LIVRE I, CHAPITRE IT
à en gouverner les mouvements. Dépouillé de tout, et presque de lui-même, réduit par sa propre analyse, encore plus que par la dialectique du Pyrrhonisme, à un je ne sais quoi d’abstrait, sans objet et sans usage, il ne s’en adore pas moins dans ce néant.
Cependant, ce n'était pas encore chez les Stoiïciens que l’orgueil devait revêtir les formes les plus choquantes, Au moins y joignaient-ils la dignité des mœurs et des manières. Il n’en fut pas de même des Cyniques.
La philosophie cynique avait été le point de départ du Stoïcisme. Il s’en était éloigné en embrassant tout le champ de la philosophie spéculative ; et à mesure qu'il se réduisait à la pratique, il retournait insensiblement à sa première origine. Par la sévérité de leur morale, les Stoïciens paraissaient, c'est Cicéron qui en fait l'aveu, les seuls philosophes dignes de ce nom. A leur tour, ils virent dans les Cyniques le modele qu'ils devaient se proposer d'imiter. Sénèque n’admire personne à légal du cynique Démétrius τ; et le portrait que fait Épictète du véritable Cynique est celui du philosophe ou du sage lui-même. Il le représente doux, simple, modeste, aimant ceux qui le maltraitent, se conduisant envers les autres hommes comme un frere, comme
un père, comme un envoyé de Dieu, qui est le père
1 Senec. Ep. 62; de Benef. VIX, 8 ; de Prov. 3, 5,
28h PARTIE IV.—HISTOIRE.
commun de tous '. Pourtant il s'en fallait de beaucoup que les Cyniques en général répondissent par leurs mœurs à un semblable modele. Fiers de la dureté de leur vie, de la simplicité de leur costume , de leur barbe et de leur chevelure longues, du pallium philosophique qui les laissait demi-nus, ils étalaient devant la multitude ignorante une insolence qui leur attirait son admiration. Ils attaquaient les passants d’invectives grossières et de sarcasmes. Colères, haineux, et, sous l’apparence du désintéressement, mendiants exigeants et envieux , telle est la peinture qu'en font les écrivains contemporains et Épictète lui-même ?. Les premiers auteurs de cette secte étaient venus, disaient-ils, pour abattre la vanité 3 : mais c'était pour en mettre à sa place une autre, plus grande encore et plus difficile à détruire. Socrate et Platon l'avaient déjà vu chez Antisthene et chez Diogène ; on le vit bien mieux encore chez leurs successeurs, et c'est à eux sans doute que s'adresse ce mot de Marc-Aurele, que la pire vanité est d’être vain de ce qu'on n'est pas vain. — De son temps, il s’en trouva un qui poussa le délire de l’orgueil à cette étrange extrémité, de vouloir imiter le modele de tous les hommes de sa secte , Hercule , jusqu'en sa fin tra-
1 Diss. III, 22.
? Ibid. Lucian. passim.
ἀν M. Antonin. IL, 15. Cf. Gatak. ad h. 1.
| LIVRE I, CHAPITRE IT. 285 gique, et qui se brüla publiquement à Olympie". C'était le fameux Pérégrinus. Il avait, disait-il, vécu comme Hercule, et voulait mourir comme lui. Sans doute aussi il espérait par là passer comme lui à l'état de Dieu , honneur réservé depuis longtemps aux seuls empereurs. De plus, il prétendait représenter ainsi le phénix , l'oiseau fabuleux de la Chaldée, de l'Égypte et de l'Inde, symbole, chez les Stoiciens, du monde qui se consume par le feu pour renaitre et se consumer encore , à d'immenses mais périodiques intervalles. En effet, avant de consommer son étrange sacrifice, il changea pour le surnom de Phénix, celui de Protée, que lui avaient valu ses variations, selon Lucien, mais qu'il pouvait bien aussi s'être donné lui-même, parce que les Stoiciens appelaient ainsi cette divinité unique qui prenait tour à tour toutes les formes possibles, et qu'il avait sans doute l'ambition de figurer. Enfin, avant de se faire cynique, Pérégrinus avait, dit-on, été chrétien. Il avait vu de près l’ardeur avec laquelle les chrétiens couraient à la mort et aux tourments pendant la persécution (que Marc-Aurele lui-même fut loin de suspendre). Cette ardeur, les philosophes la traitaient de délire ?, et elle n'en était pas moins, comme le courage de ce Brachmane qui se brüla
Ὁ Lucian, Peregr.; Gell. Noct. att. VIIL, 3; XII, 11; XXIX, τς ? Epictet. Diss, IV, 5; M. Antonin. ΧΙ, 3,
devant Alexandre, l'objet de leur secrète envie. Peut-être ne fut-ce pas le moindre des motifs qui poussèrent Pérégrinus à s'offrir volontairement à une mort douloureuse, que le désir d'égaler en ce point, sinon de surpasser, les hommes dont il avait déserté la religion et la cause. Stérile imitation du grand spectacle que donnait alors le monde naissant au monde qui finissait. En présence des humbles martyrs qui témoignaient pour le Dieu nouveau de l'Esprit et de l'Amour, le sectateur de cette philosophie orgueilleuse qui n'a fait encore que sanctionner, au nom de la Raison, le culte idolätrique de la Nature, se rend à lui-même un vain témoignage parmi les pompes surannées de la Grèce, et sur le bûcher d’Olympie se couronne Dieu de ses propres mains.
En résumé, abandonnant la voie que la philosophie péripatéticienne avait ouverte, cherchant la cause premiere, soit pour chaque existence soit pour le monde entier, non plus dans l’acte pur, qui est la Pensée, simple et immatérielle, mais dans la tension, unité concrète de la puissance et de l'acte, par laquelle la Raison se meut et se développe dans la matiere et les corps, la philosophie stoicienne a, comme la cynique, renfermé dans la nature en général, et spécialement dans l'homme, toute la divinité. Au lieu d'un principe supérieur, transcendant,