ne dis pas une société démocratique, mais une société. Elle ne conférera pas à quelques individus un pouvoir absolu sur les héritages du Seigneur (2).
(1) Mémoire en faveur de la liberté dee cultes. Première partie. Chapitre
XV11I : Doctrine du catholicisme. ,
(2) La nomination des pasteurs par les troupeaux, ou tout au moins ta participation des troupeaux à la nomination des pasteurs, est un prineipc plus ancien que le principe opposé. 11 est digne de remarque que, dans celle ancienne loi du Massachussets, que je cite plus loin et qui charge le gouvernement de taire aller les citoyens 1 l'église, il est expressément stipulé que les paroissiens nommeront leur pasteur. Cet arrangement, que quelques-uns trouvent d’un aspect si sauvage, parait la raison même à des hommes d'une grande autorité. J'emprunte une ou deux citations à la brochure genevoise mentionnée plus haut :
« Le concours des membres de la paroisse dans l'élection de leur pasteur est « conforme à l’idée et à la pratique de ia constitution primitive de l’Église ebré-
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Un fait remarquable. Lorsqu’un illustre ehampion du catholicisme, M. de Lamennais, secoua avec une fière indignation les fers dont, selon lui, le gouvernement de la France avait chargé l’Église, à qui prétendit-il transporter le pouvoir religieux? Au peuple. Toujours à une puissance étrangère. Or le peuple civil n’a pas plus que le gouvernement civil le droit de gouverner l’Église.’ C'était donc une autre manière de rattacher la religion à la politique. Une religion, un peuple. Cajus regio, hvjus religio. Toujours, sous les formes les plus différentes, l'esclavage de la glèbe.
NOTE VIII, page 383.