LIVRE I, CHAPITRE
possibilité , et par conséquent l’être et l'acte étant en elle une seule et même chose, elle n’est tout entière que pensée, pensée pensante et qui est à ellemême son unique objet. Or, s'il en est ainsi, si l'acte de penser est tout son être , comment seraitelle intelligible à elle-même, sinon en tant que pensante et par cela seul qu'elle pense? La pensée divine est la pensée de la Pensée elle-même, sans rien de plus, et par conséquent de la Pensée en tant que Pensée.
Ainsi ce point culminant de la Métaphysique où tend et se termine toute la doctrine d’Aristote, un nuage le cache encore aux yeux de son Commentateur. Dégagé des entraves du naturalisme Stoicien, où les Cratippe et les Critolaüs s'étaient laissé embarrasser, il ne peut encore remonter à la hauteur où s'était placé tout d’abord le fondateur de la philosophie péripatéticienne : il demeure comme à moitié chemin, à peu près à ce degré ou les successeurs de Théophraste, les Straton et les Dicéarque étaient redescendus, suspendu, pour ainsi dire, entre la région des sens et celle de la pure intelligence divine et de la métaphysique, dans la région moyenne de la raison humaine et deses abstractions.
C’est qu’en effet toutes les différences qui séparent de la doctrine d’Aristote celle du Commentateur reviennent, au fond , à une seule : celle du point de vue d’où ils envisagent la nature divine, et
de la mesure qu'ils y appliquent. Si Alexandre d’Aphrodisiade ne fait de l'âme qu’un effet passager d’une organisation corruptible, s’il ne donne d'autre fondement à la volonté humaine que le hasard d’un mouvement sans cause, s'il laisse la nature, pour une grande partie, en dehors de la Providence et de l’action divine, c'est que, dans le fond, loin de s'élever avec Aristote, au-dessus des oppositions et des rapports auxquels la nature et l'humanité sont soumises, parce qu'elles participent de la matiere, jusqu'à ce premier principe, cet être transcendant qui est tout acte, l’acte simple et absolu de la Pensée, et qui, dès lors, affranchi de toute limite, fait et sait tout ensemble , sans se diviser ni descendre, l’être de tout ce qui est, c’est que, bien loin de là, Alexandre d’Aphrodisiade n’a su se représenter la pensée divine qu'à l'image de la nôtre, comme un acte toujours distingué de la substance, qui n’est pas l'être même, mais un mode de l’être, et qui ne donne par lui-même l'être à rien ; c’est, en un mot, que s’il a rétabli, comme Aristote, la cause premiere dans son indépendance à légard de la nature, il ne sait pas comme lui, pénétrant dans la divine essence , montrer comment la nature en dépend.
Restreinte dans ces limites, la philosophie péripatéticienne ne pouvait reconquérir sur le Stoiïcisme, même à son déclin, l'empire de la science et