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Lorsque le sujet que j’entreprends de traiter fut mis au concours, plusieurs personnes se demandèrent peut-être si c’était bien de cela qu’il s’agissait, et si, dans la pensée de la Société de la Morale chrétienne, comme dans celle de chaque homme, le devoir de se former des convictions religieuses ne devait pas prendre le pas sur le devoir de les manifester. L’état présent des esprits n’ invitait-il pas à proposer le premier de ces sujets plutôt que le second? Le mal le plus évident de notre siècle, ou peut-être le symptôme le plus évident de son mal, n’est-il pas l’absence presque universelle de convictions en religion, en morale, en politique même? Ce ne sont pas seulement
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les convictions, c’est la conviction qui fait défaut. La source môme de la croyance semble tarie. Le scepticisme est devenu le tempérament du siècle. La conscience ne rend plus d’oracles. On dirait d’un membre paralysé, d’un organe mort, d’un sens éteint. On dirait que cette génération, à force de tout comprendre, est devenue incapable de rien juger. Tout est probable, tout est plausible, mais également tout, le oui comme le non sur chaque question; et parce qu’on ne rejette rien, on n’accepte rien non plus. La vie, pour retrouver un centre de gravité, l’action, pour avoir un point de départ , sont réduites à le chercher dans l’intérôt, bien ou mal entendu; seule certitude, seule vérité restée debout dans l’universelle ruine des convictions. Le ciment des croyances communes ne liant plus entre eux les membres de la société, ils sont mêlés sans être unis; la spirituelle et seule véritable unité a disparu ; et chacun, désormais, gravitant vers soi-même, l’individualisme paraît devoir être le dernier mot de notre développement philosophique et social .
Sur la présence de ce mal, sur sa redoutable gravité, il n’y a qu’une voix. Les plus dénués de croyances, les plus résignés à ne rien croire, portent sincèrement le deuil des croyances publiques. Les moins religieux prêchent la religion. Chacun, pour ainsi dire , vante et recommande à son voisin le remède dont lui-même ne fait point usage. On veut de la religion pour tout le monde, excepté pour soi. Mais quoi de plus involontaire que la foi? Elle peut se commu-
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niquer, elle ne se commande pas. La foi sincère et vive a quelque chose de contagieux; mais où est la foi? Bon nombre de ceux qui professent de croire semblent si peu sûrs de leur foi , sont si timides, ont l’air si honteux de croire, que leur timidité fait plus de prosélytes que leur foi. Le vide néanmoins parait si grand, le besoin si impérieux, qu’on taille des religions comme les idolâtres taillent des idoles; et lorsqu’on est parvenu à leur donner une forme aussi fantastique ou aussi rationnelle que possible, on se prend à rire de son invention, et l’on jette au feu, comme un meuble vermoulu, le dieu de la veille.
L’homme se trouve, après tant d’essais, découragé et non résigné. Le vide que fait dans le monde l’absence des convictions religieuses lui semble plus effroyable à mesure qu’il le regarde. Il ne se trompe qu’en un point, qui est de voir dans le fait qu’il déplore une cause seulement, et de n’y point voir un effet. Il est très vrai que la foi produirait la vie; mais l’absence de foi vient elle-même d’une diminution de vie. Nous pensons qu’en matière de religion la difficulté de croire se rattache à l’affaiblissement de la foi morale, et celui-ci à l’engourdissement du sens moral. La religion peut revivre malgré tous ces obstacles et réparer tous ces maux; mais il n’en est pas moins vrai que la déperdition de l’élément de la foi chez un peuple est un fait moral, un fait imputable, le stigmate ou la cicatrice d’un péché.
Le siècle est poussé vers la foi par une sorte de vague épouvante, et par le sentiment d’un danger
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public, plutôt que par quelque besoin sérieux de l’âme ; et voilà sans doute pourquoi il y gravite vai- , nement. Le besoin religieux, pour être efficace et fé- . | cond, doit avoir à sa base un besoin moral. Comment éveiller ce besoin? Ainsi notre vie morale a besoin de la foi, et la foi elle-même a besoin d’un commencement de vie morale. Quand l’une et l’autre manquent, comment éveiller l’une par l’autre? Et c’est à la vue de ce cercle vicieux, impossible à fermer, que nous agitons une question si éloignée, si intempestive : le devoir de manifester les convictions religieuses que nous n’avons plus ou que nous n’avons pas encore ! Donnez-nous, dira-t-on, des convictions religieuses, et nous les manifesterons; car il est de l’essence de la conviction de se manifester.
Il faut nous arrêter sur ces mots.
« Donnez-nous des convictions religieuses. » — Sans doute il ne s’agit pas ici de la foi abstraite, ou de la faculté de croire, mais de la foi concrète, qui seule se communique. Ce qu’on nous demande immédiatement, c’est donc une doctrine particulière, une religion toute faite, ou, en d’autres termes, les preuves de cette religion. Or, ce qu’on nous demande, c’est bien en effet ce que nous devons à ceux qui ne croient pas, et c’est à l’accomplissement de ce devoir, au payement de cette dette, que nous venons exhorter ceux qui croient. Nous serions bien insensés et bien coupables si, l’inculquant aux autres, nous nous dispensions de le remplir. Mais on prétend, ce nous semble, que nous nous bornions à le remplir sans
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chercher à l’inculquer. On veut que nous nous adressions à ceux qui ne croient pas, afin de les porter à croire, et l’on ne veut pas que nous disions rien à ceux qui croient, pour les engager à confesser leur foi. Et pourquoi cette exclusion ? Pourquoi devons-nous accomplir l’une de ces tâches et renoncer à l’autre (car il est bien clair que c’est y renoncer tout-à-fait que de l’ajourner jusqu’à ce que l’autre soit accomplie)? C’est, nous dit-on, parce qu’il est de l’essence de la conviction de se manifester. Diriger sur ce point nos instances, c’est prendre une peine superflue, et perdre du temps.
Je comiens qu’il n’est pas permis de courir au superflu lorsque le nécessaire nous réclame. Si donc il est superflu d’exhorter les croyants à communiquer leur foi, nous devons nous en abstenir, et nous hâter vers ce qui est, non-seulement le plus pressé, mais le seul utile. Mais précisément la question est de savoir s’il est superflu de presser auprès des croyants le devoir de la profession.
Lorsqu’on dit qu’il est de la nature des convictions de se manifester, on a sans doute en vue les convictions chrétiennes, soit parce que ce sont elles qui nous apparaissent naturellement dans le cercle où la question s’agite, soit parce que le christianisme semble être la seule religion dont les sectateurs aient de véritables convictions.
Je conviens que le devoir de manifester sa conviction est une des applications les plus* prochaines du principe chrétien ou de la foi chrétienne; qu’il
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en forme même un des caractères les plus saillante; qu’il a été, parmi tous les devoirs que le christianisme a proclamés , un des plus prompts à se mettre en évidence, et que la négligence à le remplir est une des choses les plus difficiles à concilier avec l’idée d’une foi vivante. Chose singulière et pourtant vraie! Des vérités morales, qui paraissent plus élémentaires, plus essentielles, ont pu rester assez longtemps dans une espèce d’obscurité : ainsi le principe de la liberté individuelle et conséquemment la réprobation de l’esclavage. Il n’en a pas été de même de la vérité dont nous parlons : la confession de bouche a suivi de tout près la foi du cœur (Rom., X, 10); même, chez bien des chrétiens, ce devoir a pris pour un temps la place de tous les autres; et si l’on ne peut pas dire précisément qu’ils n’ont connu que cette forme de la fidélité, il faut avouer du moins que, pendant assez longtemps, ils n’ont rempli aucun autre devoir aussi bien que celui-là. Bien loin de méconnaître un fait aussi considérable, nous aimons à v insister.
Le divin fondateur du christianisme a consacré le principe qu’il y a un devoir envers la vérité; que la vérité en elle-même est sainte et précieuse ; qu’on ne peut ni négliger de l’acquérir, ni se dispenser de la dire; qu’elle est le bien suprême du monde entier, le bien de chaque homme, son droit et son devoir. Jésus- Christ est un témoin (1) ; il est venu dire aux hommes ce qu’il a vu chez son père; il a fondé sur ce carac-
(i)« L’Amen, le témoin véritable. » Apoc. III, U.
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1ère de suprême témoin ses titres à l’empire du monde.
« Je suis roi, » dit-il à Pilate; «je suis né pour cela,
« et je suis venu dans le monde pour rendre témoi- « gnage à la vérité. » (Jean, XVIII, 37.) Mais ce té- , moignage rendu n’a mis en ses mains le sceptre de l’humanité que parce qu’il a été rendu du haut d’une 1 croix. Telle est la condition du témoignage; l’Église l’a compris ainsi lorsqu’elle a donné à ceux qui mouraient pour l’Évangile le simple titre de témoins ; car un martyr est un témoin ; mais tout témoin n’est complet, n’est digne de foi, qu’ autant qu’il devient martyr. Le christianisme est un témoignage ou un martyre : tout chrétien est martyr, et n’a d’autre fonction sur la terre que « d’annoncer les vertus de Celui « qui l’a appelé des ténèbres à sa merveilleuse lu- « mière. » Disciple d’un Dieu qui est mort pour la vérité, il doit mourir aussi pour la vérité, sinon sur la croix ou dans les flammes, du moins dans le supplice perpétuel de l’amour-propre et dans le sacrifice du moi humain; sinon dans son corps, du moins dans l’opinion des autres, où nous vivons d’une seconde vie, et où le mépris nous atteint et nous tue. Ainsi, le caractère propre et le premier sceau du christianisme, c’est le témoignage, c’est la confession. Ainsi le premier crime envers Dieu, c’est le silence.
Il y a plus : cette loi du christianisme est devenue une des lois du monde moderne. Elle y a introduit une idée qui le caractérise, et que le monde antique n’a pas connue : le droit absolu de la vérité sur nous, et l’obligation où nous sommes de souffrir et de mou-
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rir pour elle. Le martyre ou le témoignage n’est que de nos temps, parce que nos temps seulement ont connu ce que vaut la vérité. Mais du christianisme cette idée a passé dans la morale générale ; le respect de l’homme pour sa conviction est entré dans le domaine commun, dans la catégorie des instincts généreux, a pris rang parmi les vérités sans date : par la même raison qui fait que la morale chrétienne, promulguée par Jésus-Christ, est vraie dans tous ses points avant Jésus -Christ . Le christianisme a créé une nouvelle nature humaine, ou plutôt l’a tirée de dessous ses ruines, et remise à jamais sur pied. On croit n’obéir qu’à un instinct, qu’à la voix de la conscience, et l’on a raison; seulement, on oublie qu’avant Jésus-Christ cet instinct sommeillait et cette voix ne se faisait pas entendre. On est chrétien malgré soi et à son insu; et parmi les adversaires du christianisme, les plus honnêtes l’ont attaqué en se fondant sur un principe qu’ils ne tenaient que de lui.
On voit qu’il est impossible d’abonder plus que nous ne faisons dans l’idée qui sert de base à l’objection qu’on nous propose. Mais nous avons beau concéder et consentir; nous n’arrivons pas, d’aveu en aveu, jusqu’à cette conclusion : Comme il est naturel à une vraie conviction, et tout particulièrement à la conviction chrétienne, de se manifester, il est superflu d’insister sur le devoir de cette manifestation. Ce serait, d’un seul mot, effacer tous les préceptes et les conseils de sanctification adressés dans l’Évangile à ceux qui ont reçu le principe chrétien ou la foi ; car, sans
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doute, il est de l’essence de la vraie foi de fructifier en œuvres de sainteté. Il ne faut pas s’arrêter à l’idée abstraite des choses. Il faut prendre l’homme et le chrétien tels qu’ils sont. Les conséquences d’un principe ne sont irrésistibles qu’en logique; dans la vie elles ne se réalisent pas sans un concours spécial de la volonté. Le principe est comme la matière première de l’action; sans lui point d’action ; mais, quoique cette matière première soit organisée, quoiqu’elle soit proprement un germe animé, une vie, l’action n’en découle pourtant pas d’elle-même, et la pratique de la morale religieuse n’en est pas moins, dans son ensemble, un acte réfléchi. L’exposition détaillée des règles de la vie humaine n’est point, dans l’enseignement religieux, une superfétation. Ce n’est pas qu’entre l’adoption du principe vivant qui s’appelle la foi, et l’action qui développe ce principe, il y ait une solution de continuité, ni même une différence essentielle ; autant vaudrait en chercher une entre un angle et ses côtés; dès qu’il y a un angle, les côtés existent, et ces côtés sont l’angle même; ainsi la morale n’est autre chose que la foi continuée; néanmoins il est certain que, le principe étant posé, les conséquences peuvent se faire attendre plus ou moins; elles ne se développent jamais sans un travail ad hoc de la pensée ou de la conscience; la foi est le mobile de cette œuvre comme elle en fournit la matière; et son office n’est pas tant de dispenser de cette recherche que de nous y exciter et de nous la faciliter. On ne peut pas, je l’avoue, avec une conviction dans le cœur, se refuser
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absolument de la manifester; mais on peut méconnaître plus ou moins longtemps ce devoir, ou son urgence, ou son étendue; on peut s’y porter plus ou moins vivement; on peut le remplir plus ou moins bien; on peut enfin rester en deçà de la mesure ou la dépasser. Au fond, il en est de môme de tous les devoirs, de toutes les applications de la foi religieuse; et l’on peut dire des siècles ce que nous avons dit des individus : tel siècle a besoin que tel devoir lui soit rappelé; l’attention d’un autre siècle doit être dirigée d’un autre côté. Il s’en faut peut-être que le christianisme, à cette heure qui nous parait si avancée, ait produit dans la conscience et dans la vie de l’humanité toutes ses applications, ait exprimé toute sa pensée, ait dit son dernier mot. Dans un sens, il a tout dit dès l’abord; dans un autre sens, il a beaucoup à dire encore, et le monde ne finira que quand le christianisme aura tout dit.
Nous accordons que fortifier les convictions, c’est les pousser à se manifester; nous accordons que le christianisme, à sa surface même, présente cette obligation, et que, bien compris et bien senti, il en fait un besoin à ses sectateurs. Mais, outre que nous nous proposons de prêcher ce devoir non-seulement aux chrétiens, mais à tous les hommes, pour autant du moins que, hors du christianisme, il peut y avoir des convictions, nous estimons que les chrétiens mêmes ont besoin, sur ce sujet, d’être avertis, exhortés, ou repris. Nous sentons aussi que ce devoir est plus impérieux et son accomplissement plus utile
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à une époque telle que la nôtre, où la profession du christianisme recommence à devenir significative et difficile. A notre jugement, une nouvelle ère commence. Une fiction convenue réunissait depuis longtemps sous une dénomination commune les couleurs religieuses les plus diverses et même les plus contraires : cette fiction est épuisée. L’opinion et la loi concourent ensemble à la liberté de la pensée. Si, dans certaines contrées, il est encore difficile de professer une incrédulité absolue, il ne l’est guère moins de confesser un christianisme sérieux et vivant. La profession vague de christianisme ne signifiera bientôt plus rien et ne sera plus acceptée. Les manifestations tout extérieures et rituelles peu à peu tomberont dans le mépris. Elles ne tromperont plus les témoins; et quant à l’auteur de ces manifestations, lui-mème ne se trompera plus à si bon marché. Ainsi l’on approche du temps où tout acte de profession emportera beaucoup, dans l’opinion publique, pour ou contre celui qui l’aura consommé. Ce temps est déjà commencé. Le concours même auquel nous nous présentons en est un symptôme car l’idée qui lui a donné naissance n’est ni fortuite ni individuelle; c’est une idée du temps, c’est uné idée plus ou moins présente à tous les esprits sérieux.
Et si l’on insiste encore, si l’on dit qu’avant tout il faut former des convictions, nous demandons si, dans cet intérêt même, ce qui presse le plus, et qui promet le plus, l’œuvre la plus pratique, n’est pas d’engager ceux qui croient à se manifester à ceux qui
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ne croient pas ; nous demandons si l’autre œuvre, si l’exhortation à se former des convictions, bien qu’elle paraisse la plus directe au premier coup d’œil, n’est pas au contraire la plus lente et la plus incertaine; nous demandons si les non -croyants pourront être enseignés, avant que les croyants se soient pénétrés du devoir de les enseigner; enfin nous demandons si les convictions ne naissent pas les unes des autres, comme le mouvement nait du mouvement ; si le moyen de former des convictions ne consiste pas précisément en ce que ceux qui en ont les expriment pour les faire passer dans l’esprit des autres, et tout premièrement pour honorer leur foi par leur franchise ? Ainsi donc, faire l’œuvre que nous entreprenons aujourd’hui, c’est faire l’autre, ou du moins y concourir. C’est prêcher, si je puis dire ainsi, les prédicateurs, c’est exhorter à l’exhortation, c’est travailler au résultat en travaillant au moyen. Il n’y a donc ni horsd’œuvre, ni renversement de l’ordre naturel, ni méconnaissance des besoins actuels dans l’œuvre qui nous est proposée, et nous ne croyons pas que le temps qu’elle nous demandera soit un temps perdu pour le but définitif que nous devons avoir en vue, l’établissement et la propagation de la vérité religieuse.
Direz-vous que cette œuvre est superflue dans un temps comme le nôtre (1)? Sur quoi vous fondez-vous pour parler ainsi? Est-ce peut-être sur ce que le droit de publier sa pensée est une des ambitions et une des
(i) U convient de rappeler ici que la première édition de cet ouvrage a paru en 1841. {Éditeur».)
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conquêtes de l’époque? Mais il faudrait me prouver que la publicité, dont notre vie sociale est inondée, a multiplié parmi nous les exemples de cette franchise austère, modeste et calme qui naît de la publicité conçue comme un devoir. Est-ce parce que nos institutions démocratiques sont un appel à l’individualité? Mais il faudrait me prouver que l’individualité a répondu ; que ce qui semble calculé pour la développer n’est pas fait au contraire pour l’absorber; que la liberté d’être soi en donne le besoin et la force; que la pensée est aujourd’hui plus indépendante que jadis; et que vingt courants d’eau se trouvent moins mêlés dans le torrent qui les entraîne à grand bruit que dans le lac immobile où s’endormaient leurs flots. Ou bien serait-ce parce que l’ardente préoccupation du progrès matériel emporte tous les esprits vers le monde extérieur, et les retient loin du foyer des pensées intimes et des sentiments sérieux? Ou serait-ce encore parce qu’une philosopliie que le siècle a faite à son image, et qui, née du peuple comme instinct, y retourne comme système, a composé un monde où la conscience n’est qu’un hors-d’œuvre, et parce qu’en effaçant la personnalité de l’homme, elle a nié tous les principes sacrés dont cette personnalité est le lien et le point d’appui? Quel regard distrait avez -vous donc attaché sur votre siècle, et par quel côté l’avezvous contemplé, pour dire que la vindication de la vérité qui fait le sujet de cet écrit est moins nécessaire que jadis? Jamais, au contraire, elle ne le fut davantage. Jamais il n’y eut, avec autant de bruit, moins
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de franchise , avec autant de liberté au dehors moins de liberté au dedans, avec une si vive pénétration de i l’esprit une plus grande imbécillité de la conscience. C’est contre ce mal que nous invoquons la religion; car tel est l’esprit et le dernier but de l’appel que nous adressons aux convictions religieuses. Nous attendons de la religion, et d’elle seule, le réveil nonseulement de la conscience religieuse, mais de la conscience en général, de l’individualité, de l’originalité de l’âme.
La vraie religion est nécessairement un appel à la conscience. Elle s’adresse à celle de chacun de nous, et fonde au centre même de l’individu un système de relations où Dieu suffit à l’individu, et l’individu à Dieu. Aucun élément n’est pris au dehors. L’humanité, le monde restent hors de question. L’individu, par rapport à Dieu, est tout un monde, comme Dieu lui-même est l’objet unique de l’individu. C’est avec sa propre âme que cet homme écoute, avec sa propre conscience qu’il adhère et qu’il croit. Sa foi n’est pas un emprunt fait à la multitude, ni une formule imposée par l’autorité : elle lui est propre, elle naît de lui ou dans lui, elle est un fruit de la liberté. Le développement de sa foi n’a point une autre origine, une autre nature que sa foi elle-même. Toute la vie qui s’y rattache a le même caractère de spontanéité. Elle est à lui, elle est de lui comme sa foi. Ni le torrent des idées générales ne la lui a apportée, ni ce même torrent ne l’emporte. Née d’elle-même, elle ne relève que d’elle-même, ou de son principe divin. Elle
iTmontCTto*.
ne se proportionne qu’à lui, non au développement de l’intelligence et à la culture de l’esprit. Elle triomphe dans la plus grande simplicité d’existence. Elle fait de l’homme d’ailleurs vulgaire un homme complet , une unité vivante, au milieu de ces hommes peut-être éminents par leurs facultés, qui ne comptent que comme des fractions dans la grande unité sociale. Elle l’investit enfin d’une dignité que rien ne peut égaler ni suppléer, rien, pas même le génie.
Il est important de remarquer ici que le courage de la conviction ne s’exerce pas seulement contre le nombre : il consiste aussi à résister à l’autorité des gens qui nous surpassent de beaucoup en connaissances et en talent. S’il ne pouvait pas en être ainsi, l’univers serait livré à la merci du génie. Il faut, pour le salut de la vérité morale, du droit et de la justice, que les convictions de la conscience se puissent maintenir vis-à-vis de lui. Il faut qu’il y ait quelque part une évidence plus forte que tous les fantômes auxquels une imagination ou une dialectique puissante peut donner un faux air de vérité. Il faut fortifier la > conscience, afin que le plus simple et le plus ignorant ait un refuge contre la tyrannie de l’intelligence, et une position inexpugnable au milieu des conquêtes du savoir. 11 ne faut pas que ces vérités intérieures, ' primordiales, et qui font partie de notre nature, soient à la merci d’un syllogisme ou d’une citation. L’opinion du grand nombre, si redoutable, si entraînante, n’a été d’abord que l’opinion et la suggestion d’un esprit puissant; c’est donc toujours aux \ iolenccs de
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la force intellectuelle qu’il s’agit de résister : mais, ' si puissant que soit le génie, il est faible contre l’âme, quand l’âme n’a pas perdu l’habitude de vivre, ou quand une religion individuelle, s’unissant au plus vif de la conscience, lui a donné dans une seule dépendance toutes les indépendances, et dans la plus glorieuse des servitudes la plus précieuse des- libertés.
Tels seraient, car tels ont été de tout temps, les effets d’une religion vraiment personnelle sur le caractère moral. Il est vrai qu’une religion vraiment personnelle n’est pas si commune qu’on le pense peutêtre ; il est vrai que des causes dont il est aisé de se rendre compte travaillent sans relâche à nous impersonnaliser en religion comme en tout le reste, et plus encore en religion que dans tout le reste. L’histoire n’en constate pas moins, à toutes ses pages, le secours porté à l’individualité par une religion vraie. Ce remède agira encore, nous y comptons. Mais, en attendant qu’il ait déployé ses effets, et pour qu’il les déploie, que tous les hommes qui nourrissent des convictions sérieuses et fortes donnent l’exemple, si nécessaire aujourd’hui, d’une profession courageuse et profonde; qu’ils dégagent leur personnalité vraie, la personnalité de leur âme, de ce domaine indivis et confus où tant d’autres se sont laissé engloutir, et qu’ils signalent dans leurs personnes cette haute liberté morale sans laquelle il n’y a ni dignité humaine ni véritable société.
Oui, ceux-là même ont besoin qu’on les exhorte; et nous ajoutons que, lors même que l’époque présente
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aurait mis à l’aise toutes les autres pensées, la condition particulière de la conviction religieuse ne serait pas améliorée à proportion. La profession des doctrines religieuses offrira en tout temps et en tout lieu des difficultés à part. Tout balancé, elle ne sera pas plus facile dans une démocratie du dix -neuvième siècle qu’elle ne l’était en France sous Louis XIV. Le citoyen d’une république n’est pas, à son égard, plus tolérant ni plus équitable qu’un roi; la prévention et l’impatience du philosophe ne sont pas moindres envers elle que celles de l’ignorant; et les progrès de la civilisation n’élargiront pas son chemin. Quand donc, à la faveur des institutions, chaque âme serait
devenue pour chaque autre ce palais de cristal où un
illustre ancien voulait habiter, toujours dans ce cristal il resterait une tache, un point obscur, qu’aucune institution, aucune combinaison sociale ne rendra jamais limpide, et à qui une vertu intérieure pourra seule communiquer la transparence du reste. Alors encore, il faudra faire appel à cette vertu, et ne pas tout attendre des institutions et des circonstances. Faisons à présent ce que nous ferions alors. Apprenons aux uns, rappelons aux autres, efforçons-nous de rendre cher à tous le devoir de la sincérité.
Je n’ai peut-être pas besoin de dire que l’appel que je fais à toutes les croyances est fondé sur la certitude qu’il en est une qui renferme la vérité. Voudrais-je provoquer une lutte qui finirait par les annuler les unes par les autres, et nous laisserait « plus affamés que devant? » Si je ne m’adresse pas exclusive-
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ment à la croyance que j’estime vraie, c’est, d’une part, qu’il importe de pousser à la franchise toutes les convictions sérieuses, et, de l’autre, que je ne puis refuser à celle qui doit vaincre l’occasion d’un combat sans lequel, même pour la vérité, il n’y a point de victoire. Ce serait avoir obtenu déjà un grand résultat que d’avoir amené sur le champ de bataille tout ce qu’il y a dans le monde d’opinions consciencieuses. C’est le premier devoir à remplir, le premier avantage à poursuivre. Ce serait une première victoire de la vérité. Quand la franchise et la clarté sont là, la vérité n’est pas loin.
Toutefois, si je me bornais à établir le principe, je n’aurais pas plus satisfait aux exigences de ma raison qu’au programme du concours. La Société de la Morale chrétienne, dont le but est plutôt d’appliquer les principes chrétiens que de les démontrer et de les vulgariser, a dû demander aux concurrents, par delà la preuve du devoir, quelque chose encore; et ne l’eût-elle pas demandé, je me le demanderais à moi- , même. Toute vérité a une forme; toute vérité cherche sa forme, comme toute idée cherche son expression, comme toute âme cherche son corps; la forme de la vérité, ce sont les lois, les institutions et les moeurs, en tant que toutes ces choses expriment la vérité. Or, s’il est juste que la vérité s’empare de sa forme, il est important que, dans les discours de ses défenseurs, } elle ne se montre pas sans sa forme, ou sans ses applications principales. C’est alors seulement qu’elle pourra se dire connue ; c’est alors seulement que
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chacun pourra s’assurer s'il y croit réellement, ou ; s’il n’y a pas eu, de 6a part, malentendu et méprise. Car dans la forme nécessaire de la vérité, la vérité même se trouve, et celui qui rejette la forme a rejeté le principe. On dit vulgairement qu’on peut s’accorder sur le principe et différer sur les applications. Cela n’est pas vrai des applications immédiates, sans lesquelles l’idée languirait éternellement à l’état d’idée. Entre ceux qui les admettent et ceux qui les repoussent, il y a, quoi qu’il en puisse sembler, toute la distance d’un principe à un autre t et une discussion sur les applications de cet ordre est, entre les premiers et les seconds, le véritable, sinon le seul moyen de s’entendre, de s’entendre au moins sur un point, à savoir, qu’on ne s’entendait pas. Il est trop facile, jusqu’à cette épreuve, d’attacher, sans s’en douter aucunement, une signification différente à des termes pareils.
La séparation de l’Eglise et de l’État étant à nos yeux, dans l’ordre des institutions sociales, la forme vraie du principe, sa conséquence immédiate et nécessaire, devenait par là même une partie intégrante de notre sujet, et nous l’avons franchement déclaré en annonçant cette conclusion dès l’abord, au titre même de cet Essai; en sorte que nul n’a pu entrer sous notre toit sans la heurter ou du moins sans la rencontrer au passage : nous avons voulu que chacun sût bien où nous prétendions le conduire. Mais la nécessité sous l’empire de laquelle nous avons agi n’est pas purement logique. La séparation des deux soeié-
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tés n’est pas seulement la forme du principe, elle en est la garantie, dans la mesure du moins où une institution peut garantir un devoir. Garantie extérieure, je l’avoue, puisque la garantie intérieure d’un devoir ne peut être que dans la conscience. Garantie essentiellement négative, puisqu’il ne s’agit pas tant de donner des gages à l’accomplissement du devoir que d’écarter les obstacles qui peuvent empêcher de le remplir. Garantie partielle par là même, mais qu’il ne faudrait pas réclamer avec moins d’instance quand elle serait plus imparfaite encore, puisque nous sommes comptables à la vérité de tout ce que nous aurons pu faire et n’aurons pas fait pour élargir sa voie. Mais quand même il serait prouvé (et nous espérons bien prouver le contraire) que la séparation de l’Église et de l’État n’apporte au principe aucun bénéfice positif, quand même le fait de cette séparation ne serait pas, comme nous le croyons, un incessant appel à la conscience de tous, il resterait toujours eeci, qui est fort considérable, c’est que l’union de l’Église et de l’État est la négation la plus complète, la plus solennelle et la plus efficace du devoir que nous recommandons, son piège le plus dangereux, et l’auxiliaire le plus redoutable de la dissimulation et du mensonge. Si l’on croit donc pouvoir appeler garantit ce qui écarte un seul obstacle, mais un obstacle positif, et ce qui l’écarte absolument, la séparation des deux sociétés est une garantie, et la demande de cette garantie est une partie du devoir même que nous prêchons. Celui qui se charge de recommander
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ce devoir n’aurait rempli que la moitié de sa mission, s’il n’avait pas réclamé l’abolition de ce grand mensonge des lois. Quant à nous (si l’on veut nous pardonner l’ambition de ce rapprochement), ce mensonge sera jusqu’à la fin ce que Carthage était pour Caton.
Les fondateurs de l’association, si tant est qu’elle ait eu des fondateurs, n’ont pas prétendu, je le sais, consacrer le mépris des convictions religieuses. Leur inspiration fut meilleure; et une vérité, que nous n’hésiterons point à reconnaître, était à la base de leur erreur. Le prince de l’erreur, le père du mensonge pourrait seul nous dire le secret de cette confusion, dont il fut le véritable auteur. Mais si les institutions dont je me plains n’ont pas été fondées en vue de réprimer la libre manifestation et la libre formation des croyances, c’est en haine de ce principe qu’elles sont aujourd’hui soutenues par un grand nombre de leurs défenseurs, c’est la peur de ce principe qui les accrédite auprès de la foule; en un mot, elles existent contre lui. Et quoi qu’il en soit des sentiments de ceux qui les défendent, toujours est-il certain qu’elles répriment et amortissent incessamment le principe, et qu’elles le font, pour ainsi dire, incessamment avorter; elles couronnent d’honneur, elles revêtent de la prestigieuse autorité du temps, de l’espace et du nombre la double servilité de l’imitation et de l’habitude; et leur sape silencieuse ébranle toujours davantage, avec les fondements de la religiosité vraie, les bases mêmes de la moralité humaine. Elles sont, en un mot, la forme adéquate de l’erreur à laquelle nous nous
INTRODUCTION
opposons; elles en sont le symbole le plus apparent, la consécration authentique, le type officiel; les oublier dans notre sujet, serait une distraction par trop forte; les omettre à dessein, ce serait, de notre part, trop de crainte ou trop de mépris, et elles n’ont assurément mérité « ni cet excès d’honneur ni cette indignité. » Nous leur devons au contraire une sévère attention; nous devons les discuter à fond, réduire à leur juste valeur les arguments dont elles s’autorisent, et prouver au lecteur (non avec notre force, mais avec celle de la vérité) que ces géants qu’il croit voir armés de toutes pièces sur le seuil de ce dangereux système, ne sont autre chose que de gigantesques fantômes.
Développer ici ces idées, ce serait entamer notre sujet, et mettre notre livre dans notre préface. Nous devions seulement montrer qu’à notre point de vue cette question mérite la place et l’étendue que nous lui avons accordée; nous avons dû avertir que la séparation de l’Église et de l’Etat n’est point pour nous, comme pour plusieurs de ceux qui la désirent, une question de convenance, de perfection et d’époque,
; mais la vérité absolue, le droit, le devoir, la néces- *i si té.