DR LA H AJHFEST ATION
mortel, il mesure loul à soi, la société et l’individu; et ses exigences ne sont sujettes à aucun rabais.
Il y a, dans chaque époque, des idées auxquelles la société attache toutes ses espérances et toutes ses craintes, et par lesquelles elle croit vivre ou mourir» Dans les temps où la vraie pensée sociale, où la religion manque, la société attache l’importance d’une religion, et en imprime le caractère, à telle ou telle pensée dont l’objet est renfermé tout entier dans les limites du temps; car la société, quelque distance qui la sépare de son vrai but, n’est jamais sans une pensée, qui, malgré qu’elle en ait, la domine; et bien loin que toutes les opinions se réduisent, comme on l'a prétendu, à quelque intérêt, tous les intérêts, toutes les activités finissent par créer ensemble une opinion spéculative et désintéressée qui est comme l’axe du monde social. Les habiles n’en veulent rien croire; et c’est là précisément qu’est la borne de leur habileté et la cause de leurs plus grandes fautes. Ils calculent exclusivement sur les intérêts et sur les passions; ils ont foi à la chair, ils ne croient pas à l’âme : ils finissent pourtant par la rencontrer, et plusieurs mémorables exemples nous apprennent que c’est par là que sont tombés les pouvoirs les mieux affermis, ceux même que semblaient protéger la reconnaissance et l la gloire. On n’est pas digne de gouverner le6 hommes quand on n’est familier qu’avec les parties inférieures de leur nature; on manque de la première des données quand on ne croit pas à la puissance des idées; et il n’\ a de politique séculaire que celle qui compte
avec l’âme et avec la conscience. Ainsi l’humanité rend hommage à sa vraie loi, reconnaît sa haute destination, qui n’est pas uniquement le triomphe de l’intelligence sur la nature, mais d’abord le développement de la pensée et la conquête de la vérité.
Ce but, dont on permet la poursuite à l’individu, est celui pour lequel la société fut instituée. Elle n’a pas été convoquée jour un but moins immatériel. Elle est un établissement moral. Collection d’êtres immortels, elle correspond à des desseins immortels. Elle n’en a pas la conscience, car, n'étant qu’un fait, et non j>as un être, elle n’a conscience de rien. Mais, sans le vouloir, elle réalise cette loi. Une force invisible la contraint de mettre une question de morale, de philosophie, un intérêt immatériel, au terme de tous ses efforts, et de tourner, pour ainsi dire, tout entière autour de quelque problème qui n’intéresse le bien-être actuel ni d’elle-même ni d'aucun de ses membres. Or c’est à chacun de ces problèmes, à mesure qu’il se présente, qu’elle somme chaque individu de réjxmdre. C’est sur chacune de ces questions que, malgré son besoin d’unité, elle provoque entre ses membres une déclaration qui doit les diviser en plusieurs camps; et si Solon proclama mauvais citoyen •>, quiconque, au milieu des discordes civiles, se refuserail à prendre un parti, la société, non moins sévère, voit dans chaque homme obstiné au silence sur les questions qui la préoccupent un mauvais citoyen dans la république des intelligences.
D’entrée, j’ai pris le devoir à sa plus grande hau-
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teur, et j’espère avoir été compris. Je dois l’être mieux encore quand je demande à l’individu, au citoyen, de faire en sorte qu’on ne puisse lui imputer des opinions et des principes qui ne sont pas les siens, et d’ôter tout prétexte au soupçon d’hypocrisie ou de simulation. Car il est des cas où le silence suffirait pour l’exposer à ce reproche. Combien plus seraient coupables des manifestations, des paroles directement opposées aux sentiments de celui qui se les permet ou qui se les commande ! Le devoir dont il s’agit ici est si peu lié à telle ou telle vue spéculative, qu’on en peut réclamer l’accomplissement au nom du simple honneur mondain. Il y a toujours peu de dignité à vouloir passer ou même à se laisser prendre pour ce qu’on n’est pas.
! Quand une opinion a de l’importance aux yeux des hommes, ou seulement au jugement de ceux au milieu desquels nous sommes placés, il nous convient, quelque degré d’importance qu’elle ait à nos propres yeux, de déclarer spontanément notre pensée et de la professer franchement. L’objet de cette opinion pourrait nous sembler frivole : il cesse de l'être par la gravité que nos semblables y attachent .
Un sentiment public, je dis même seulement un sentiment sincère, est toujours respectable. Encore une fois, on ne vit pas ni l’on ne pense uniquement pour soi ; on appartient à une communauté dont le premier intérêt est la confiance mutuelle, et l’un des premiers besoins celui de connaître ses membres. On lui est comptable, non de tout ce que l’on pense, mais de ce que l’on pense sur ce qui la préoccupe
et lui parait important. Tout au moins est-on tenu de lui déclarer qu’on n’est point préoccupé de ce qui la préoccupe. Tout le reste fût-il sans importance, ceci du moins en a beaucoup. Sur de tels sujets la dissimulation est injuste, la simulation est basse. Se permettre l’une ou l’autre, c’est, pour ne rien dire de plus, se faire une misérable idée de l’association civile. Si nous devons voir en elle, sous des traits sans doute affaiblis, une répétition de la famille, dont les membres partagent entre eux le pain et la pensée, se réchauffent mutuellement au foyer moral que chacun porte en soi, défendent mutuellement leurs âmes aussi bien que leurs corps, et travaillent non-seulement au bien-être, mais au perfectionnement les uns des autres, comment concourir à ce but, comment réaliser cet esprit par le double mensonge du silence et de la parole ?
J’ai dit jusqu’ici mes obligations comme membre de la communion humaine ; mais si je crois devoir à la société la franche manifestation de mes pensées, ce n’est qu’en considérant la société comme un établis* sement intellectuel et moral, créé pour le culte de la vérité. Comment donc ne serais-je pas immédiatement obligé envers la vérité? Que resterait- il en moi de l’image de Dieu et de la dignité d’homme, si ce but était retranché de ma vie? Je suis, en tant qu’homme, un serviteur de la vérité; mais ce titre serait illusoire, et rien ne le justifierait, si la vérité, destinée à vaincre, consentait à vaincre sans moi.
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La condition de la vérité dans ce monde réclame ici notre attention.
Nous ne dirons rien des lois auxquelles sa marche paraît soumise qu’après avoir réservé la souveraineté de Dieu, de qui la vérité émane. Dieu, la source des lois, Dieu, la loi des lois, n’est soumis à aucune loi. Ce que, dans le monde de la nature et de l’âme, nous appelons des lois , se résout , au point de vue de la souveraineté de Dieu, en simples moyens. Mais, cette réserve étant faite, nous pouvons, ce nous semble, jeter un regard sur les lois qui règlent ici-bas la destinée de la vérité morale, ou sur les conditions dans lesquelles son œuvre s’accomplit.
Il est un sens dans lequel la vérité ne connaît de lois que les siennes, n’est jamais vaincue, jamais retardée, et triomphe toujours. Elle se réalise toujours, ou dans la soumission libre de l’être moral, ou dans son châtiment. Les fidèles et les infidèles, les méchants et les saints, la louent également; le faux qui la combat, lui prépare, à ses dépens, une confirmation; il est sa contre -épreuve naturelle. Il faut remarquer que tout a été fait en vue d’elle, que tout lui correspond ; qu’elle est, pour toutes les existences morales, la nécessité suprême, l’ordre, le repos, la félicité; que le monde ayant été organisé pour elle et non pour l’erreur, c’est-à-dire pour le péché, tout péché, toute erreur morale, est une contradiction, un non-sens dans la vie, une opposition de l’être moral à lui-même, une guerre intestine , et par conséquent une douleur. La douleur est l’ordre, là où la vérité.
principe d’ordre, fait défaut. La douleur rétablit l’or- ! dre ; et l’on peut dire que la paix et le bonheur, après le désordre du péché, ne seraient qu’un second désordre.
La vérité morale est donc cet éther incorruptible, imperturbable, entre lequel et notre terre s’étendent, comme un voile épais, les nuages de l’erreur et du péché, exhalés par la terre elle-même, et non descendus du ciel, quoique nous appelions quelquefois le ciel cette enveloppe grise et funèbre qui nous en dérobe l’inaltérable azur. Quand nous ne voyons plus la vérité, la vérité nous voit, elle nous juge ; et dans le jugement qu’elle porte, dans la justice qu’elle exerce , elle se retrouve elle-même tout entière, elle s’applaudit et se glorifie. Rien ne se perd de cette substance divine ; et quand on vous dit qu’elle a disparu, attendez-vous à retrouver comme un éclair de la foudre ce que vous ne voyez plus comme un rayon du soleil. Tout ce que l’homme peut faire, c’est de ' nier la vérité, il ne saurait la détruire : et certes, il ne la niera pas toujours.
S’il pouvait en être autrement, la vérité ne serait qu’un mot.
Mais si vous cessez de voir la vérité en elle-même, et, pour ainsi dire, dans le sein de Dieu, si vous la considérez comme un phénomène de notre existence morale , elle vous paraîtra soumise à des lois, à de dures lois; et sa destinée vous semblera, j’en suis sûr, étrange et mystérieuse.
Ce n’est pas une inconnue, ce n’est point une étran-
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gère; chacun la connaît de vue; chacun conserve d’elle un souvenir. Personne n’a vécu dans son intimité; mais elle a, sur chacun, laissé tomber un regard qui a pénétré jusqu’à l’âme, et ce regard tendre, perçant, douloureux, ce regard lumineux, ce regard qui est un rayon, nous accompagne, nous poursuit, et prolonge à travers nos ténèbres une lueur fidèle. Chaque homme, chaque siècle a recueilli d’elle, dans ce regard profond, un mot qu’il se rappelle et qu’il répète ; nulle part tout entière, nulle part établie, elle a tout marqué <le son empreinte ; dans toutes les institutions, dans tous les préjugés, dans les moeurs les plus différentes, il y a quelque chose d’elle; le monde humain, la société, ne vivent que de son souvenir : c’est le sel qui les préserve d’une entière dissolution. Et toutefois, à voir comment les hommes l’accueillent à mesure qu’elle réclame un nouveau fragment de son héritage, dirait-on qu’elle a parmi eux une sorte de pied-à-terre, et qu’ils lui ont, plus ou moins, donné des gages? « Elle est venue chez « elle, et les siens ne l’ont point reçue. »
En tout temps la sagesse, la Parole, ou la vérité morale, est venue chez elle en venant dans le monde, et c’est en tout temps aussi que les siens ne l’ont point reçue. Je veux dire qu’ils ne l’ont point voulu recevoir. Car, de fait, ils ont toujours fini, bon gré mal gré, par lui faire place. Elle est tellement nécessaire à toutes choses, qui toutes ont été calculées sur elle et pour elle, il est tellement impossible sans elle de rien fonder, maintenir ou perfectionner, elle répond
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à tant de besoins, elle est la fin de tant de souffrances; en un mot, le progrès normal de l’humanité est tellement inséparable de son progrès, que l’humanité, en l’abdiquant, s’abdiquerait elle-même. Son introduction graduelle dans les affaires humaines est donc, plus ou moins, un résultat, forcé. Je me garde bien de dire qu’on l’accepte les yeux entièrement fermés, sans aucune conscience de ce que l’on fait, et sans savoir même le nom de l’hôte que l’on reçoit. Ceuxlà du moins le savent, qui se font, à leurs périls et risques, les introducteurs de eet hôte sublime, et l’opposition qu’ils rencontrent n’est pas non plus absolument aveugle; bien quelle affecte de résister à une erreur dangereuse, c’est bien à une vérité onéreuse qu’elle s’oppose; elle finit bientôt par n’en point faire mystère; à cette vérité, qu elle ne discute point, elle objecte, avec une naïve insolence, les intérêts quelle froisse; et corrompant, à l’usage de ces répugnances, le vieil axiome qui déclare le bonheur inséparable du bien moral, elle fait du premier bonheur venu, du simple bien-être ou du plaisir, la mesure et le critérium des principes qu’on lui propose. Comment seraient-ils vrais, pense-t-elle, s’ils ne sont pas utiles? et comment seraient-ils utiles, s’ils ne nous rendent pas, du premier coup, et complètement et grossièrement heureux?
Nous savons le jour précis où Celui qui est la vérité, toute la vérité, gravit sur le Calvaire pour y répandre son sang; mais, depuis des siècles, la vérité partielle, tantôt sous la forme d’un principe, tantôt
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déjà personnifiée dans quelque homme, gravit à pas pénibles, mais égaux, son mystérieux Calvaire; et par sa seule force, par son intime correspondance avec toutes les parties de la nature, par les intérêts puissants et populaires avec lesquels toujours elle se trouvait associée, elle arrivait d’une station à l’autre, et plantait, de distance en distance, une colonne milliaire sur la route des temps. Était-elle distinctement présente dans la pensée et dans l’affection des hommes qui la consacraient ainsi dans les faits? Y avait-il du moins proportion entre la valeur de ces faits et la valeur morale de ceux qui les avaient créés? Je crois qu’on peut répondre : Non, certes, pas à beaucoup près. Si vous en exceptez quelques individus qui avaient voulu le bien qui se fit, chacun des siècles qui consacrèrent dans quelque institution une partie de la vérité morale eut lieu d’être étonné de son œuvre, et dut se demander : Est-ce bien moi qui ai fait cela?
Si nous avons dit vrai, nous aurons déjà donné quelque idée de ce qu’est, dans le monde, la condition de la vérité morale : elle ne lui est pas innée, elle n’en émane pas : elle s’y réfléchit plus ou moins, par suite de son admirable convenance avec notre nature et celle de toutes choses, tout avant coulé d’une même pensée; en un mot, elle se réalise beaucoup plus tôt dans les faits que dans les cœurs, dans l’objet que dans le sujet.
Tout ce qui, en fait de vérité sociale, est axiome aujourd’hui fut problème pendant longtemps. Le vrai
problème est de savoir comment de telles vérités ont pu être jamais des problèmes. En tout autre genre de ' connaissances et d’arts, l’esprit humain marche plus ; vite. Il n’est lent que dans la recherche du juste. Il ne tire que péniblement, et après de longs tâtonne- } ments, les conséquences immédiates d’un principe qu’il a reconnu. Nous sommes peut-être, à l’heure qu’il est, après dix-huit siècles de christianisme, en- ' gagés, dans quelque erreur énorme dont le christianisme un jour nous fera rougir, comme il nous fait rougir à présent de la torture, de l’esclavage, et de > la contrainte en matière de religion. Il s’en faut, nous le croyons, que le christianisme ait reçu toutes ses applications et développé toutes ses vertus. Nous n’extrayons les trésors que peu à peu de son sein qui les renferme tous.
Les réformes qui s’opèrent étant bien moins dues encore à la force de la conviction qui les réclame qu’à une certaine force des choses qui fait concourir au succès d’une cause les obstacles qui semblaient le rendre impossible, le dernier coup de hache porté aux abus l’est souvent par leurs défenseurs. Ceux qui voulaient faire le bien le voient consommer par ceux qui ne le voulaient pas. La vérité est plus forte que ses adversaires, car elle les soumet, et plus forte que ses défenseurs, car elle s’en passe.
Néanmoins sa marche est un dur labeur. Il ne faut point, là-dessus, se faire d’illusion. Laissons aux faiseurs de dithyrambes le plaisir de donner des ailes à la pensée, et de faire marcher la vérité au pas de
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course, au bruit de joyeuses fanfares. « La vérité n’a point cet air impétueux. » Sa marche est ferme, mais entravée; ses conquêtes sûres, mais lentes. L’erreur, portée par toutes les passions humaines, semble s’avancer d’un pas bien plus rapide. Mais il en est de la vérité comme des Prières dans la sublime allégorie d’Homère. De même que les Prières, toutes boiteuses qu’elles sont, atteignent au pied du trône de Jupiter l’Injure au pied rapide, de même, dans le monde où nous vivons, la vérité boiteuse atteint l’erreur ailée ; car c’est la vérité qui boite, et c’est l’erreur qui a des ailes. Mais qu’est-ce, encore une fois, que ce triomphe de la vérité, où ce n’est pas la vérité qui triomphe ?
Quand ce triomphe, obtenu sans nous, pourrait être complet, c’est-à-dire passer des mœurs au plus profond des consciences, il ne serait pas digne de l’homme d’attendre passivement ce résultat sans y concourir. II se peut que la vérité fasse son chemin dans les esprits, ou du moins dans les choses, par voie d’exclusion principalement et par une suite de réductions à l’absurde; il se peut que le progrès de l’humanité ait une allure essentiellement révolutionnaire, et ne se doive accomplir que par secousses et par soubresauts; mais malheur et honte à l’humanité si jamais elle y consentait, et qu’elle renonçât à mettre sa part de pensée, de conscience et de volonté dans les renouvellements qu’elle subit! C’est bien assez de se consoler après coup : faudrait-il encore se consoler d’avance? Faudrait-il, sous le prétexte mensonger d’une foi plus
DES CONVICTIONS EN GÉNÉRAL. * Ai
entière en la Providence, secouer de dessus nous la . nécessité de toute action et le fardeau de toute res- ! ponsabilité? Oui, ce serait sous un prétexte mensonger, puisque, ayant les mêmes raisons d’abandonner à la Providence le soin de notre avenir temporel, nous n’avons garde de nous en décharger, et n’admettons guère, dans les intérêts de cet ordre, d’autre providence que la nôtre. Il n’est pas vrai, d’ailleurs, qu«f la pensée et sa manifestation n’aient aucune part dans les événements. Grâces à Dieu, les efforts des soldats de la vérité sont pour quelque chose dans ses victoires. Il n’est aucun grand résultat moral et social qui n’ait été prophétisé par la conscience ; aucune vérité dont l’avénement dans le monde ait été absolument inopiné; aucune révolution dans les choses à laquelle la pensée n’ait préparé sa voie. La force des choses n’est pas tout; les abstractions comptent dans l’histoire; et si vous y prenez garde, leur présence, leur action est une partie de la force des choses. A défaut d’un assentiment plus généreux, leur gravité spécifique les enfonçant peu à peu dans l’opinion publique, les fait devenir à la longue une de ces nécessités auxquelles il faut céder. Ce n’est pas seulement le monde des choses qui a des convenances multiples et profondes avec la vérité morale, c’est encore l’esprit et l’âme de l’homme. Il peut la redouter, la repousser : elle ne lui en est pas moins, dans un certain sens, harmonique, consubstantielle, et pour ainsi dire innée. On parle trop de l’inutilité des professions de foi, du raisonnement, des appels à la conscience. Je
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croirais bien plutôt qu’aucune parole de vérité ne demeure absolument sans effet, et qu’aucun germe ne périt. L’irritation elle-même, la haine, est un fruit amer, mais un fruit. Bien des faits importants, pour être invisibles, n’en sont pas moins réels ; et mille fois on a eu lieu d’admirer comment les vérités les plus contestées ont, au bout d’un certain temps, pris pied et gagné terrain dans l’esprit, dans les mœurs du moins, des plus récalcitrants. Il leur serait dur de regimber trop longtemps contre un tel aiguillon. Le découragement serait donc déraisonnable et injuste ; mais, eût-il plus d’excuses qu’il n’en a, le devoir de qui possède la vérité, c’est de la dire avec ou sans espérance; c’est de ne pas laisser aux seuls événements l’honneur de la démontrer ou de l’imposer; c’est de ne pas admettre, en ce qui la concerne, qu’introduite dans le monde par la nécessité comme par une sage-femme brutale, elle naisse morte au lieu de naître vivante. Quiconque est d’avis de laisser la vérité faire toute seule ses affaires, n’est pas son ami; il fait pis que de la haïr, il la nie; car si la vérité n’est prouvée que par les faits, si elle n’a de sanction que l’utilité, elle n’a ni preuve ni sanction; et l’on peut dire qu’étant toute relative, ne conservant plus rien d’absolu, elle n’est plus la vérité.
Celui qui sait ce que c’est que la vérité morale sait aussi qu’il importe beaucoup moins au monde de la voir réalisée, ou, comme l’on dit, traduite dans les faits, que sincèrement crue et cordialement accueillie. Ce quelle demande sans rémission et ce dont elle se
contente au besoin, c’est d’être aimée comme vérité. La vérité existe ; elle a sa raison en elle-même ; elle se présente comme un but accessible et digne d’être poursuivi; elle plane au-dessus de la vie; elle demande à y entrer, non par ses effets, mais en personne, non par contre-coup et d’une manière accidentelle, mais directement ; non pour l’amour de ses fruits temporels, mais pour elle-même; non comme moyen, mais comme but; non dans la vie seulement, mais avant tout dans le cœur.
Au reste, sur cette question, un mot peut nous suffire. Juge-t-on digne de l’homme, essentiel à l’homme, de faire usage de sa conscience? Mais quel usage en fera-t-il, si ce n’est d’abord de se former, sur les questions où elle est en droit d’intervenir, des convictions positives et fermes? Or, cet usage de la conscience a pour indispensable condition ce que nous réclamons dans tout cet écrit, savoir, la manifestation. S’il est trop évident que, pour exprimer des convictions, il faut d’abord en avoir, il est moins évident, mais également vrai, que pour les avoir véritablement, pour obtenir un sentiment énergique de leur possession, pour qu’elles prennent vie en nous, il faut î qu’elles se soient exprimées. Je ne dis pas seulement que tonte pensée prend corps et devient consistante par la parole, et qu’on ne sait bien ce qu’on pense qu’ après l’avoir dit. Je dis surtout que, lorsqu’il est question, non d’une simple pensée, mais d’une conviction, la communiquer au dehors, la livrer au jugement d’autrui, est le seul moyen de constater qu’elle
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est véritablement en nous un acte de la conscience; c’est se donner à soi-même un gage de sa réalité; c’est enfin la traiter selon son mérite, puisque ne pas la produire quand l’occasion s’en présente et que le devoir le réclame, c’est la calomnier. Toute conviction, en effet, que nous craignons ou dédaignons de mauifester, est indigne de ce nom ; car si la conscience ne nous presse pas de la mettre au jour, où est la preuve que la conscience ait présidé à sa naissance? ou, si cela était pourtant, quelle conscience que celle (jui se croit liée à une vérité, qui se sent obligée de la recevoir, et ne se sent pas obligée de la professer ou seulement de la confesser?
Nous nous empressons de reconnaître que de la nature impérieuse du devoir, comme de l’importance de ses effets, se conclut avec une égale force l’obligation de ne professer une conviction qu’après l’avoir mûrie. Le second de ces devoirs est saint comme le premier. Ce sont deux formes d’un même hommage à la vérité. Le respect de nos semblables, le respect de nous-mêmes nous impose ce devoir aussi bien que le respect de la vérité. Une conscience sérieuse est aussi prudente quelle est résolue; et c’est souvent pour ne pas s’acquitter à demi qu’elle diffère à s’acquitter. D’où viendrait d’ailleurs le courage et la constance aux convictions légèrement formées, si toutefois on peut les appeler des convictions ! Il est rare, a-t-on dit, d’avoir le courage de son opinion. Je le I crois, surtout quand ce n’est qu’une opinion. Les croyances dont la conscience est le berceau, le siège
ou le point d’appui, celles qui sont devenues un besoin et comme une partie de notre vie intime, celles sans lesquelles nous ne croirions pas vivre d’une véritable vie, vita vilalis, inspirent plus de courage et obtiennent plus de sacrifices. Mais celles-là ne sont pas de vagues instincts ou des aperceptions confuses ; elles sont le produit d’un travail intérieur où tout l’homme a concouru; si l’on s’enquiert exactement de leur histoire, on verra que, la plupart du temps, ce travail fut un combat, et que cet homme qui sem- i ble diriger contre vous la vérité comme un glaive, fut d’abord, dans le secret de sa conscience, attaqué et vaincu par elle. Un penseur est allé jusqu’à dire :
« Pour qu’une vérité nous devienne propre, il faut « que nous ayons commencé par n’y pas croire et par « la combattre. » Au moins est-il certain qu’aucune vérité ne nous est plus propre, et ne devient mieux une partie de nous-mêmes que celle que nous avons longtemps combattue. Être convaincu, c’est avoir été vaincu.