SUITE DU MÊME SUJET. EXAMEN D’UNE OBJECTION
Mais que voulons-nous donc? Multiplier les individualités ? Créer partout et incessamment des oppositions et des luttes? Manifester mille et mille antipathies entre des âmes qui, s’ignorant les unes les autres et s’ignorant elles-mêmes, vivaient en paix à l’ombre de cette double ignorance? N’est-il pas téméraire de l’entreprendre, coupable de le désirer ?
Nous chercherons bientôt si l’application de notre principe menace de pulvériser la société. Mais auparavant, qu’il nous soit permis de demander : qu’est-ce qu’une société qui ne pourrait subsister devant notre principe? et entre une telle société et la vérité, à quel choix serait réduit un homme qui respecte en soi l’image de Dieu ? Au fait, si T incompatibilité qu’on suppose existait, on ne comprend pas pourquoi Dieu conserverait une institution à laquelle il serait impossible d’attribuer un but digne de lui. La société, sans doute, est aussi une vérité; mais elle ne serait qu’une erreur s’il était prouvé qu’elle ne peut subsister que dans le mutisme de la conviction individuelle, qui, si
elle n’est pas le siège, est au moins le canal de toute vérité.
On invoque l’intérêt de l’unité, et certes on le peut : quoi de plus lié et de plus corrélatif que l’idée de société et celle d’unité? Mais qui ne rougirait d’avouer que sous ce nom d’unité c’est la mort qu’il demande? La mort en effet est le vrai nom de l’unité sans la liberté. Or, dans l’état actuel de notre nature, l’unité vivante est le résultat de la discussion, puisque la chute première, qui laisse possible la certitude, a sur les sujets les plus importants supprimé V évidence; mais la discussion suppose la franche émission de la pensée qui, presque toujours, est une provocation, un défi, un cri de guerre. L’unité vivante, c’est une paix conclue sur le champ de bataille, où le vaincu, devenu l’allié du vainqueur, croit triompher et triomphe réellement avec lui. Voulez-vous la paix sans la guerre? vous pouvez l’avoir, mais ce sera la paix sans la gloire, la paix sans la vie; vous serez unis, vous resterez associés, la société subsistera; mais on ne saura plus pourquoi.
Mais l’intérêt, dira-t-on, l’intérêt n’a-t-il pas sa conscience, et cette conscience son unité? Les hommes n’ont-ils pas les mêmes intérêts généraux? et une fois que ces intérêts sont reconnus et proclamés, une fois qu’il a été admis que ce qui nuit à l’un ne peut servir l’autre, et réciproquement, le plus solide fondement de la paix n’est-il pas posé? Posez-le donc, si vous le pouvez. Accoutumez les hommes à ne connaître que des intérêts généraux , à ne poursuivre que des
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résultats éloignés, à ordonner chacune de leurs actions sur un ensemble de vie, à attendre patiemment, et à travers de longues années, une infaillible compensation. Faites ce miracle, et quand vous l’aurez fait, nous vous dirons : Ce n’est rien. La société d’assurance mutuelle que vous venez, d’organiser n’est pas la société humaine. C’est une société d’animaux intelligents, une fourmilière, un peuple de castors et non d’hommes. Et la paix que vous avez obtenue, ne reposant pas sur le sacrifice de l’intérêt, mais sur le culte de l’intérêt, ne vaut pas la peine que vous avez prise pour l’obtenir.
La science et la nécessité exercent à la longue une vertu conciliante, et finissent par réunir le grand nombre ou même l’ unanimité des esprits autour de quelque vérité longtemps contestée. Cet effet peut se faire attendre plus ou moins : il est infaillible , nous l’avons vu, parce que, tôt ou tard, les choses, à défaut des hommes, rendent témoignage à la vérité. Mais les vérités morales veulent être l’objet d’une conviction morale ; ce sont des vérités de foi, dont le siège, ou du moins le point de départ, est dans la conscience, et qu’on ne croit véritablement que sur son témoignage immédiat. Toute autre croyance à des vérités de cet ordre est une croyance morte et vaine. La science, en de tels sujets, ne peut remplacer la conscience. L’exercice de cette dernière faculté constitue la vie morale elle-même , qui , étant essentiellement personnelle, n’est point une affaire d’ouï-dire, d’autorité, ni même de logique.
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Mais enfin il faut examiner le fait même que l'objection suppose. N’y a-t-il que combat et déchirement dans l’observation du principe? Cette pensée prend sa source dans une grande erreur sur la nature et les conditions de l’individualité. On s’imagine chaque esprit conformé exceptionnellement, en sorte qu’il n’y aurait point de règle commune, et, à parler exactement, point de nature humaine. Serait-ce donc à cette condition que chaque être serait lui-même? et l’individualité n’est-elle pas plutôt le don d’être librement et spontanément, sous la forme de son caractère propre, ce que sont pareillement beaucoup d’autres âmes? C’est le propriè communia dicere du poète, appliqué à l’homme moral. Bien loin d’opposer l’individualité à l’unité comme son contraire, il faut l’y rapporter comme son moyen. Les consciences, livrées à elles-mêmes, disent essentiellement la même chose. Frappées d’un certain côté, les âmes rendent le même son. Plus il y aura, dans un nombre donné d’individus, de consciences qu’on puisse compter, moins il y aura de dissidence entre eux. Les dissidences mêmes qui semblent venir de la conscience proviennent de l’esprit et de ses faiblesses; la conscience peut sceller une pensée fausse; mais ce n’est pas elle qui divise ; et plus un homme redescend vers sa conscience, plus il est probable qu’il se trouvera d’accord avec un autre homme qui s’est également recueilli dans la sienne.
A tout prendre, la raison n’est-elle pas mille fois plus diverse que la conscience? Et qu’est-ce que les
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prétendues fantaisies de la conscience en comparaison des innombrables caprices de la pensée ? Dans tous les cas les plus importants, le sens intime consulté rend, d’un homme à un autre, les mêmes oracles ; mais, à moins de remonter jusque-là, à moins de toucher ce point sensible où la vérité fait plus que de résider, où la vérité vit, on reste dans une région incertaine où tout peut, avec une vraisemblance presque égale, se contester ou se soutenir.
La division, la guerre peuvent naître, cela est trop bien constaté, des fausses lumières de l’esprit et des caprices de l’imagination ; mais quand nous pressons le devoir de chercher et de dire la vérité, ce n’est pas à l’imagination, ce n’est pas à l’esprit que nous nous adressons, c’est à la conscience, c’est-à-dire à un principe d’unité plutôt qu’à un principe de division. Nous ne pouvons empêcher que le monde ne soit divisé, et certes nos adversaires ne tenteront pas plus que nous cette entreprise impossible ; mais que faisons-nous ? nous portons sur le terrain du devoir ce qu’ils laissent sur celui de la passion ou de l’instinct ; nous faisons un culte de ce qui n’était qu’un combat ou un jeu ; nous sanctifions ce qui était profane, et nous l’apaisons en le sanctifiant; nous changeons, pour ainsi dire, le combattant lui-même, et nous faisons du gladiateur un martyr. C’est le seul changement qu’on puisse prétendre, puisque, soit amour de la vérité, soit esprit de contention, le monde disputera; mais ce changement n’est-il rien? n’est-ce rien que de substituer à l’irritabilité de la raison « l’incor-
ruptibilité d’un esprit paisible? » N’est-ce rien que de faire intervenir au procès la tranquille, la sérieuse conscience ? Et si le combat, les combattants, l’arène changeaient partout ainsi, ne serait-ce pas au profil de la paix ? Quelle est donc, en résumé, notre méthode ? Au lieu de dire aux hommes : « Taisez- vous, » nous leur disons : « Parlez , mais par devoir. » Le motif étant changé, tout change.
Au reste, nous ne rêvons pas l’impossible, et nous acceptons l’homme et le monde tels qu’ils nous sont donnés. Nous avons compris que la lutte est la conséquence normale de l’état anti-normal où nous a placés la chute première, et nous ne sommes pas de ceux qui font de l’acquiescement général , non une présomption d’erreur, mais la marque même et le sceau de la vérité. Même sous les auspices du devoir, même évoquée par la conscience, la vérité pousse devant soi, traîne après soi des orages; il faut le reconnaître sans détour, mais il faut d’abord faire une distinction.
Entre gens épris de la vérité, ou sincèrement résolus à l’accepter, la libre manifestation des croyances, i fussent-elles diamétralement opposées entre elles, est, à tout prendre, plus favorable que contraire à la douceur des relations mutuelles. Je sais que Nicole a mis au nombre des moyens d’entretenir la paix le silence sur les opinions où l’on n’est pas d’accoixl; et une autorité plus haute, celle de saint Paul, a fait au chrétien un devoir positif de la suppression de certains actes innocents et légitimes en eux -mêmes, mais affli •
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géants pour la conscience d’autrui. Et qui ne doit consentir volontiers au silence sur des points secondaires? Et qui voudrait multiplier sans nécessité les points de collision, et semer gratuitement la controverse dans le champ de la paix ? Mais, après avoir fait la part à des exceptions si raisonnables, il faut oser dire qu’entre des esprits sérieux et sincères, la garantie, sinon de la paix absolue, du moins des meilleures relations possibles, se trouve dans la parole et non dans le silence. Chacun peut, sur cette question, demander conseil à ses souvenirs. Quel fut, dans les rapports sociaux de chacun de nous, le meilleur gage de paix, le plus utile médiateur? fut-ce la franchise ou la réticence ? Et lorsque, entre nous et quelqu’un de nos frères, s’est élevée en silence, et pourtant au su de chacun de nous, une opposition de sentiments ou de principes, de quoi nous sommes-nous en général mieux trouvés, de parler ou de nous taire? Quelque sentiment, que nous avons pris pour un instinct, a pu nous commander le silence ; était-ce le goût du repos, était-ce l’amour de la paix? N’importe : nous n’avons sauvé ni la paix, ni notre repos. Je ne parlerai pas de cette pénible contention d’esprit née de la vo- '> lonté de captiver toujours une pensée qui toujours tend à s’échapper ; je ne dis rien de la réserve et des précautions qui s’imposent à tous nos entretiens ; je ne dis pas combien pèse à l’esprit une pensée habituellement contenue : je dis que toute intimité, toute cordialité disparaît devant cette contrainte ; que cette ) réserve, des deux côtés aperçue, crée à la longue une
irritation mutuelle; que ces précautions paraissent offensantes, et que, tout en les employant soi-même, ' on ne sait point les pardonner; que, de part et d’autre, on est à l’affût des allusions et des attaques obliques; qu’il n’est pas possible qu’une conviction sur J un sujet grave n’ait un point de contact avec tous les sujets, et que, par conséquent, elle ne s’échappe, même à notre insu, de chacun de nos entretiens ; que notre cœur, n’ayant pas voulu s’ouvrir, ne se trahisse; et que notre prétendu silence ne renferme une expression de notre pensée, mais sans clarté, sans franchise et sans courage. Cette position est tellement contraire aux premiers éléments de l’amitié et de la société, qu’elle ne tarde pas à abolir l’une et l’autre ; car où serait, je vous prie, la raison d’un rapprochement entre des âmes qui ont cessé de communiquer, qui n’ont plus rien à se dire, et qui, lorsque le hasard les fait rencontrer, n’ont d’autre soin, dans l’entretien même qui devait les réunir, que de maintenir la distance qui les sépare? Il vaut mieux se toucher, même en se heurtant, que de s’éviter toujours. Un \ éclat vaut mieux, fait moins souffrir, éloigne mutuel- ) Iement- beaucoup moins que cette défiance hostile, qui s’aigrit par sa durée même, et devient dans notre cœur une haine sans motif et sans nom. Le premier choc de deux opinions colluctantes peut, je l’avoue, être bien rude; mais on se connaît du moins; on n’a plus d’embûches à craindre, d’arrière-pensée à supposer; on connaît jusqu’au fond le principe de cette division ; on la mesure, et ce qui se mesure n'est jamais infini;
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il n’y a d’effrayant que ce qui est incommensurable. Une opposition qu’on s’avoue mutuellement n’est déjà plus si profonde; deux coeurs qui s’ouvrent l’un à l’autre ne sont pas entièrement séparés; et s’il arrive quelquefois qu’à la suite d’une explication l’on se trouve plus divisé qu’on ne le croyait, combien il est plus fréquent de voir inopinément diminuer l’intervalle ! Dans tous les cas, on s’est donné un gage d’estime et de confiance; les discussions qui en résultent peuvent être vives, aigrissantes, j’en conviens, mais beaucoup moins que le ressentiment et le dépit qui s’accumulent dans un cœur fermé. Et quand il en serait autrement, dites-nous le remède; car vous le savez sans doute. Le remède (et certes il est sûr), c’est d’abolir les convictions et d’éteindre la conscience; car s’il n’y a de paix ni dans le silence ni dans la franchise, il faut faire en sorte qu’il n’y ait rien à taire comme rien à dire, et nous revenons au système qui fait de la société une ruche, une fourmilière, et rien de plus.
A ce prix même, vous n’aurez pas la paix dans la cité, où, à défaut de convictions, il y aura des opinions; à défaut d’opinions, des intérêts; ces opinions et ©es intérêts s’ennoblissant du nom de la conscience, qu’on invoquera toujours jusqu’à ce que son nom même soit aboli. Guerre de parole, guerre de plume, il y en aura toujours : grand bruit, franchise d’apparat, où la conscience n’est pour rien; toujours, au milieu de ce fracas, même discrétion, même réserve, même déguisement de la pensée intime, mêmes men-
songes silencieux. Non, ce n’est pas la conscience qui fait tant de bruit, ce ne sont pas les vraies convictions qui troublent ainsi le repos du public. Quand nous aurons des convictions sérieuses, puisées au fond de notre conscience, nous pourrons être divisés, mais nous serons calmes et modérés; c’est l’opinion qui corrompt la conviction, et les préoccupations de l’esprit qui traînent sur la place publique enroulent dans la poussière des grands chemins les graves et sincères inspirations de l’âme. Le sérieux est naturellement tranquille, et à mesure que nos opinions sont plus sérieuses, elles compromettent moins la paix. La conscience, introduite dans nos débats, en aurait bientôt adouci l’aigreur et ennobli le caractère.
Àh ! la guerre n’est pas entre les consciences, et seules à seules elles s’entendraient. La guerre est entre les intérêts; la guerre est entre les intérêts et les consciences. Disons mieux : la conscience, dont la tendance et la prétention avouée est de régler le monde aux dépens des passions, les voit toutes ralliées contre elle; notre égoïsme l’a mise à l’index; et partout où elle se montre, le moi inférieur, la chair, qui se sent menacée, sans bien savoir comment, pousse un cri d’alarme qui d’âme en âme, ou plutôt de ruine en ruine, va éveiller l’écho. Il n’est pas besoin d’une manifestation énergique, et sur un point important : que l’intention de soustraire son âme au domaine universel, et d’obéir aux inspirations intérieures, soit seulement reconnue; il suffit. L’instinct de la nature humaine lui signale un ennemi, un obstacle dans cet
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individu qui ne menace rien, qui ne prétend à rien, mais qui semble élever une prétention énorme, car il veut être lui-même. Si, dans l’accord factice des opinions agglomérées, l’isolement d’un esprit qui se refuse, par une raison quelconque, à faire masse, déplaît et irrite; si l’intolérance des multitudes, en matière d’opinion, est excessive et cruelle, une opposition, ou, pour mietpc dire, une résistance qui parait venir de plus haut que l’orgueil ou le caprice, qui paraît enracinée dans le sentiment du vrai et du juste, en un mot qu’on reconnaît pour originaire de la conscience, une telle résistance, parce qu’elle est la plus digne et la plus noble, soulève bien plus que toute autre notre intolérance naturelle. Elle a, par-dessus toute autre, le tort de nous humilier, celui de nous manifester cette loi qui nous jugera un jour, qui, dès aujourd’hui, nous juge et nous punit, le tort enfin de nous faire prévoir une résistance invincible. Tout cœur vendu à la passion renferme, par anticipation, une secrète sentence d’ostracisme contre l’âme que son obéissance à la loi intérieure munit d’un privilège d’indépendance. Aristide est toujours sous la menace de l’exil. Et n’est-ce pas un exil qu’une conviction qui nous isole parmi nos semblables, et, ne laissant subsister que les rapports extérieurs, interrompt le commerce des esprits?
Et c’est précisément cet exil, ce sont tous ces dangers attachés au culte de la conscience qui lui donnent un irrécusable caractère de devoir. Je ne crois pas aux devoirs sans périls; et une obligation me
semble d’autant plus impérieuse qu’elle est entourée de plus de sacrifices. Le sacrifice et le devoir sont choses corrélatives. Si la profession de nos convictions ne nous exposait à rien, ne menaçait aucun de nos intérêts, je douterais qu’elle nous fût commandée. Rien n’est commandé que ce qui peut nuire; et le danger est le sceau et la sanction de la vertu. Soyez donc avertis : et lorsque vous entendez la multitude gronder, lorsque l’excommunication sociale, fulminée d’avance contre l’indépendance des opinions, vous paraît imminente, que ce redoutable murmure s’ajoute, pour la renforcer, à votre voix intérieure; comprenez l’urgence du devoir d’après la gravité des menaces ; respectez davantage votre conviction, puisqu’on l’insulte davantage ; et sentez que chaque attaque dont elle est l’objet lui donne un titre de plus, un droit de plus d’être manifestée, une consécration nouvelle, un gage de puissance et d’avenir. A mesure que l’orage sera plus fort, et la colère publique plus vive, vous connaîtrez que la vérité, qui grandit dans votre conscience, grandit aussi dans la conscience publique.
Après tout, il serait par trop simple d’imputer les troubles de la société à ceux qui cherchent et qui disent la vérité, et d’en absoudre ceux qui la méprisent et la repoussent. Cette justice distributive distribue singulièrement le blâme et la louange ! Et pourquoi n'accuserions-nous pas du mal dont on se plaint ceuxlà précisément qui s’en plaignent? Il y a deux moyens d’avoir la paix : que ceux qui savent la vérité se taisent; que les autres la laissent dire et l’écoutent; de
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ces deux manières la paix est également assurée ; mais pourquoi préférer le premier moyen? Est-il donc plus naturel et plus équitable de dire à ceux-là de se taire que de dire à ceux-ci d’écouter? Et à moins d’affirmer que la vérité n’est rien, et que l’homme ne lui doit rien, ne faut-il pas reconnaître que la paix, puisqu’il s’agit de paix, doit être achetée par l’attention des seconds plutôt que par le silence des premiers? Ce n’est donc pas contre ceux-ci, c’est contre les autres qu’il faut invoquer l’intérêt de la paix. Les vrais auteurs des discordes sociales sont les adversaires de la libre manifestation des croyances, ceux qui, selon l’expression de saint Paul , « retiennent la vérité captive dans l’injustice. »
Si l’on étend son regard au delà des accidents et des apparences , si l’on embrasse l’ensemble des temps et des phénomènes, on avouera que cette franche mais sérieuse manifestation des croyances, bien loin d’ébranler la société, est au contraire ce qui l’affermit et la conserve. Ces secousses dont vous vous alarmez, ce sont des pulsations; ce mouvement c’est la vie. Les idées morales, qui sont le vrai ciment de la société, se dissoudraient et disparaîtraient toutes à la fois le jour qu’il serait reconnu que la conscience, qui est leur siège, n’a pas le droit de se manifester. N’oublions pas que toute action morale est une profession de foi : il faudrait donc proscrire les actions avec les paroles; et par cela même qu’il ne serait pas permis de prononcer ses convictions, il ne serait pas permis de les suivre, et la suppression d’un devoir entraînerait celui
de toute la morale. Serait-ce là, oui ou non, mettre la société en lambeaux? Ceux donc qui, malgré le péril et les oppositions, rendent gloire à leurs convictions personnelles en les manifestant, maintiennent le principe même de la morale, et le maintiennent d’autant mieux qu’aucun avantage direct, mais un clanger plutôt, s’attache pour eux à cette manifestation. La vérité d’ailleurs, la vérité en elle-même n’est-elle d’aucun avantage à la société? Lorsque, à travers mille dénégations, une vérité vient à être enfin reconnue, ne reconnaît-on pas tout d’un temps quelle était une partie égarée du patrimoine de l’humanité, une véritable nécessité sociale? Ce qui pulvériserait la société, ce ne sont pas les secousses que la discussion lui imprime, c’est l’immobilité où le silence la ferait languir. Les orages de l’atmosphère ne sont pas plus nécessaires à l’économie de notre globe que ne le sont à la société humaine les orages de la pensée. Là comme ailleurs, c’est le mouvement qui conserve, c’est le repos qui détruit. Oter de la vie des peuples l’obstination de la pensée et l’opiniâtreté des consciences, c’est refuser à la société son lendemain, c’est ouvrir à la civilisation un profond et silencieux tombeau. Le lien social ne se dissoudra jamais que par voie de putréfaction. Et il faut dire à ceux pour qui le silence est la paix, pour qui la mort est l’ordre, que les vrais protecteurs de la société, ceux à qui elle doit de conserver encore quelque cohérence et quelque unité, sont ceux-là mêmes au nom desquels se rattachent, dans l’histoire, des souvenirs de lutte, de per-
sécution et de martyre. Chacun de leurs sacrifices nous a valu un des biens de notre civilisation, chacun de leurs combats un des gages de notre paix.
Ce que j’ai dit de la conviction en général est nécessairement vrai de la conviction religieuse; et il ne resterait, sur celle-ci, rien d’essentiel à dire, si le devoir dont elle subit l’empire, en commun avec toutes les autres convictions de la conscience, n’était pas, quant à elle, plus absolu, plus important, plus impérieux, plus sacré. C’est cette différence principalement que nous avons à marquer, ce degré que nous avons à mesurer.