CHAPITRE PREMIER
Nous plaçons d’abord l’individu en face de la société, et nous cherchons s’il lui doit compte des convictions qui se sont formées dans son esprit; mais nous parlons d’un devoir de morale et non d’une obligation civile. 11 importe de ne pas confondre les deux sphères de la morale et de la loi; car si la morale est l’appui de la loi dans les consciences, si la morale peut être appelée au secours de la loi, si la loi encore ne peut avoir de l’autorité et de la durée qu’au tant qu’elle respecte la morale, il n’en reste pas moins vrai que la loi n’est pas la morale; car elle n’a pas pour but direct et pour principe unique la perfection absolue de l’être humain; et toutes les fois qu’elle a affecté cette oeuvre, et qu elle a appliqué son moyen spécial, qui
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est la contrainte, au développement de ce qui doit, dans le sein de l’homme, demeurer libre et souverain, elle s’est brisée contre un écueil inévitable. Ce n’est pas que le législateur, personnellement, ne puisse aspirer et prétendre à l’éducation du peuple par les lois ; mais ce qui lui est interdit, c’est tout appel direct et catégorique à l’idée de la perfection absolue. Ce principe a fini par être unanimement accepté dans les sociétés modernes, qui ont compris deux vérités : l’une, que la loi doit tendre vers le bien moral, l’autre, que la loi ne peut prendre pour point de départ l’idée pure du bien moral. Mais cette idée du bien moral est la loi intérieure de l’individu. En d’autres termes, il y a un idéal de la société, idéal qui s’élève ou s’abaisse d’une conscience à l’autre; mais cet idéal, qui peut être présent à l’esprit du législateur, ne peut servir de base et de considérant à ses lois. C’est dans l’individu qu’il s’érige en loi, et c’est la morale qui le lui propose.
Des maximes abstraites, prises au-dessus de la sphère des faits concrets, ont pu être placées par d’anciens publicistes à la base de la législation; mais ces publicistes n’ont pu dire des choses pratiques et applicables qu’en se rabaissant à un point de vue à la fois plus modeste et plus universel. On n’a cm même trouver le véritable esprit des lois (et ici l’excès se fait déjà sentir) qu’en écartant presque absolument les principes abstraits pour ne voir et n’entendre que les faits contingents ou les données fortuites. Ce n’est pas ici le lieu de réclamer contre cet abus. Notre affaire, en
ce moment, n’est que de distinguer deux sphères, qu’il faudra bien toujours maintenir distinctes, même dans la plus grande évidence de leurs rapports mutuels. La morale peut donner de la société et de son but telle définition que le législateur, comme tel, n’accepte pas, ou dont il ne peut se prévaloir. Comme publiciste, Bodin peut-être n’était pas autorisé à débuter ainsi : « Les anciens appelaient république une « société d’hommes assemblés pour bien et heureu- « sement vivre. Nous ne mettrons pas en ligne de « compte, pour définir la république, ce mot heureu- « sement : anis nous prendrons la mire plus haut, « pour toucher ou du moins approcher au vrai gou- « vemement... Si la vraie félicité d’une république et « d’un homme seul est tout un, et que le souverain « bien de la république en général , aussi bien que « d’un chacun en particulier, git ès vertus intellec- « tuelles et contemplatives... il faut aussi accorder « que ce peuple-là jouit du souverain bien, quand il « a ce but devant les yeux de s’exercer en la conterait plation des choses naturelles, humaines et divines, « en rapportant la louange du tout au grand prince « de nature (J). » Mais comme moraliste, c’est-à-dire s’adressant aux consciences individuelles, Bodin parlait un langage légitime, raisonnable et beau. Il lui était permis, à ce point de vue, d’invoquer de prime abord l’idéal de la société humaine. Nous le pouvons aussi dans le sujet qui nous occupe. La règle de l’individu dans ses rapports avec la société se tire en
Cl) i. Bodin. De la République. Livre I, chapitre 1.
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effet de l’idéal de la société, comme sa régie dans tout l’ensemble de son activité se tire de l’idéal de la vie humaine. On nous comprendra donc lorsque, dans les pages suivantes, nous dirons, dans un sens métaphorique plutôt que rigoureux, ce que la société doit être, ce que ta société doit faire. Nous parlons en moraliste, non en politique, et ce ne sont pas des lois, c’est un idéal que nous proposons.
Le devoir que nous essayons de recommander n’est qu’une des applications d’un devoir plus général qui se recommande plus ou moins à la conscience de tous les hommes. La vérité de caractère est, aux yeux de tout le monde, une vertu fondamentale et le lien de toutes les autres vertus. Et si l’on demandait, non à tel ou tel individu, mais à l’humanité, jusqu’où s’étend, jusqu’où s’élève l’obligation d’être vrai, elle n’y mettrait point de limites. Elle demanderait la vérité dans les actions comme dans les discours, dans le silence comme dans la parole, en public comme en particulier, positive enfin aussi bien que négative. Ne rien dire qu’on n’ait pensé ou qu’on n’estime vrai, ne serait à ses yeux qu’un premier pas : dans tous les cas importants, elle demanderait compte à l’individu de ce qu’il pense. Elle exigerait qu’il fit connaître non-seulement ce qu’il pense, mais en général ce qu’il est. En un mot, sauf les réserves qu’imposent l’humilité, la justice et la charité, l'homme ne serait entièrement vrai que lorsqu’il vivrait entièrement à découvert, et que la transparence de son être ne permettrait aucune équivoque sur le système général de
ses pensées et sur les principes de sa vie morale. L’ombre et le demi-jour ne protégeraient, de sa vie intérieure, que ces recoins réservés à des impressions trop délicates pour que nulle parole les puisse traduire avec fidélité, ou trop vagues et trop indécises pour recevoir une expression nette, et à des jugements qui, relatifs à des individus, doivent demeurer enfermés dans la conscience jusqu’à ce qu’une nécessité plus forte, je veux dire une obligation plus haute, les en fasse sortir malgré nous.
Bien que la pratique générale, et même l’opinion commune, restent fort au-dessous de cet idéal, la conscience humaine le maintient à cette hauteur, et ne consent point à le rabaisser. Cet idéal de la vérité de caractère correspond à l’idéal de la société. Dans une société telle que nos vœux nous la représentent, l’individu appartiendrait plus entièrement à l’ensemble, et chacun se sentirait plus comptable à tous. On s’estimerait débiteur envers la société de sa pensée comme de ses actes. Le lien de la charité mettrait en commun, dans le fonds social, ce que les existences ont de plus profond et de plus immatériel. De plus, cette société elle-même s’étant mise au service d’intérêts plus élevés qu’ elle-même, cette société renonçant à être son but à elle-même, se considérant comme un pur moyen, et se consacrant à réaliser le règne de Dieu sur la terre, ne se contenterait plus du concours superficiel de ses membres. Des sacrifices matériels, une fidélité négative, et même le volontaire abandon ; des biens et de la vie ne lui suffiraient plus ; société
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spirituelle, elle n’atteindrait son but que par le concours spontané des pensées, par leur communication réciproque et par la fusion des esprits. Cette fusion, cette vie commune des intelligences, deviendrait son objet même, auquel tous les autres seraient subordonnés; elle serait avant tout une société d’esprits. Un tel principe social ajouterait sans doute à toutes les obligations du citoyen celle de manifester plus largement et plus franchement ses pensées, non-seulement celles dont la communication pourrait offrir à la société quelque avantage immédiat, mais celles qui n’en auraient d’autre que de le faire mieux connaître lui-même. Connaître, en effet, serait, pour une telle société, la condition et le moyen de posséder ; elle ne pourrait, dans la plénitude de l’idée, réputer siens que ceux de ses membres qui se seraient révélés à elle, je veux dire ceux qui, sur les questions qui l’intéressent directement, auraient manifesté le fond de leur pensée. Les autres ne lui appartiendraient que dans un sens très inférieur. Tel serait le caractère, telle serait la loi d’une société civile qui réaliserait l’idée de la famille, et chez qui la gravité, le sérieux du but commun aurait créé un degré d’intimité que la famille elle-même ne présente pas toujours. Car, il est bon de le remarquer, la familiarité des rapports se proportionne à la gravité des pensées, à la profondeur des sentiments, à l’importance des intérêts. C’est dans le cercle des préoccupations frivoles ou purement matérielles que l’âme reste soigneusement close, et que la réserve domine. Point de
contact réel, immédiat, senti, entre les âmes légères. Point d’ effusion véritable, point de mélange des âmes dans la sphère de la mondanité. L’intimité et l’abandon ne naissent que dans le domaine de l’immatériel . La pensée de l’infini est le plus étroit des liens; et deux âmes ne se pénètrent mutuellement, ne se confondent qu’en Dieu.
Cette société n’existe pas; ou, pour parler plus exactement, notre société est loin de cet idéal. Mais il n’en est pas moins son but et sa loi. Nous ne pouvons, en conscience, lui en donner un moins élevé. Le concevoir et l’embrasser ne sont pas deux actes différents. Sa seule apparition nous l’impose. Et quoique nous ne puissions espérer de voir les relations de l’homme avec l’homme, et de l’individu avec la société, changer essentiellement de caractère et d’esprit, nous ne pouvons nous dispenser, chacun pour notre part, d’y faire pénétrer cet élément de la vérité, et de vivre dans la société selon le but immuable de la société. 11 ne lui est pas possible de nier son but, ni à nous-mêmes de le méconnaître ; et il ne nous est permis de renvoyer l’accomplissement d’aucun devoir à l’époque où la société entière sera disposée à l’accomplir. Fussions-nous seul à être vrai, nous sommes tenu de l’être. Ce devoir est individuel, indépendant des circonstances, ne se proportionnant qu’à lui-même, et n’attendant sa sanction et son à-propos - d’aucun état particulier de l’humanité. Comme la vertu, ou la vérité morale prise dans sa généralité, il ne grandit ni ne diminue avec les mœurs; type im-