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gion, et la religion se démoralise en faisant de la politique.
La morale d’une institution consiste à ne pas sortir de son principe. Cette idée se trouve au fond de ce que nous appelons aujourd’hui la séparation des pouvoirs. Le pouvoir exécutif, que nos chartes séparent si soigneusement du pouvoir judiciaire, ne franchit pas seulement une barrière légale, mais se démoralise en s’ingérant dans l’administration de la justice ; car, à prendre la nature humaine telle qu’elle est, il y a immoralité (partout ailleurs que dans la famille) à ce que ceux qui ont le dépôt de la force, non contents de la prêter aux arrêts d’un tribunal indépendant, s’érigent euxmêmes en tribunal. Si , prenant ensuite toute la sphère politique à la fois, comme un seul et même pouvoir, nous la plaçons vis-à-vis de la religion, que nous appellerons aussi un pouvoir, nous dirons qu’ici encore la séparation des pouvoirs constitue la moralité de chacun d’eux. Chacun d’eux est immoral en faisant ce qu’il n’est pas appelé à faire, ce à quoi il n’est aucunement propre , ce à quoi résiste sa nature.
Si de l’idée nous passons aux faits, l’expression nous paraîtra encore plus juste. Dn coup d’œil jeté sur l’histoire a dû suffire pour nous démontrer que le pouvoir politique est devenu immoral, dans le sens le plus ordinaire du mot, quand il s’est mêlé de religion. Protéger sans conviction, c’est de l’hypocrisie ; persécuter sans conviction, c’est joindre à l’hypocrisie la violence; faire dans un esprit d’indifférence les œuvres du fanatisme, c’est le propre d’un machiavélisme sans pudeur : or, combien de fois les gouvernements nous ont-ils présenté ce spectacle, ou plutôt quand est-ce qu’ils ne nous l’ont pas présenté? Ils y ont été forcés par une première concession : les rapports qu’ils avaient acceptés les condamnaient à agir sans conviction ou contre leur conviction dans les choses précisément où la conviction est tout.
Quant à la religion, le système de l’alliance donne lieu pour elle à deux positions différentes : ou bien elle est ap-
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pelée à lutter contre le pouvoir, ou bien elle exerce ellemême le pouvoir.
Quand nous parlons d’une lutte de la religion contre le pouvoir politique, c’est la religion adoptée par l’État, c’est la religion officielle, que nous avons en vue. Cette position ne rend pas la lutte impossible, car l’État refuse toujours, ou n’accorde qu’à regret à l’Église protégée l’une ou l’autre de ces deux choses : la liberté, ou, sous le nom de liberté, la puissance. Aux yeux de l’État, ce ne sont pas deux choses : la liberté, c’est déjà la puissance. Dans la pensée de l’Église, ce peut être la liberté sans la puissance. Si pourtant c’est à la puissance qu'elle aspire (seule condition peut-être de la liberté), il faudra qu'elle fasse de la politique. Ce sera , suivant les cas, de la diplomatie ou de la démagogie; deux moyens dont il est malaisé de décider quel est le pire. S’il s’agit simplement de liberté, nous verrons l’Église ou aspirer à sortir de l’État (et alors nous avons gain de cause), ou se résoudre à y rester, réduite alors à se creuser une voie souterraine vers cette liberté dont le propre néanmoins est la franchise et la lumière. Elle y travaillera de tant de manières qu’elle obligera enfin les spectateurs à douter si c’est la liberté de l’Église ou son asservissement qui prépare à l’État le plus de périls.
Et encore n’est-cc pas le pis qu’elle puisse faire; car si elle ne prétend ni à la puissance ni à la liberté, si elle n’inquiète personne, si elle ne dérange rien, c’est tout simplement qu’elle est morte, ce qui est assurément le dernier degré de la démoralisation.
Passons à la seconde supposition : l’Église exerce le pouvoir, soit qu’elle ait en propre un territoire et l’exercice de la souveraineté, soit que les hommes qui la représentent constituent un ordre dans l’État. C’est pour le coup qu’elle sera démoralisée ; car elle ne fera plus rien selon sa nature, mais selon la nature des corps et des hommes politiques. Je me trompe, elle ne pourra se séparer de sa nature; elle la
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conservera, mais sous la forme d’un vice ; elle perdra l’esprit religieux, et n’aura jamais le véritable esprit politique; elle n’a de ces deux natures que deux moitiés qui ne forment jamais un tout. La politique d’Église est dure, étroite, tracassière, vétilleuse; la soutane et la toge s’embarrassent l’une dans l’autre; on a vu des prêtres gouverner habilement un État ; mais quels prêtres pour la plupart ! La politique, chez un homme purement politique, se montra-t-elle jamais aussi perfide, aussi impitoyable?
Mais, dira-t-on encore, ne fait-on point de politique, et de mauvaise politique, dans les communautés indépendantes ? C’est fort possible. N’y voit-on personne aspirer aux premières places, haleter après le pouvoir? Si rien de pareil ne s’y voyait, l’Église visible serait dès ici-bas l’Église triomphante. Non, nous voyons tout cela dans l’Église; mais est-ce une raison de jeter l’Église dans les bras du pouvoir, afin que ces vices deviennent sa constitution, afin qu’elle se corrompe plus sûrement, tout en corrompant le pouvoir? On ne saurait trop le redire : Çorruptio optimi pessiim. Plus une chose est excellente, plus elle perd à sortir de sa sphère. Quand une institution qui était exclusivement spirituelle affecte les attributions temporelles, il se fait dans son intérieur une violence qui la jette du premier coup aux dernières extrémités du mal. .
11 a fallu ajouter ces considérations au narré des faits extérieurs, parce que c’est par les faits extérieurs qu’une cause est communément jugée, et que ces faits ayant disparu, et même, à ce qu’on croit, pour jamais, le système qui les a produits ne donne plus assez d’inquiétude pour qu’on lui fasse bien sévèrement son procès. Le mal négatif, le mal sans forme et sans nom, est cependant le plus grave ; la présence muette et immobile d’un principe faux est un fléau central, est un malheur intime, dont tous les autres ne sont que les signes et les effets; mais ce qui ne se voit ni ne s’entend n'existe pas pour la multitude. A tort ou à raison, l’on
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croit que l’autorité spirituelle ne pourra plus, aidée du bras séculier, allumer des bûchers et dresser des échafauds; il se fera un grand silence : pourquoi le rompre ? le silence n’estdl pas le signe de l’ordre et le sceau de la vérité ? Quand toute la terre se tut devant Alexandre, apparemment la terre était contente; et l’on n’est point malade quand on ne sent point son mal. Cette facilité avec laquelle les zélotes de l’ordre matériel prennent leur parti du désordre moral, cette illusion qui ne sait pas entendre plus de tumulte dans ce silence, voir dans cette paix plus de troubles, de meurtres, de calamités que dans les palpables horreurs d’une persécution ou d’une guerre civile, c’est là sans doute un des plus grands malheurs et un des plus grands vices de notre époque ; et rien n’est plus urgent que d’ouvrir à tous les regards ce monde invisible qui est celui des réalités, et dont l’autre n’est tout entier que l’ombre, la forme et le symbole.
P. S. Cette note, ayant paru d’abord dans un journal, a été l’objet d’une réfutation. La noble courtoisie de mon critique ne me dispense pas de me défendre, ou de rendre mon travail un peu moins incomplet par quelques mots de réponse. On me reproche une préoccupation exclusive; je n’ai vu, dit-on, qu’un ordre de faits; je n’ai connu qu’une source de mal. Voici ce que je réponds. Dans la note ci-dessus, je n’attaque pas, je me défends. Les panégyristes de l’Église d’État vantent les bienfaits de cette institution, ils invoquent en sa faveur le témoignage de l’histoire : qu’ai-je à faire, sinon, premièrement, de les défier de montrer dans l’Église un seul bien qui se rattache distinctement et exclusivement à cette institution, et, ensuite, d’en appeler aussi à l’histoire, et de leur demander si tous les horribles malheurs dont j’ai raconté une si faible partie n’appartiennent pas bien et dûment au système qu’ils préconisent.
J’ai voulu prouver, par les faits, que l’union de l’Église et de l’État a vicié les éléments de la vie publique, faussé les
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ressorts du gouveraeineut, occasionné mille déchirements, ouvert mille plaies. L’ai-je prouvé? On ne dit pas que non. Si je n’ai pas prouvé ensuite que la séparation des deux sociétés a donné lieu aux mêmes calamités, c’est que je ne puis prouver ce qui n’est pas. La séparation, dit -on, a des inconvénients d’un autre genre : qui en doute? où les inconvénients manquent-ils? Le christianisme a les siens; c’est-à-dire que, tel qu’il est et tels que nous sommes, sa présence dans le inonde a des effets prochains dont on a droit de s’affliger. Si l’on trouve ces inconvénients pires que les maux que j’ai racontés et que les plaies que j’ai découvertes, à la bonne heure encore. J’ai vu les choses autrement.
Le critique me reproche encore d’avoir nais sur le compte d’une institution ce qu’il eut fallu tout bonnement attribuer au péché. Sur ce pied, il ne faudra pas qu’il s’avise jamais de réciter les maux qu’a faits la monarchie absolue, ou même seulement de dire que la monarchie absolue a fait du mal : on lui répondra qu’il se trompe, et que c’est le péché. Nous savons bien que tout le mal vient du péché; et s’il ne tient qu’à cela, voilà la politique, lea lois, la médecine même, résumées en un mot, ou supprimées. Quant à moi, je pense que, le péché existant, il faut lui donner le moins de prise possible, ne pas le favoriser par les institutions, et même créer des institutions qui lui servent de frein. Eh ! vraiment, c’est parce qu’il y a du péché dans le monde que nous avons des lois. « La loi n’est pas faite contre le juste, elle est faite contre le méchant. » Les plus belles chartes ne sont-elles pas des monuments de notre déchéance? et leur nombre, leur perfectionnement, ne sont-ils pas en raison directe de lamalice humaine ?
Si l’Église et l’État doivent se séparer, mon honorable adversaire se flatte du moins qu’une synthèse finale les réunira. Je ne l’espère point; je dis plus : je ne puis pas le désirer, à moins qu’on ne me garantisse, pour cette époque, la régé-
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nération absolue de tous les hommes : tant qu'il y aura un homme qui ne sera pas absolument régénéré, l’Église et l’État seront deux. Comme on ne promet rien de pareil, le moyen de la synthèse dont il s’agit ne saurait être que l’altération des principes constitutifs du christianisme : à ce prix, j’aime mieux l’analyse.
Dans tout système l’homme sera l’homme ; aucun système n’accepté, pas même le mien, l’inacceptable condition d’écarter tous les inconvénients qui peuvent naître du péché; le péché lui -même est le premier des inconvénients; et comme nous le portons partout, même dans nos bonnes œuvres, partout, avec le péché, viendront l’erreur et l’abus; mais, de grâce, ne commençons pas par l’erreur et l’abus, et nous aurons gagné quelque chose, nous aurons beaucoup gagné.
On parle de l’ obséquiosité des pasteurs dans une Église indépendante; l’obséquiosité, pense-t-on, n’est que là; la noble indépendance est l’apanage d’un clergé national. Mais, sérieusement, croit-on que, même dans une Église nationale, en présence d’une population où l’irréligion fermente, où l’indifférence domine, la masse des pasteurs ne sera pas tentée à la défection? croit-on que, pour s’y soustraire, l’infaillible moyen soit d’être sûr de son pain? croit-on que cette garantie d’indépendance morale soit plus morale que l’insécurité où sont censés vivre les pasteurs des communautés indépendantes? croit-on enfin qu’il n’y ait qu’un genre, qu’une forme d’obséquiosité, et que, grâce à la position officielle des ministres, le terrorisme d’une majorité, c’est-à-dire d’une minorité active et bruyante, ne puisse rien sur leur fidélité?
Assez pour le moment : je ne voulais que toucher les points indiqués par le critique, et l’assurer de ma reconnaissance, je dirai même de ma sympathie.
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NOTE XII, page 420.