‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 48 sur 52 · ANCIENNE LOI · texte numérisé non relu

ANCIENNE LOI

« Attendu que le bonheur d’un peuple, le bon ordre et le « maintien du gouvernement civil dépendent essentiellement « de la religion et de la moralité, et attendu qu’elles ne peu- « vent être généralement répandues dans une communauté «qu’au moyen de l’institution d’un culte public, et d’un « enseignement public de piété, de religion et de moralité; - « en conséquence, pour procurer le bonheur public, et pour « assurer le bon ordre et le maintien du gouvernement, le « peuple de cet État a le droit d’investir et il investit sa légis- « lature des pouvoirs nécessaires pour autoriser et requérir,

« et la législature doit, de temps en temps, autoriser et requé- « rir les différentes villes, paroisses, districts et autres corps « politiques et sociétés religieuses, de pourvoir convenable- « ment, à leurs propres dépens, à l’institution d’un culte pu- « blic et à l'entretien d’instituteurs publics protestants de

APPENDICE

« piété, de religion et de moralité, à savoir dans tous les cas « où les subventions nécessaires n’auraient pas été faites vo- « lontairement. Et le peuple de cet État a aussi le droit d’in- « vestir sa législature de pleins pouvoirs pour enjoindre à « tous d’assister régulièrement aux instructions des susdits « prédicateurs, s’il en est dont les instructions puissent être « suivies en conscience et facilement. »

loi de 1820.

« Attendu que le bonheur d’un peuple, le bon ordre et le « maintien du gouvernement civil dépendent essentiellement « de la piété, de la religion et de la moralité , et attendu « qu’elles ne peuvent être généralement répandues dans une « communauté qu’au moyen de l’institution d’un culte pute blic et d’un enseignement public de piété, de religion et « de moralité; et attendu que ce culte public ne saurait être « plus efficacement favorisé que par la reconnaissance du « droit inaliénable de tout homme de célébrer ce culte de « la manière la plus conforme aux inspirations de sa contt science ; en conséquence , personne ne pourra être contt traint par la loi à être membre ni à contribuer à l’entretien « d’une congrégation ou société religieuse quelconque, etc. »

Les considérants sont littéralement les mêmes ; les conclusions sont opposées.

NOTE X, page 401.

CORRESPONDANCE SUPPOSÉE d’üNE FORME POLITIQUE AVEC UNE FORME RELIGIEUSE.

On a pu demander si la forme de la société religieuse n’est pas plus ou moins déterminée par le fait même de son indépendance, et si cette forme, à son tour, ne déterminera pas celle delà société politique. Ce sont deux questions;

APPENDICE

quant à la première, la réponse des faits n’est- pas affirmative. L’Église réformée de France, lorsque, n’étant pas reconnue, elle était par là même indépendante, inclina vers la démocratie ; les institutions des Moraves sont démocratiques ; mais l’anglicanisme et le romanisme, aux États-Unis, conservent la forme de gouvernement qui est de dogme pour eux. La conserveront-ils ? c’est demander s’ils continueront d’être, l’un catholique et l’autre anglican; c’est presque demander s’il y a, sous le régime de l’indépendance, un autre culte possible que celui de Calvin (4). Le raisonnement aurait peu de force, en cette matière , contre les craintes ou contre les espérances. Qu’on nous permette seulement d’observer que si, dans une société, tous les rouages devaient tourner dans le même sens, il faudrait que la famille devînt démocratique, c’est-à-dire qu’elle cessât d’être la famille. — Quant à savoir si une certaine constitution de la société religieuse n’entraînerait pas une constitution analogue de la société politique, on peut dire avec une certaine apparence que l’esprit humain ne se scinde pas, que les habitudes contractées dans une sphère se transportent naturellement dans une autre, et qu’on ne peut guère être tour à tour démocrate dans l’Église et aristocrate ou monarchiste dans l’État. Mais pour amener le résultat qu’on prévoit, il faudrait d’abord qu’une même société religieuse réunît la totalité ou la majorité des citoyens, ou que les diverses sociétés religieuses, par un effet de leur indépendance, eussent été entraînées vers une même forme d’association. Remarquons bien ensuite qu’une forme démocratique ou aristocratique dans le gouvernement de l’Église ne suppose pas nécessairement un esprit démocratique ou aristocratique. La constitution des frères Moraves est éminemment démocratique, si l’on en excepte un petit nombre de dispositions qui font brèche au principe , par la simple raison que les frères Mo-

(I) Le ff'cateyanUme, création indépendante, n’est pas démocratique.

494 APPENDICE

raves n’ont été préoccupés d’aucun système politique, et n’ont pas tenu, dans leur gouvernement, à la symétrie, mais au résultat. On sait que les Moraves ne sont d’aucun parti en politique ; et c’est à peine si la politique existe pour eux. I! se peut que la société religieuse, lorsqu’elle est livrée à elle-même, tende involontairement à certaines formes, mais ce n’est pas dans un esprit politique; il y a coïncidence et non rapport; et cela explique comment des chrétiens qui seraient démocrates ou aristocrates dans leur église pourraient ne pas être l’un ou l’autre dans la société politique à laquelle il3 appartiennent. Si, comme on l’assure, un grand nombre des dissidents de la Grande-Bretagne inclinent au radicalisme, c’est qu’ils vivent dans un pays d’Église établie et de religion d’État ; le seraient-ils dans un pays où, la constitution ne privilégiant aucune église, tout le monde serait dissident ? L’esprit des sectes qui sont tout à la fois considérables et disgraciées devient facilement un esprit politique ; il n’en est pas de même (l’Amérique le prouve) des sectes qui ne voient au-dessus d’elles aucune église privilégiée. Après tout, si la société religieuse crée dans la population d’un pays des tendances politiques particulières, si elle y généralise un esprit plutôt qu’un autre, si elle prépare les citoyens à certaines institutions, ces institutions pourraientelles ne pas convenir à un peuple dont l’esprit a été d’avance façonné à leur image ?

Cette influence indirecte et non préméditée de la forme de l’Église sur celle de l’État est toute problématique : ce qui ne l’est pas, et ce qui est bien considérable, c’est le danger dont les institutions sont incessamment menacées de la part d’une religion qui a épousé l’État ou que l’État a épousée. Cette religion, qui a besoin de l’État, sentira aussi le besoin et s’arrogera le droit de transformer l’État à son image. Il est tout à fait conséquent, tout à fait rationnel qu’elle se préoccupe des formes de l’État, et que, selon les cas, elle veuille le retenir, comme une étoffe, dans ses premiers plis, ou

APPBHD1CK.

qu'elle aspire à les effacer en déroulant l'étoffe. Bref, pour être fidèle à son principe, pour le suivre jusqu’au bout, la religion d’État doit faire de la politique, et elle en fera. Conservatrice, rétrograde ou révolutionnaire, n’importe. Et elle n’y procédera pas régulièrement comme un pouvoir de l’État, ce qu'elle n’est point, mais comme un parti, et selon l’occurrence, comme une faction. Les événements de Zurich, en septembre 1839, peuvent servir de commentaire à cette pensée.

NOTE XI, page 411.

coup d'oeil historique sur l’uniox de l'église avec l'état.

L’union de l’Église avec l’État, que je présente ici comme la cause de beaucoup de maux, est sans doute un effet avant d’être une cause. Cette union est une forme particulière de l’erreur générale qui a mêlé les deux domaines, réciproquement impénétrables, du temporel et du spirituel. Cette confusion n’a régné dans les religions du monde ancien que parce qu’elle existe en principe dans la nature humaine irrégénérée. Elle est la plus vivace, la plus tenace de nos erreurs. Si elle a reçu son expression la plus catégorique et sa consécration la plus régulière dans l’union de l’Église et de l’État, ce n’est pas à dire qu’elle ne se produise point ailleurs. Au contraire, elle n’a pu s’établir là que parce qu’elle était partout. Elle était dans l’esprit du fils de Jona lorsqu’il se munissait de deux épées pour défendre Jésus- Christ, dans l’esprit des fils de Zébédée lorsqu’ils proposaient au Seigneur de faire descendre le feu du ciel sur une cité incrédule, dans l’esprit de tous les apôtres lorsqu’ils accusaient auprès de leur Maître un homme qui ne le suivait point avec eux. La toute-puissante énergie du Sauveur était seule suffisante contre ce vieux levain; lui seul, comme Sauveur, pouvait promulguer les principes avec autorité ; son sang a payé

APPENDICE

cette vérité comme toutes celles qu’il est venu apporter au monde. Moins que l'incarnation, moins que la croix, eût été trop peu pour la consacrer. C’est en se faisant Médiateur que Jésus .a supprimé tous les autres médiateurs, l’État comme le prêtre.

La confusion entre le délit et le péché, entre le crime et l’hérésie, entre les deux juridictions du ciel et de la terre, la tendance à matérialiser l’esprit, à temporaliser la religion, est un phénomène qui se reproduit partout et dans les conditions les plus diverses de la société religieuse. Mais ces efforts sont incohérents, ce système manque de base et d’intégrité, tant que l’Église ne devient pas État, ou que l’État ne devient pas Église. Le système ne doit pas prétendre à moins ; cette union est sa forme complète, nécessaire, son nom vrai. Il ne peut pas y avoir sur le même sol deux forces publiques, deux vindictes, deux sanctions pénales; il ne peut pas y avoir deux pouvoirs séculiers, deux États. Il faut donc, pour réaliser la pensée qui fait l’homme social solidaire du croyant, il faut que l’Église devienne État, ou que l’État devienne Église. Alors seulement l’idée a trouvé son expression. Alors seulement le principe peut se professer ; il a une forme ; mais s’il la déserte, il se déserte lui-même.

Alors aussi, et seulement alors, le principe s’établit dans les faits, il s’enracine dans la vie. Car, dans l’indépendance mutuelle de l’Église et de l’État, il ne pouvait que languir. La société religieuse, séparée de l’État, ne saurait, en règle et à la longue, appliquer des forces temporelles, des rigueurs légales, au triomphe d’une doctrine, ou, si elle le fait, elle est déjà l’État. C’est donc l’association de l’Église et de l’État qui fait de la confusion du spirituel avec le temporel un fait, une réalité, de même que c’est elle qui élève cette confusion à la dignité d’un principe. Refuser cette association, c’est donc nier le principe même, qui n’est pas vrai si elle n’est pas vraie, et dont elle est la forme adéquate. Le principe n’étant tout entier que là, c'est là qu’il faut l’attaquer. Il est

APPENDICE

impossible de lui rien refuser quand on lui a accordé cette forme, impossible de lui rien accorder quand on la lui a refusée. La distinction du temporel et du spirituel n’est pas autre chose que la distinction de l’État ef de l’Église; car le temporel, dans la plénitude de son idée, n’est autre chose que l’État, et le spirituel, dans sa consommation, n’est antre chose que l’Église, l’Église étant « l’accomplissement de Ce- « lui qui accomplit tout en tous. » Une Église qui persécute se fait État; un État qui persécute se fait Église.

Des communautés isolées de l’État ont, dites-vous, essayé la persécution. — Raison de plus pour attaquer un système qui régularise, assied, consacre ce qu’elles ont fait. Nous devons donc avoir pour nous tous ceux qui ne veulent pas que le spirituel et de temporel soient confondus. Ne serait-il pas étrange qu’opposés à cette erreur ils fussent indulgents pour l’institution qui seule la sanctionne et lui prête force ? Comprennent-ils leur principe, s’ils tolèrent cette union ? Ne doivent-ils pas ou le désavouer, ou l’attaquer sur son trône ? Et auront-ils le droit de dire qu’ils ne veulent pas le despotisme des prêtres s’ils veulent , en matière spirituelle , l’autorité de l’État?

Eh bien, plusieurs vous diront que c’est pour échapper au despotisme du prêtre qu’ils invoquent celui de l’État. Je ne connais pas de remède plus étrange. Appeler le pouvoir séculier au secours des intérêts spirituels, n’est-ce pas déjà consacrer le despotisme spirituel ? L’histoire nous apprendelle que l’union de l’Église avec l’État ait si bien protégé les consciences contre les entreprises du sacerdoce? Et enfin, quand un prêtre serait humilié, annihilé, faudrait-il être content? Le prêtre ne fait-il pas partie de l’Église? et dans l’abaissement du prêtre, l’Église n’est-elle pas elle-même abaissée ? Eh quoi ! le prêtre despote ou le prêtre avili, ce serait donc la seule alternative ! Et pour que l’Église ne soit pas asservie au prêtre, il faut qu’elle soit asservie à l’État ! Je me trompe : il y a une troisième alternative : le prêtre à la

APPENDICE

fois humilié et despote ; le prêtre dépendant de l'État, et le fidèle dépendant du prêtre ; un mélange, à dose à peu près égale, de l’esprit clérical et de l’esprit politique. Quelle liberté avez- vous préservée? quel principe avez-vous sauvé ?

C’est précisément parce que le despotisme clérical nous est odieux que nous voulons la séparation des deux institutions. D’autres, qui le haïssent aussi, entendent la chose autrement que nous. Pour nous, voici notre pensée. Partout le prêtre sera tenté de dominer, partout le fidèle sera tenté de s’inféoder au prêtre ; nous ne prétendons empêcher ni l’un ni l’autre. Mais comme un abus ne corrige pas un autre abus, comme le despotisme qu’on craint est consacré par le despotisme qu’on ne craint pas, comme l’union surtout fait un principe de ce qui n’était qu’un fait, nous la repoussons dans la même pensée sur laquelle on l’appuie. Que reste-t-il? le prêtre avec l’avantage de son savoir, de son titre, de sa position ; le fidèle avec ses préjugés eu faveur du prêtre, et le besoin qu'il en a ; c’est-à-dire l’éternelle histoire de l’influence et de l’opinion, et, au-dessus de l’influence et de l’opinion, la liberté et la vérité. Nous préférons cette combinaison.

On comprendra, si nous nous sommes bien expliqué, pourquoi nous attaquons, non la confusion du temporel et du spirituel, que l’on ne défend pas, mais l’union de l’Église et de l’État, que l’on défend et que l’on vante, non une confusion qui ne se réalise que dans cette union, mais l’union même qui la réalise. Que, dans des communautés indépendantes, il y ait eu, sous l’influence indirecte du système que je combats, des abus et même des crimes, je ne le nie pas; mais qui oserait prétendre que, si l’État et l’Église étaient demeurés distincts et indépendants, l’histoire eût été ce que nous la voyons être ? On dira : mais si tout le monde ne l’avait pas voulu, l’Église et l’État ne se seraient pas associés; cette union ne fut-elle pas l’eÊfetd’une préoccupation universelle? Assurément; mais après avoir

ÀFPKSDICE.

été un effet, ne devient-elle pas une cause? n’est-elle pas un fait sui generis? ne repose-t-elle pas sur des principes qui lui sont propres? Après qu’on a cru bien et dûment détruire la confusion du temporel avec le spirituel, est-ce que cette union de l’Église et de l’État, qui la renferme , qui l’implique, qui la régénère incessamment, n’est pas encore debout, debout dans les faits, debout dans l’opinion ? et la distinction salutaire qu’on voudrait sauver peut-elle être sauvée tant que l’Église et l’État demeureront unis, ou, pour mieux dire, enchevêtrés? Non, non, nous ne perdrons pas notre temps à défendre une distinction dont la désespérante subtilité a fatigué les plus grands esprits ; l’expérience nous a trop appris qu’il est impossible de la préciser dans le système de l’union des deux sociétés; c’est donc à cette union même que nous nous attaquons; et après l’avoir combattue dans son principe, nous la condamnons par ses effets. Nous ne comprenons pas ceux que la lecture de l’histoire ecclésiastique ne renvoie pas avec un doute dans l’esprit sur ces rapports encore si vantés. Nous ne comprenons pas qu’on dise que les deux expériences étant faites, on peut choisir comme on choisit. Nous ne comprenons pas qu’on puisse dire qu’il y a tout aussi peu de sûreté dans une voie que dans l’autre, et surtout qu’on ne voie pas que les temps où nous vivons (et par là j’entends plus d’un siècle en deçà du nôtre) rendent nécessaire ce qui fut jadis impossible. La vérité est toujours égale à elle-même ; mais la vérité a ses temps. Et si l’universalité de la croyance religieuse, si une adhésion universelle au principe théocratique rendirent l’union inévitable autrefois, quel temps que le nôtre pour la théocratie! et avec quelle évidence l’état religieux des esprits, par toute l’Europe, ne réclame-t-il pas la séparation des deux sphères? Là est le principe d’une résurrection; là est désormais la forme du christianisme, là les arrhes de son avenir. Il périrait dans des rapports dont la fausseté devient toujours plus palpable et plus dégoûtante; mais il ne périra point.

parce qu’il brisera , comme Samson, ces cordes pourries.

Ces réflexions prémises, je viens au sujet de cette note.

J'ai montré que l’Église et l’État peuvent subsister et même s’entre-secourir sans être alliés, et que, dans le système de l’alliance, ils ne peuvent, au contraire, que se porter dommage. A présent j’aborde une autre tâche. Je me propose de parcourir à grands pas l’histoire de l’Église chrétienne, en m’arrêtant aux faits qui sont propres à faire apprécier l’influence mutuelle de l’Église et de l’État dans le système de l’union. Mais on peut prévoir, après ce qui précède, que je ne nierai pas, dans un certain sens, la nécessité de tout ce qui s’est fait. A partir de l’adoption de l’Église par l’Empire, le fleuve des événements ne pcutavoir qu’un seul lit et qu’un seul cours ; il y a plus : j’accorde que le point de départ lui-même fut ce qu’il pouvait être, oui, ce qu’il pouvait être dans l’abandon des principes sublimes et de la sagesse surhumaine qui avaient présidé à la conduite du Christ et à celle de ses apôtres. Qu’est-ce que cela prouve? Une seule chose : c’est que l’Église, tentée dans le monde de la même manière que son Chef dans le désert, ne fit pas les mêmes réponses au prince du siècle. Jésus-Christ ayant connu que le peuple allait venir pour l’enlever, afin de le faire roi, se retira seul sur la montagne (Jean, VI, 19) : l’Église, lorsque le peuple aussi vint pour l’enlever et la faire reine, l’Église ne se retira pas (1). Elle ne pouvait pas, dira-t-on, embrasser tout d’un coup toute la vérité. Je le veux ; mais, d’un côté , cette infirmité l’accuse, et, de l’autre, la vérité n’en est pas moins la vérité, le droit n’en est pas moins le droit, et cela dès le premier jour ; en sorte qu’il faut dire tout à la fois que ce que l’Église n’a pas fait, elle ne pouvait pas le faire, et qu’elle le devait néanmoins. Mais si elle ne le pouvait pas,

(l) Est-il necessaire de remarquer qu’ici, et dans la suite de ce morceau, le mol <ï Église n'est pas pris dans son sens mystique, mais dans le seul sens vulgaire? L'histoire de la vraie Église est écrite dans le ciel.

c’est qu’elle ne le voulait pas ; voilà le vrai nom de son impuissance. Ce mot est à la fois le correctif et la clef du fatalisme de l’histoire.

Les lignes qui précèdent font assez voir quel est notre dessein. Nous estimons que l’alliance est funeste, et nous voulons le montrer. Nous ne fermons pas les yeux sur le bien qui s’est fait dans l’Église à travers les déplorables influences de ce qu’on appelle l’Union. Nous ne reconnaissons à aucun système, à aucune institution, la puissance d’étouffer la flamme que Jésus-Christ lui-même est venu allumer sur la terre. Il faut pourtant qu’en définitive Dieu soit trouvé plus fort que l’homme. Mais nous nions que ce bien soit imputable à l’Union, qui n’a pu que le diminuer et le gâter. Nous n’admettons pas qu’un mauvais principe soit la condition d’aucun bien ; nous ne voyons dans l’erreur qui rapporte à l’Union la 'gloire du bien qu’elle n’a pas empêché qu’un exemple effrayant du sophisme vulgaire : post hoc ou cum hoc , ergo propter hoc ; et, d’un autre côté, nous imputons hardiment à l’Union des maux qui portent sa marque, et qui étaient impossibles, inimaginables sans elle.

Des causes diverses concoururent à l’Union. Rome et le monde antique identifiaient la religion et la patrie. Quand les peuples ne formèrent plus qu’un seul empire, cet empire n’en renferma pas moins plusieurs patries. Rome, qui ménageait les nationalités, ménagea les divinités locales ; elle reçut, les uns après les autres, dans son Panthéon, ces dieux d’assez bonne composition pour habiter ensemble. Si elle avait pu y faire entrer Jésus-Christ, tout le cours de l’histoire était changé : le christianisme soustrait à la persécution n’était plus lui-même; il se désavouait en naissant. Mais aussi ce ne fut pas sans conséquence pour lui-même et pour l’Empire qu’il demeura hors du Panthéon. Il fut ennemi en attendant qu’il fût roi. Rome, superficiellement convertie à la doctrine de la croix, se montra fidèle à ses traditions en faisant de la religion des martyrs la religion de l’État. On ne concevait

pas aisément la religion dans la simple condition de la liberté. L’entraînement sur cette pente fut universel. Les chrétiens, se rappelant la théocratie, tombèrent dans la double erreur de vouloir la ressusciter, et de prendre le fantôme pour le corps. L’Église n’est en effet, depuis lors, qu’une grossière parodie du régime théocratique. Il s’y joignit, chez les uns, la pensée qu’on ne pouvait trop faire pour la religion, chez les autres, la conviction que ce n’était pas à l’ombre du trône, mais sur le trône même, que la religion du Crucifié pouvait trouver un asile. La liberté des cultes, proclamée par Constantin, ne fut qu’un régime transitoire, et ne dura qu’un jour. Le dénoûment était prêt : dès le lendemain l’État fut chrétien. Ce fut une première invasion de l’Empire, non par un peuple, mais par un culte. — Et, chose remarquable, quand il y eut deux empires, il y eut aussi deux Églises.

L’Église s’était lentement préparée à ce nouveau mode de vivre. Avant d’être Église d'Etat, elle était presque nationale; l’opinion publique avait fait la moitié du chemin. L’Église enveloppait, pressait, pénétrait toutes choses : elle était déjà dans l’État (I). On a dit que le manque d’appui de la part de l’État avait créé la hiérarchie (2). Cela se peut, quoiqu’on ne voie pas partout et toujours la hiérarchie résulter pour l’Église d’une situation indépendante. Ce qur est évident, c’est que la hiérarchie préparait bien l’Église à devenir Église d’État. Les grandes positions qui s’étaient formées

(r) (Test & ce point de vue qu’il faut se placer pour comprendre celle phrase de Machiavel : « La religion chrétienne s’était tellement répandue, et le nombre « des chrétiens était si grand, qdc les princes furent forcés, pour régner sùreu ment, de se mettre du parti du plus fort, en se faisant chrétiens. C’est pourquoi « Constantin se (Il baptiser. » ( Histoire de Florence, liv. l*r.) La hiérarchie prenait peu  peu le caractère d'un gouvernement et l’Eglise 1a consistance d'une nation ; ou plutôt la nation, devenue Église, voyait deux gouvernements au-dessus d'elle ; ils durent s'arranger. Ce fait parait bien caractérisé par Gibbon, chap. XX. (T. III, p. *83 de la lre édition anglaise.)

(*) SetTTLEa, Grundriss der Mn-fumgetchichte, lî* période, S 8.

APPENDICE

devaient voir dans cette union un complément, une consécration, une garantie. Dans l’antique unité de toutes choses, et lorsque rien ne préparait à la distinction du temporel et du spirituel, ces communautés chrétiennes étaient des peuples, ces évêques étaient des princes, trop puissants tout ensemble et pas assez puissants pour demeurer ce qu’ils étaient.

En deux mots, l’idée antique, païenne ou juive, de l’unité, prévalut sur l’idée moderne et chrétienne de la distinction.

Cette union, à laquelle manquait le véritable ciment, ne retarda pas la chute de l’Empire. Il y marchait, elle l’y poussa. L’Empire avait plus d’unité quand son unique religion était celle de la victoire. L’Église affaiblit l’esprit de l’ancienne politique^ sans créer un esprit nouveau. Les deux sphères s’unirent moins qu’elles ne s’embarrassèrent. Le pouvoir politique faisant de la religion, la religion fit de la politique. Les offices de bienveillance que l’Église avait pris à elle devinrent peu à peu des charges : elle fut elle-même une branche du pouvoir administratif (1). Forte de sa nouvelle position, elle se mit à persécuter avec une telle ardeur qu’on eût dit qu’elle cherchait à regagner le temps perdu ; elle mit à mort des croyants, elle tua des philosophes, jalouse, semblait-il, de constater dès le début qu’entre les mains des théologiens le sceptre devient une hache (2). Le

(i) Juridiction accordée par Constantin et par Justinien aux évéquei. Y. Spittleb, c. I., Ie période, S 29, et Hase, Kirchengeschichte , p. 166.

(a) Les persécutions exercées sur les sectes doivent être comptées parmi les causes les plus efficaces de la ruine de l’Empire. « Ce qui fit le plus de tort à l’état « politique du gouvernement, dit Montesquieu, fut le projet qu'il conçut de ré- « duire tous les hommes à une même opinion sur les matières de religion..... « Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte » de cultes, dans la suite on le réduisit à rien en coupant, l’une après l'autre, les » sectes qui ne dominaient pas. Ces sectes étaient des nations entières. Justinien, « qui détruisit ces sectes par l'épée ou par ses lois, rendit incultes plusieurs pro- « rinces. 11 crut avoir augmenté le nombre des fidèles : il n'avait Ait que diml- >< nuer celui des hommes. »

APPENDICE

pouvoir, le crédit, l’intrigue eurent le droit, en plus d’une occasion, de dire où était la catholicité. Les empereurs se souvenaient qu’ils avaient été pontifes. Mais, pontifes ou non, comment, entre deux opinions ou deux partis dont aucun ne voulait céder, et dont chacun regardait à eux, eussent-ils pu éviter de prononcer? Inspirés ou assistés par des évêques de cour (1), ils devinrent, en dernier ressort, les juges du dogme. C’est, plus d’une fois, au moyen de leur pouvoir que l’unité de la foi fut maintenue. Mais leur pouvoir servait également à rompre cette unité. Le peuple, accoutumé à chercher la vérité dans l’autorité, et l'autorité sur le trône , interroge en vain cet oracle sur le culte des images, proscrit par plusieurs empereurs, protégé par quelques autres, et sur l’arianisme, à qui le cachet sanglant du martyre ne manque pas plus qu’à l’orthodoxie. Il y a des hérésies nationales, parce qu’il y a des souverains hérétiques. Un empereur élit un patriarche; le pape refuse la confirmation, et de ce conflit naît le grand schisme, comme on l’appelle, qui détache pour jamais de Rome la vaste Église d’Orient (2).

Que les questions agitées fussent grandes, la frivolité seule en peut douter; si ceux qui furent martyrs ne devaient pas l’être, du moins ne furent-ils pas, comme on l’a dit, mar- « tyrs d’une diphthongue ; » mais plus les questions étaient grandes, plus il importait de les agiter dans un milieu pur, comme des questions, et non comme des intérêts. Mais dans cette solidarité de l’Église et de l’Empire, la piété même des

Lisez, d'ailleurs, tout le chapitre d’où ce passage est tiré (Grandeur et Décadence des Romains, eh. XXII), pour voir dans quels embarras fut jeté l'Empire par l'immixtion réciproque de la politique dans la religion et de la religion dans la politique.

(1) Yilleïis. Esquisse de l’histoire de l’Église, p. 16.

(1) Je ne connais pas d'étude plus consciencieuse sur la grande révolution qui a (ait du christianisme la religion de l'Empire, et pas de considérations plus profondes sur ce sujet, que les articles sur V Histoire de la Royauté cl sur Rome et l’Église, signés F. R., insérés dans le Semeur (mai, novembre et décembre 1813}

APPENDICE

princes devint fatale, et Théodose fit plus de mal que Julien (1). Dès l’origine, l’alliance ne fut trop souvent que le compromis entre des passions de cour et des passions de sacristie. Théodose prête son épée aux violences des prêtres, les prêtres à leur tour légalisent les violences de Théodose (2).

Il ne faut pas demander si l’esprit du ministère s’altéra (3) ; les perspectives mondaines avaient affaibli le zèle ou l’avaient égaré; l’Église enrichie et légalisée marchait par la vue; le prêtre, engagé dans le siècle, mérita tellement le nom de séculier qu’un second clergé devint nécessaire : une seconde fois le christianisme sortit du camp, et alla se retremper au désert. Le monachisme fut une réaction du principe chrétien, un effort de la religion vers ses origines. Elle y retournait en retournant vers le peuple. Depuis longtemps on ne pouvait plus dire à l’Église : « Il n’y a pas « parmi vous beaucoup de nobles, ni beaucoup de riches, ni « beaucoup de puissants. » C’étaient plutôt les pauvres qui manquaient ; les derniers sectateurs des superstitions abolies avaient été des pagani, des paysans.

La liberté de l’Église ne manquait pas de défenseurs. La distinction du temporel et du spirituel est si essentielle au christianisme que l’État et l’Église n’avaient pu se fondre l’un dans l’autre comme au temps où le monde était païen. L’histoire ecclésiastique est même en grande partie l'histoire des efforts du spirituel pour se dégager des étreintes du temporel; mais l’institution spirituelle chercha l’indépendance

(■ ) Lisez dans Villers, I. c. p. 24-25, le résumé des service s rendus par Théodose à l’Église chrétienne.

(2) Nous n’avons garde d’oublier de généreuses résistances, ni de les déprécier, quoiqu'elles n’aient pas toujours eu le caractère purement apostolique qu’elles auraient eu sous l'empire d'un autre système de rapports entre l'Église et l’État ; nous signalons les mauvais effets de l’institution sans nier le bien qu’elle n’a pas étouffé; mais combien, dans tous les cas, cet ascendant spirituel, dont on nous cite des exemples, eût été plus pur, plus vénérable, plus profondément efficace, s’il était demeuré purement spirituel 1

(3) V. Mosheim. Histoire ecclesiastique. T. Il, p. 82 (de la traduction).

APPENDICE

sous la forme de la domination, qui n’est qu’une autre espèce de dépendance ; et d’ailleurs celui qui veut dominer accepte la chance d’être dominé à son tour. Malheur à celui qui ne voit dans la liberté qu’un moyen d’opprimer la liberté d’autrui ! malheur à celui qui n’aime que sa liberté ! Assez souvent l’empereur courbait la tète devant l’évêque de Rome ; mais cet évêque, à son tour, voyait son élection dépendre de la confirmation de l’empereur (1), à qui même il payait une somme pour pouvoir être ordonné. L’opinion publique, il est vrai, traçait une ligne de démarcation entre l’empire et le sacerdoce, et partageait entre eux, idéalement, le gouvernement des choses humaines; mais personne ne comprenait que toute puissance politique que l’État n’exerce pas, ou n’exerce pas pour son compte, lui est dérobée, et qu’un rôle pareil le dégrade d’autant plus qu’il n’a d’autre alternative que d’être opprimé ou d'opprimer dans l’intérêt d’un tiers. Entre le sacerdoce et l’Empire, il y avait le peuple, dont tour à tour l’Empire se faisait une arme contre le sacerdoce, et le sacerdoce un rempart contre l'Empire. En dépit de quelques avantages accidentels, comment ne pas voir là dedans un principe d’anarchie, et la mort même de cette unité dont on a cru trouver le gage dans l’union des deux sociétés ? Ce n’était pas non plus un principe d’ordre et d’unité dans l'État que l’institution des immunités ecclésiastiques, qui mettait toute une classe de citoyens audessus du droit commun, et qui, même au sein du droit commun, lui attribuait une compétence qu’elle ne pouvait exercer que dans son propre esprit, je veux dire dans un esprit clérical.

Les émissaires de l’Église en pays infidèle commençaient selon l’esprit leur apostolat et le continuaient selon la chair. Imbus de l’idée théocratique , ils convertissaient régulièrement un prince, et celui-ci brutalement son peuple. C’était

(i) Tous les sièges principaux flairent par être à la nomination de l’empereur.

(SPITTLER, p. 1 12.)

APPENDICE

le plus souvent une police nouvelle, dont le prince achetait le secret. L’histoire ne nous laisse pas ignorer ce que valaient ces conversions commandées. Nous ne prétendons pas les réduire à rien r ce serait nier la vertu divine du christianisme. Il ne peut la perdre tout entière entre nos mains, et jamais le vase n’est si fêlé qu’il n’y reste au moins quelques gouttes. Mais qui aurait le courage de faire honneur à un système de tout le bien qu’il n’a pu entièrement empêcher ? . Si d'ailleurs le résultat fait approuver les moyens, le résultat doit justifier les plus violentes persécutions exercées sur les peuples idolâtres, puisqu’il est de fait qu’à la suite de ces 'persécutions plusieurs sont devenus et sont restés chrétiens.

A dater de cette époque, le vrai nom de la prétendue association de l’Église avec l’État est celui de contention. Tour à tour se défendre l’un contre l’autre, ou s’efforcer d'empiéter l’un sur l’autre, ou se servir l’un de l’autre chacun pour son propre but, voilà toute l’histoire de ces rapports si vantés (1).

Il y a beaucoup de différence entre ce qu’on appelle, dans un État bien réglé, la balance des pouvoirs, et ce partage involontaire et fortuit d’influence, ce jeu capricieux de bascule, qui venge par d’excessives réactions la loi éternelle de l’ordre, sans la rétablir jamais.

Lorsque les races germaniques eurent envahi les unes après les autres et conquis les unes sur les autres l’antique domaine de Rome, le beau rôle de médiateurs, qui se trouva dévolu aux évêques, resserra les nœuds qui liaient l’Église à l’État.

Les monarques, voyant leur intérêt à s’attacher les premiers

(0 On a cependant un livre de la Concorde du Sacerdoce et de l’Empire , destiné à montrer que des bornes précises et invariables ont toujours séparé, en pays catholique, les domaines respectifs de l'Église et de l'Etat. Quoi qu'il en soit du fait, le titre de l’ouvrage est remarquable, et, ce qui ne l’est pas moins, c'est que ce volume, écrit par ordre du gouvernement français, indisposa tellement la cour de Rome contre l’auteur (M. de Marca) qu'il fol obligé, pour obtenir ses bulles d'évêque, do rétracter formellement ses opinions (très modérées d'ailleurs). Peu s’en fallut qu’un livre plutôt timide que hardi sur la Concorde du Sacerdoce et de l’Empire ne fil éclater la discorde entre le sacerdoce et rempirc.

APPENDICE

pasteurs, leur conférèrent des dignités, leur donnèrent des vassaux, les firent entrer, pour ainsi dire, en partage de leur conquête. Ces premiers pasteurs ou ces princes de l’Église siégèrent dans les conseils des souverains, qui se réjouirent de pouvoir opposer cette noblesse tirée du sanctuaire à la noblesse née sur les champs de bataille. La dîme devint en même temps une obligation civique et religieuse, une loi et un dogme. L’Église, dans ces empires nouveaux de même que dans l’ancien, se trouva riche et puissante, et son règne fut de ce monde. On ne peut nier qu’elle n’ait mis un mors dans la bouche des princes, et servi en plus d’une occasion la cause de l’humanité; si elle ne l’eût jamais fait, l’apostasie était complète ; mais que de fois, et de combien de façons, elle fit aussi le contraire ! Et combien son ascendant comme institution fut moins grand et moins pur que son ascendant comme pensée ! Chose remarquable et constante ! à mesure que surgissait une grande influence religieuse, il fallait qu’elle prît aussitôt et la forme et l’esprit du pouvoir politique. Au reste, le passé enchaînait le présent; la tutelle auguste dont la religion est investie n’avait plus le choix de la forme. Le crédit du siège papal, déshonoré par un si grand nombre des individus qui l’occupèrent, ne s’expliquerait pas sans le recours qu’il offrait aux opprimés, qui, dans ces temps malheureux, ne pouvaient point en avoir d’autre.

Mais cette prospérité conduisait à l’insolence, cette richesse à la corruption, cette puissance à tous les excès. La coupe des iniquités déborda. Le sanctuaire devint abominable. Le pontificat de plusieurs des prétendus successeurs de saint Pierre offrit l’image d’une orgie furieuse. On pardonnait tout au seul pouvoir qui, de loin en loin, pût tenir tête à la tyrannie, avec laquelle trop souvent on le voyait ligué. Grégoire VII parut; si grand qu’il ait été, son œuvre n’est qu’un épisode. Il était remonté aussi haut qu’il’ avait pu vers les origines de l’Église, mais il ne remonta pas jusqu’à Jésus- Christ. Il voulut pour l’Église plus que la liberté, et il la jeta

APPENDICE

dans cette guerre des investitures, qui rappelle bien peu les saintes guerres de l’apostolat. Hildebrand fut un de ces Melchisédec de l’histoire, sans aïeux ni postérité, que personne n’a préparés, et que personne ne continue (i).

Les croisades, dont l’origine avait été religieuse plutôt qu’ecclésiastique, furent habilement exploitées par le sacerdoce romain. Mais à travers ces fumées d’enthousiasme et de gloire, l’œil pénétrant du pouvoir séculier surveillait les empiétements du pouvoir religieux. Patrons naturels, et alors uniques, de la souveraineté nationale (2), les princes faisaient leurs réserves contre cette souveraineté universelle dont chacun d’eux ne serait bientôt plus que le lieutenant. Ces réserves sont connues sous le nom de concordats ou de pragmatiques. Le principe de la nationalité, qui, dans le système de la séparation, n’eût point été hostile à l’unité catholique, dans le système opposé lui portait dommage, et devait fournir à la Réforme un de scs meilleurs points d’appui. Rome voyait les protestations se multiplier et les défections commencer. Le saint roi Louis élevait une barrière et la faisait respecter. Frédéric II, sous le poids d’une excommunication (3), soutient une lutte de géant contre le géant de

(1) La doctrine de Grégoire sur le droit d’investiture pouvait se soutenir. Elle eût été bonne de la part d’une Église qui ne réclamait que l'indépendance; mais les prétentions de Rome s'élevaient plus haut. Le droit de fulminer i 'interdit sur un peuple est sans doute quelque chose de plus que l'indépendance.

(2) Cette souveraineté s'efforçait de se conquérir elle-même sur l’universel souverain qui était  Rome. M. Hello a raison de dire, en parlant de l’époque où PÉglise gallicane s’empara de ses libertés : >< La souveraineté ne résida plus à l'élrai - « ger. » Chose remarquable: l’idée de nationalité et celle de spiritualité s'cxclucnl; mais la défense des nationalités fut la première forme du combat qui s'engagea pour la distinction du temporel et du spirituel. Ne dirait-on pas que les faits ont leur ironie, et la destinée ses paradoxes ?

(3) tin sait quel était le sens et la portée de l'excommunication : les conséquen ces en étaient civiles; et quand elle tombait sur un prince, l’état spirituel (réel ou supposé) d’un seul individu remuait le monde. Qu’on se rappelle le royaume de France mis en interdit à cause de Philippe- Auguste. Il est vrai que l’Église s’excuse agréablement des suites extérieures de ses actes. « On calomnie l’inquisi- « lion, dit M. de Maistre, quand on l’accuse d’avoir répandu le sang; elle ne fai-

APPENDICE

Rome, qui no se lasse point de lui susciter des ennemis. La papauté cède; elle se vengera sur Conradin. Philippe-le-Bel humilie profondément cette puissance dans la personne de Boniface VIII; et à la vue des avilissements qu’elle essuie et des affronts qu’elle s’inflige à elle-même, on se demande ce qu’elle serait devenue sans ce besoin d’unité, aussi profond que peu raisonné, qui faisait une partie essentielle de la religion des peuples. A cette même époque, où l’ambition sacerdotale et l'orgueil monarchique se rencontraient et se tenaient tête, le pape voyait un grand royaume (l’Angleterre) devenir un fief du saint-siège, et pouvait contraindre un prince puissant (le comte de Toulouse) à devenir contre ses propres sujets l’exécuteur des vengeances du sacerdoce. En

« sait que signer des sentences, et livrait les coupables au bras séculier. » Voyez ! c’est ce bras séculier qui a répandu le sang : l'inquisition n'a répandu que de l'encre, et peut-être aussi quelques larmes sur le destin des condamnés. M. Frayssinous, qui n'est pas de celte force, dit que « l'excommunication la plus légitime « ne priverait pas un souverain de scs droits à l’obéissance des peuples dans « l'ordre civil et politique. Celte doctrine a tellement prévalu que l’opinion con- « traire est surannée, même au delà des monts. » Surannée est heureux, pour dire qu'on a déclaré trop vert le raisin qu’on uc pouvait plus atteindre. Dans l’esprit tliéocratique du moyen âge, et dans la pensée des pontifes de cette époque, l’excommunication religieuse impliquait l'excommunication civile. « Nous devons, « dira-t-on, nous en prendre à l'opinion, non à l’institution : c’est l’opinion qui « s’obstinait à ne plus retrouver l’homme cl le citoyen là où le chrétien avait dis- « paru ; et eette opinion elle-même est une belle opinion ; elle est chrétienne ; il « n’y a, aux yeux du christianisme, d’homme normal que le chrétien. » Saint Paul, qui s’entendait aussi bien que nous en christianisme, n’a point jugé qu’il n’y eût de société légitime, de citoyen véritable, d’homme social qu’au sein de l’Église. Il a reconnu la société païenne. Il a sanctionné les rapports civils du chrétien avec celte société ; il lui a permis d’en être membre. (Voyez t Cor., V, 9-10.) — Est-ce que peut-être, en matière do spiritualité, le moyen âge était en progrès sur saint Paul ? Non, mais plutôt en déclio. Car la spiritualité fait de la conversion une grâce individuelle, et non point un événement politique, un fait géographique, un intérêt de race et de tribu. La prévention du moyen âge était un symptôme de demi-spiritualité : c’est la liberté qui est spirituelle, et non l’esclavage. 11 se peut qu’à une autre époque la distinction du spirituel et du temporel soit réclamée par l’indifférentisme ; mais cela ne change rien à la nature des choses : la distinction dont uous parlons n’en est pas moins selon l’esprit et la vérité; mais aussitôt qu’on l'admet, on reconnaît non-seulement que le temporel est autre chose que le spirituel, mais que le temporel est quelque chose.

APPENDICE

instituant l'inquisition, Rome avoue ses dangers et joue de son reste, mais ce jeu terrible lui réussit : son désespoir l’a bien inspirée. Jamais prince, dans un royaume conquis, ne fut maître au même point que Rome dans les états où elle enracinait cette police; jamais la souveraineté nationale ne fut plus insolemment outragée (1). Les moines, issus par voie de réaction de la précoce décadence du clergé, deviennent maintenant la garde prétorienne du saint-siège. L’inépuisable trésor des mérites des saints s’échange utilement contre un autre trésor, et sert à garrotter les peuples avilis. Les rois, partageant avec les papes ces dépouilles de la peur, livrent à ce prix l’indépendance nationale.

Malgré cela, tout l’intervalle des croisades à la Réforme est rempli de tiraillements réciproques entre le sacerdoce et les nationalités. Un peu plus de complaisance, un peu plus de fermeté chez les princes, livre à Rome ou protège contre elle la liberté religieuse des peuples. Un monarque pieux oppose aux envahissements de Rome la pragmatique sanction ; un prince à la fois dissolu et persécuteur (François Ier) achète les bonnes grâces du saint-siège au prix d’un concordat humiliant. En attendant, l’athéisme couve sous la cendre des bûchers; les négations les plus hardies sont communes dans les écrits (2) ; car il est moins dangereux de nier l’erreur que d’affirmer la vérité ; le mépris des pouvoirs ecclésiastiques est devenu populaire; et néanmoins la foi des

(1) On sait que ce fut sous les coups (le l'inquisition que succomba la Réforme en Espagne et en Italie. Mais n’élait-cc pas l’État qui, sur son ordre, dressait les échafauds ? De quel glaive, sinon du glaive de TÉtal, se servit, contre les malheureux indigènes de l'Amérique, le compagnon de Cortès, le sanguinaire Valverdo ?

(2) La réaction contre le catholicisme a deux formes à celte époque : l’une irréligieuse, qui va du premier bond à l’athéisme, l'autre, religieuse, qui est la Réforme ; cette dernière, opposée tout ensemble au catholicisme et à l’incrédulité. Sans la seconde de ces réactions, que fût devenu le christianisme, et par conséquent le catholicisme lui-mime ? 11 n’est pas moins exact que singulier do dire que le catholicisme est redevable du dix-septième siècle au seizième, et de Bossuet à Luther. En sauvant le tronc, la Réforme a sauvé la branche. Mais c’est à la branche, dorénavant, à se sauver elle-même.

APPENDICE

peuples, celle des souverains, est trop forte encore pour une tentative d’indépendance. Les convulsions critiques n’éclatent point encore : ce qu’on voit durant des siècles, avant et après la Réforme, c’est un sjMsme qui affecte l’Europe entière et ne lui laisse pas un moment de repos.

En même temps que les moines pullulent, les sectes foisonnent. Chaque folie devient une religion, et l’Église accueille ou tolère tout, hors la vérité. Il se passera du temps avant que les Églises indépendantes de l’État aient vu éclore dans leur sein un aussi grand nombre d’extravagances, et surtout d’aussi odieuses.

A mesure que les princes de la terre s’affranchissent, ils persécutent davantage. Effet singulier, mais naturel, de leur position et de l’état des esprits. Ils se libèrent envers le Moloch romain avec des victimes humaines. Les plus jaloux de leur pouvoir s’exécutent de bonne grâce. L’immortel Jean Huss fait les frais d’un de ces compromis. Savonarola, par une combinaison qui pouvait sembler habile, va de la politique à la religion, et commence par la réforme de la cité pour arriver à celle de l’Église ; mais il expie son entreprise aussi sévèrement que si elle eût été plus pure.

On ne comprendra jamais l’histoire de la Réforme si l’on ne fait une large part à la nationalité. Incontestablement le principe de la Réforme fut religieux; mais elle n’en fut pas moins une insurrection des peuples contre la monarchie universelle des papes, un soulèvement des tribus germaniques contre l’Empire, une réaction du Nord contre le Midi. Le mal, ainsi qu’il arrive souvent, corrompit son remède. Contre la politique on fit de la politique, on fut mondain contre un pouvoir mondain; on imita ceux qu’on voulait vaincre, et en ceci du moins on fut vaincu par eux. Quand la soumission à l’autorité religieuse est un fait national, la résistance l’est aussi; quand une diète (Worms) prononce sur des questions ecclésiastiques, il ne faut pas s’étonner que ce soient des princes qui protestent (Spire), ni même qu’une

APPENDICE

ligue armée (Smalcalde) se forme pour la défense de la foi nouvelle. Le même caractère est imprimé sur toutes les phases de la Réforme : une brouillerie d’un empereur avec un pape en favorise d’abord le progrès ; puis la jalousie du pouvoir en réprime l’essor; puis enfin la jalousie nationale fait de l’association des consciences une ligue politique, et d’un fait de conscience un fait territorial et géographique. L’instinct chrétien des réformateurs les avertit que cette voie n’est pas la bonne; Luther, sur ce sujet, est apostolique; mais les principes sont invisibles et les dangers ne le sont pas; on accepte des secours; on les paye; des complaisances honteuses entament les plus nobles caractères : d’ailleurs, indépendamment du péril, le préjugé entraîne tout; les rapports assez mal réglés qui existent entre l’Église et l’État deviennent une alliance formelle et systématique (1) ; on est

(I) Le luthéranisme, au dix-septième siècle, a franchement érigé en doctrine la suprématie religieuse du pouvoir civil, sous le nom de système territorial. Le système collégial, qui s'en tient à l’alliance, a été plus faiblement soutenu. Mosheim va bien plus loin que l’idée de l’alliance lorsqu’il dit : « Les chefs civils de « chaque Étal luthérien le sont pareillement de l’Église. L’essence du gouverne- « ment civil parait indiquer manifestement la nécessité de revêtir le souverain de •< cette supériorité spirituelle, » — « puisque rien (ajoute le traducteur anglais et ■ anglican de cet ouvrage) n’est plus opposé A la subordination et A la concorde, « qui sont les deux grands objets du gouvernement, que imperium in imperio, » c’est-A-dire deux puissances indépendantes dans le même corps politique. De u 11 vient que l’esprit du gouvernement} de même que celui du véritable christia- « nisme, autorise la constitution qui établit le chef suprême de l'État chef souve- « rain et visible de l’Église. » — 11 faut avouer que la subordination et la concorde ont beaucoup profité A cette combinaison ! Il sied peu, ce nous semble, aux partisans de cette thèse, de reprocher A la nôtre, comme ils le font volontiers, de ne pas tenir compte des faits! « On doit se souvenir, dit plus loin Mosheim, que les » cliers civils de la religion luthérienne ne peuvent ni changer ni abolir la règle « de la foi et des mœurs. » Cela n'empêcha pas le duc de Brunswick (au rapport du même historien) d’ordonner A tous les ecclésiastiques de ses États de recevoir comme « règle de foi le Formulaire d'union, auquel il devait en grande partie « son existence. » Et cela parait tout naturel A l’excellent Mosheim ! Quel chaos sous le nom de système !

La nécessité a ramené dans les mêmes voies toutes les subdivisions de la Réforme. Le calvinisme, qui mettait l’État dans l'Église, a fini, comme la communion de Luther et celle de Zwingli, par mettre l’Église dans l’État. Toutefois il y avait

APPEND1CB

ai pleinement d’accord qu’on ne prévoit pas les divisions; le seul temps qui soit propre à faire des réserves est le seul temps où l’on n’y songe pas. La suppression des sièges épiscopaux laissant vacante la place de l'Église dans les conseils de l’Empire, les princes protestants se chargent de l’y représenter (1) ; le droit qu’on leur reconnaît circa sacra devient aisément un droit super sucra : leur mandat et leur position leur confèrent tacitement l’épiscopat. En plus d’un pays, d’ailleurs, le prince avait été plus qu’évêque en prenant l’initiative de la révolution religieuse et en introduisant d’autorité le nouveau culte dans ses états. Henri VIII en Angleterre, CUristieru eu Danemark (deux tyrans, deux bourreaux), en Suisse la république de Berne, pesamment despotique, tirent de la foi protestante une loi du pays. Lycurgue nouveau, Calviu fonda sur les rivages de l’exil une Sparte théocratique, c’ist-à-dire la tyrannie sous la forme de la liberté. La discipline ecclésiastique, devenue dès l’entrée une loi civile, se dénatura par cela seul. Alors commença, sous l’invocation d’une autre doctrine, une autre série de spoliations et de violences. Les biens du culte aboli dotèrent le culte nouveau, et le bras séculier prêta son secours à la nouvelle orthodoxie. On vit encore une fois ce que c’est que de mettre le pouvoir à la portée des passions théologiques. Par un contre-coup du système, le calvinisme en France fonda un État dans l’État; la persécution rendit plus compacte cette ligue armée dans laquelle l’aristocratie menacée versa ses ressentiments et jeta le poids de ses espérances séditieuses; et l’on vit un gouvernement faible et corrompu s’abîmer presque entre deux factions rivales. La guerre civile qui dévora durant un demi-siècle les forces d’un grand royaume, et

dans le principe de la Réforme, et surtout dans l’aspect que lui donna Calvin, quelque chose qui devait effaroucher un instinct de roi. Rome inquiétait les princes depuis plus longtemps, mais beaucoup moins; danger pour danger, ils préférèrent le vent du midi à celui du nord ; et la nécessité, plus forte que les répugnances, fit du rival un allié.

(!) Voir Hase, Kirchengetchichte, page 456.

APFKXMCE.

dont les massacres de Vassy et de la Saint-Barthélemi ne sont que des épisodes, a pour cause l’umverselle erreur qui fait de la question religieuse une question d’État. La paix et l’ordre extérieur (non l’ordre moral) renaissent à la suite d’une honteuse abjuration, qui flétrit bien moins un homme que le système qui l’a commandée. Dans les pays même où la Réforme avait triomphé, il se forma des partis ou des sectes entre lesquels l’État eut à choisir ; à l’excommunication religieuse il ajouta l’excommunication civile, c’est-à-dire l’incarcération, l’exil ou la mort. L’horrible souvenir de Philippe II et du duc d’Albe ne sauva point les Pays-Bas de la honte des violences religieuses, et la tête de Barneveld tomba eomme celle d’Egmont était tombée (1).

On voudra bien croire que nous n’inculpons ni toutes les intentions ni tous les actes des hommes d’État de la communion réformée qui ont concouru à l’administration de l’Église, Nous n’avons pas besoin d’être injuste, et une telle injustice serait de l’absurdité. Pourquoi tout ce que fait un homme sans en avoir le droit serait-il mauvais par là même ? Certains moments ont réuni les masses dans un même vœu et dans une même affection. Une clameur générale couvrait toutes les dissonances : les gouvernements cédèrent à cette clameur : ce fut l’erreur de tout un monde. C’était le temps de la drachme retrouvée, le temps du premier amour; plusieurs œuvres de cette époque portèrent le sceau de cet amour et de cette joie; le bonheur des temps dissimulait le danger du principe; mais bientôt s’accomplit la prophétie : «Le lit sera « trop court pour s’y étendre, et la couverture trop étroite « pour s’y envelopper (2). »

Rome, à qui le monde échappait, saisit et perfectionna l’idée informe d’un moine biscaïen. Rédigé après coup par

(1) Inutile de dire qu’avant ces luttes intestines d’une fraction de la Reforme la religion vaincue avait été traitée sans générosité, et qu’on avait cru faire beaucoup pour clic en fermant les ycui sur son existence.

(2) Ésaïe, XXVU1, 20.

APPBHDICB.

de plus habiles, le vœu de Loyola donna une nouvelle base à des prétentions ébranlées, et ranima des espérances mortes. La redoutable société, tour à tour servile et révolutionnaire, alla partout occuper les marches des trônes en suppliante impérieuse, toute prête, si on ne la sert, à devenir une ennemie. Par elle Rome remontait en rampant vers la domination universelle; par elle, une alliance imprudemment contractée rouvrait les voies à l’usurpation (1).

Le XVIIe siècle suffirait lui seul à l’instruction du grand procès qui nous occupe. Il a vu couler des torrents de sang sur l’autel de cette vieille erreur. Repassez dans votre mémoire et cette lutte acharnée que termine la prise de La Rochelle, et cette effroyable guerre de Trente-Ans qui laisse le corps germanique gisant dans son sang comme un cadavre, et cette* conquête de l’Irlande, où tout un peuple, mis hors la loi, voit son sol partagé entre ses conquérants, et sa substance même consacrée au magnifique entretien d’un culte qu’il abhorre (2), et ces déchirements de l’Angleterre durant soixante années; ces persécutions d’autant plus infâmes qu’elles affectent les formes de la justice ; le relâchement et la corruption du sacerdoce protégés sous le nom de religion de l’État; la délation, l’hypocrisie, la vénalité, le cynisme souillant la cour, les tribunaux et les chaires; les droits civils

(1) L'idée fixe, qui faisait de tous les rois autant de vice-rois du souverain pontife, et de tous les Étals autant de fiefs du saint-siège , éclate dans la bulle de Paul IV, qui érige l’Irlande en royaume indépendant. (Bürnet, Histoire de la Information. T. 11.)

(2) L'adjectif magnifique sera bientôt de trop. La difficulté du recouvrement de ja dlme a fait qu’en plusieurs lieux on renonce à la percevoir, et il faut que, de l’autre côté du détroit, on vienne, par des souscriptions, au secours des malheureux prébendaires. Au reste, il est un fait qu’on doit donner à méditer aux persécuteurs- On n’a négligé, pour dompter l'opiniâtreté des croyances irlandaises, aucun des mauvais moyens qu'une politique matérialiste s'obstine à trouver excellents. Eh bien, aujourd’hui encore presque tous les noms irlandais appartiennent à des catholiques, et il y a des villages où, tous les noms étant protestants, tous ceux qui les portent sont catholiques. Le catholicisme opprimé, humilié, cerné de toutes parts, a donc envahi les envahisseurs ! Qu’on a l'air d'avoir raison quand on est persécuté et qu’on a l’air d’avoir tort quand on persécute !

refusés, la liberté enlevée, la vie arrachée dans les tortures à des citoyens vertueux dont le seul crime est d’avoir nié la suprématie religieuse du prince ; enfin la guerre civile appelée à faire intervenir le jugement de Dieu entre de généreuses victimes et de lâches tyrans (1). Repassez la mer pour voir, sur le sol français, un monarque offrant à Dieu un million de victimes en expiation de ses adultères, et les dragonnades fêtant l’anniversaire de la Saint-Barthélemi. De quelque côté que le regard se porte, du midi au nord, de l’est à l’ouest, partout on voit des gouvernements accourant, sans conviction, au secours des haines théologiques (2).

En voyant la politique et la religion se dépraver mutuellement, les esprits embrassent avec emportement les doctrines de l’incrédulité. Le fanatisme religieux du dix-huitième siècle n’est que la tradition usée d’un fanatisme ancien : c’est de la haine sans zèle ; et quoiqu’il ait l’art de relever par l’horreur son insipidité naturelle, le mépris désormais l'emporte sur l’indignation. Parce qu’un abbé débauché (Dubois) veut absolument être cardinal, un gouvernement athée sanctionne une bulle persécutrice. A l’occasion d’un livre de dévotion, des milliers d’individus sont froissés dans leurs intérêts les plus chers, et cette perturbation dure un demi-siècle. Un livre licencieux aurait donné moins de scandale, et n’aurait fait persécuter personne. La vengeance ne pouvait plus tarder. L’État et l’Église payèrent ensemble la dette qu’ils avaient contractée ensemble. Par une inconséquence étrange,

(1) H faut lire, sur ce sujet, X Histoire des derniers rois de la maison des Stuarts, par Fox, X Histoire de la révolution d’ Angleterre, par l’év6que Burnct, et l'ouvrage remarquable publié en f 841 sous ce litre : Baxter et V Angleterre religieuse de son temps (par Marc Wilks). On comprendra, en lisant ce livre, que la résistance à l’Église d'Ètat a été un principe de restauration politique pour l’Angleterre, quoique l’Église d’État ait conservé dans ce pays des privilèges offensants pour la raison et pour le sentiment religieux.

(2) J’aurais pu raconter ici les cruautés exercées à plusieurs reprises, durant le dix-septième siècle, sur les Vaudois du Piémont, la persécution des protestants autrichiens (1715), et la célèbre émigration des évaugéliques de Salzbourg (1731). Ce sont de vastes scènes de deuil.

518 APPENDICE

que les historiens libéraux n’ont pas même aperçue (1), la révolution déclare qu’elle ne reconnaît aucune religion de l’État, et n’en donne pas moins une constitution au clergé, après avoir confisqué les biens de l’Église. Elle se ravise plus tard, et voyant dans la religion un appendice de l’aristocratie, elle abolit le christianisme, et adore, dans la personne d’une prostituée, la Raison, seule divinité d’un âge insensé. Ce jour-là, la philosophie du dix-huitième siècle eut ses rites et ses sacrements. En revanche, la religion opprimée eut l’occasion de montrer ce qu’elle était ; la persécution la replaçait dans le vrai et dans la lumière. Sa puissance avait offusqué les regards et corrompu les jugements : de ce moment on la vit dans son vrai jour. La politique mondaine de Napoléon ne laissa pas à*la religion le temps d’achever ses preuves; il lui jeta sur les épaules le manteau d’Hérode; on la vit ouvrir la marche dans le cortège du nouveau Charlemagne, et ses pompes devenir une partie de l’étiquette impériale; mais elle perdit en considération réelle tout ce qu’elle gagna en éclat superficiel.

Toutefois les vices du système demandaient encore d’autres preuves. La Restauration se chargea de les donner. Son dessein avoué fut d’instituer une théocratie, ou, comme on disait alors, de mettre le trône sur l’autel; mais l’autel, dont les pierres étaient déjointes, acheva de s’écrouler sous le poids du trône. L’alliance n’était plus dans les esprits. Entre le passé et le présent un abîme s'était creusé. Le gallicanisme, cette invention du patriotisme de Bossuet, eût été, quoique national, à peine supporté : combien moins l’ultramontanisine (2) ! Au point de vue catholique, ce dernier

CO Voyez Tliicrs et Mignot. Ils admirent tous deux requit* des arrangements qui furent pris alors à l’égard du clergé. Ils trouvent parfaitement bon que T Assemblée nationale lui ait donné une constitution, et jugent, non-seulement très utile 4 la caisse de l'Étal, mais très politique la confiscation des biens ecclésiastiques, attendu, dit M. Mrgnet, qtte, « pour rendre le clergé et la royauté dépendants de « rÉtal, il fallait les faire salarier par lui. »

C * ) L’ultramontanisme dont nous disons qu’il est plus vrai que le gallicanisme.

APPENDICE

sans doute est plus vrai ; il est même seul vrai; mais cette vérité-là est incompatible avec le système de l’union ; il n’y a que le catholicisme séparé de l’État qui puisse être franchement et impunément ultramontain. Au reste, sous les Bourbons comme sous les Stuarts, l'Église d’État n’était qu’un engin dressé contre la liberté des peuples ; une telle combinaison est « la vermoulure des os » de la société civile; rien ne la corrompt plus profondément, rien ne la décompose plus vite.

La révolution de juillet, qui s’est faite contre ce système, n’a pas eu le courage de son opinion. La Charte parle de religion : et aux termes de cette Charte, une secte est encore la religion de l’État. De plus en plus l’article 6 a cette signification; trop de faits le prouvent; et, sans les citer tous, comment, s’il est vrai que l’État soit indifférent ou du moins incompétent, la loi peut-elle interdire le mariage des prêtres? Si l’État, qui prétend rester dans sa sphère, s’y renfermait en effet, cette interdiction ne serait-elle pas exclusivement du for eeclésiastique ? Qu’est-ce encore que ces appels comme d’abus, dont il n’est pas un qui ne compromette le gouvernement ? Qu’est-ce que ces nominations ecclésiastiques qui

n'est point celui « qui prétend que le bon ordre veut que toute puissance sc rap- .< porte à une seule, et que ce doit être à la spirituelle, qui esl la plus excellente. » (Fleury.) Nous faisons abstraction de cet élément, et ne voulons voir dans l'ultramontanisme que la prédominance du principe catholique ou universel sur le principe national. C’est dans ce sens que nous le croyons plus vrai. Nous ne blâmons pas, pour cela, les champions des libertés gallicanes; nous croyons seulement qu’ils ont été d’autant moins catholiques qu’ils ont été plus gallicans. Tou1 va bien tant qu’ils défendent la puissance temporelle contre les empiétements de la puissance spirituelle ; mais lorsqu’ils sc posent comme nation vis-à-vis de l'Église, lorsqu'ils parlent d’une Église de France comme s’il pouvait y avoir une Église do France ; lorsque, en nn mot, ils introduisent, en matière de religion, le principe de la nationalité, ils altèrent la pureté du système catholique. L’Église elle-même leur a sans doute ouvert celte voie en contractant alliance avec l’État; de là, entre l’État et elle, un partage arbitraire et incertain d’attributions; de là l’Église nationale eHe-mèmc. Il n’y avait lieu ni au gallicanisme ni à rullramonlanismc dans la complète séparation des deux sociétés; mais peut-être aussi, dans ce système, le catholicisme lui-même était impossible. Il a pris occasion de l’universalité do l’empire romain, espèce de catholicité politique. L'Ègüsc, en dominant l'État, a préparé l’époque où l'Étal dominerait l’Église.

APPENDICE

sont en même temps des choix politiques , en tant qu’eHes indiquent ou les prédilections ou les ménagements du pouvoir? Pourquoi la profession de certaines opinions religieuses parait-elle emporter une opposition politique? L’article 6 de la Charte a beau, dans sa rédaction hypocrite, affecter la neutralité et l’incompétence; l’État n’est ni incompétent ni neutre, ce qui est un premier mal, et H veut le paraître, ce qui en est un second. Ce ne sont pas les sectes en minorité qui reçoivent de cet état de choses le dommage le plus réel ; la disgrâce où elles vivent est un rudiment d’indépendance ; le dommage est pour la secte qu’on favorise sans l’aimer; le dommage est pour la nation, à qui ce manque de franchise et de raison promet de nouveaux orages.

En d’autres pays on n’aurait pas eu l’occasion de voir à quel point l’union de l’Église avec l’État fait violence à la nature des choses, si, après une longue torpeur, la religion ne s’était réveillée. Mais le réveil religieux du dix-neuvième siècle a donné lieu à d’étranges conflits, et l’on a vu le moyen âge se lever de toute sa hauteur au milieu des générations modernes. Tout ce que les persécutions religieuses ont pu jamais avoir, non de plus sanglant, mais de plus honteux et de plus stupide, a souillé les annales contemporaines ; et récemment encore la Suisse a payé avec du sang le maintien de rapports adultères. Le mouvement religieux de Zurich, si admirable dans son principe, a dû son occasion d’abord, et puis son dénoûment tragique, à cette funeste complication. L’indépendance réciproque des deux sociétés eût épargné à l’État d’Argovie, avec un commencement de guerre civile, la mutuelle exaspération des citoyens, et à la Suisse entière le plus inextricable de ses embarras politiques.

A travers les ruines, la cendre, les fleuves de sang, nous arrivons au terme de cette lamentable histoire. Le détail, en un tel sujet, serait nécessaire; les énoncés sommaires sont faibles et pâles; mais le détail demanderait un livre. Ce livre, comme simple recueil de faits, serait un formidable réqui-

APPENDICE

sitoire contre le système que nous avons combattu, puisque toutes ces calamités étaient impossibles dans l’indépendance mutuelle de la religion et du gouvernement politique ; mais, après tout, ces ruines, ces sanglants débris , cette fumée des bûchers ne sont qu’un côté et qu’une forme du mal. Certainement il faut demander un compte sévère de toutes ces iniquités au système qui a prêté un terrain à ces racines d’amertume; il faut demander à un système qui, dans le domaine de la politique, a compliqué toutes les questions, aggravé tous les embarras, et multiplié comme à plaisir les conflits et les luttes, il faut lui demander raison de la marche lente de la société et du christianisme, retardés l’un et l’autre par une déplorable solidarité; mais il ne faudra pas méconnaître que ce ne sont pas là tous les crimes de l’alliance; son plus grand crime est d’avoir abaissé les caractères et faussé les idées en légalisant l'hypocrisie, et en mettant le mensonge à la base des institutions. Car aucun mensonge n’est infécond; l’erreur est logique comme la vérité; un principe faux déposé dans les lois teint de sa couleur tout l’ensemble des institutions et des mœurs, toute la masse d’un peuple. Une loi matérialiste n’a pas besoin d’être exé- . cutée pour être funeste; il lui suffit d’exister; le peuple qui l’a faite, ou qui l’a laissé faire, s’est par là même inoculé un poison mortel : dès qu’ils sont adoptés, les principes deviennent des faits. Je le répète : ce qu’on ne peut pardonner à l’union, ce ne sont pas toutes ces calamités dont la seule image nous effraye, c’est d’avoir corrompu les hommes en démoralisant les deux institutions qui servent de base à la vie sociale, je veux dire la religion et la politique. Donnons à cette idée quelques moments d’attention.

On a dit avec raison que, quand la politique fait de la religion, il faut nécessairement que la religion fasse de la politique (1). Or la politique se démoralise en faisant de la reli-

(l) Burnier. Examen de la loi ecclésiastique du canton de f'aud. Lausann»,

Page 1