‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 114 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE ΠῚ · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE ΠῚ

la domination des esprits. Et en effet, elle n’exerça par elle-même qu’une faible influence, et ne produisit guère que des ouvrages d'érudition et d’exégèse, des commentaires où l’on s’attachait d’une manière plus ou moins servile à linterprétation littérale des textes d’Aristote.

C'était à une doctrine nouvelle qu'il était réservé en s’efforçant d'atteindre, dans la recherche des premiers principes, à une hauteur qu’Aristote luimême semblait ne pas avoir connue, de retrouver, du moins en partie, mieux que les commentateurs eux-mêmes, le sens profond de la Métaphysique et de le remettre en lumière. Cette philosophie est celle qui résulta de la renaissance du Pythagorisme et du Platonisme.

Dans la philosophie Stoïicienne et dans la croyance générale des temps où elle s'était développée, Dieu ne faisait qu'un avec la nature. Considérée d’abord par Zénon comme la force qui pénètre et vivifie le monde, la cause premiere avait dû de plus en plus, par un progrès nécessaire, se confondre avec les phénomènes même dont le monde est composé.

Dieu s'était enfin réduit au ciel, aux astres, au soleil, et le gouvernement divin au cours fatal des corps célestes’. Aussi, sous la double influénce du Stoi-

1 Voy. Jac. Thomasius, Fatum sidereum, in Diss. de exust. mundi

sloica.

cisme et des Chaldéens, auxquels les rapports établis par la conquête d'Alexandre entre Babylone et la Grèce avaient ouvert l'Occident, la foi dans l’astrologie judiciaire avait fait des progrès immenses !, malgré la résistance des Péripatéticiens et des Épicuriens; il semblait qu’elle dût devenir enfin la religion universelle.

Mais à mesure que la croyance à la fatalité du monde physique s’appesantissait davantage sur les esprits, la conscience de puissances surnaturelles faites pour dominer la nature , se réveillait en eux, et ramenait sur la scène des doctrines qui en avaient depuis longtemps disparu.

A côté de l'astrologie judiciaire on voit peu à peu reparaïître et grandir une autre science entierement contraire dans son principe, émanée, disaiton, de cette religion antique, de tout temps ennemie de celle de la Chaldée ?, et qui l'avait enfin vaincue à Babylone, la religion des Mages. A côté de l’art de calculer les destinées déterminées à jamais par le cours invariable des corps célestes, on voit renaître par degrés la magie 5, l'art de changer, à

1 Tacit., Annal. II, 32; XII, 52. Hist., II, 62.

2 C'est ce qu’atteste la tradition, rapportée par Ctésias et Justin , d’une guerre entre Ninus , roi d’Assyrie, et Zoroastre, roi de Bactriane et inventeur de la magie, e’est-à-dire aussi de la religion des Mages. Sur Zoroastre , ΤΟΥ͂. surtout le savant article de M. Reynaud , dans l Ercyclopédie nouvelle.

5 ‘Jacite dis'ingue très-bien Chaldæorum promissa et Magorum sacra Annal, ΤΊ, 27; VI, 29.

LIVRE I, CHAPITRE III. 321 laide de puissances supérieures, le cours de la nature. Or, si l'astrologie se rattachait naturellement au fatalisme Stoïcien , la culture des arts magiques ne tenait pas d’une manière moins étroite à la philosophie pythagoricienne. Pythagore passait pour avoir reçu à Babylone les enseignements d’un mage ! ; suivant l'opinion générale , il avait été luimême grand magicien ?; la tradition de son art s'était perpétuée en général parmi ses successeurs; et le Pythagorisme reparait en effet sur la scène avec la magie.

C'est qu’en effet, de mème que la magie, la doctrine pythagoricienne supposait des forces qui tout à la fois pénètrent la nature et la surpassent. — Comme les Stoiciens, les Pythagoriciens donnaient et à chaque être et au monde entier une àme qui, en circulant partout, établissait partout la mesure, le nombre et l'harmonie; et c’est sans doute à eux que les Stoiciens avaient dü , en grande partie, les éléments de cette théorie qui faisait consister la perfection dans la proportion, fondement de la beauté. À leur tour, les nouveaux Pythagoriciens paraissent avoir emprunté au Stoïcisme l’idée de

Δ Porphyr. Fit. Pythag., p. 4, ed. Holsten. (Romæ, 1630, in-80). Quelques-uns lui donnaient pour maitre Zoroastre lui-même. ἀρὰ]. Florid., ÉOIr.

3 Voy. Gabr. Naudé, Apolog. pour les gr. homm. acc. de mag., ©. 15.; Bayle, Dict. hist. et crit., art. Pythagoras, rem. K. Lucien, dans le Βίων

πρᾶσις, donne pour qualité caractéristique à Pythagore celle de magicien.

faire reposer la proportion et le nombre sur la tension du principe actif qui pénètre et vivifie le corps”. — Mais tandis que le Stoicisme ne remonte pas audelà de la tension, dont l'étendue, avec le nombre et la proportion, est la manifestation immédiate, le Pythagorisme rapporte la proportion , le nombre, l'étendue, et enfin la tension elle-même, à un principe antérieur , source de toute multiplicité et de toute différence, à savoir l'Unité ?.

La cause première, telle que les Stoïciens l'ont conçue, est nécessairement assujettie aux conditions de la nature corporelle : celle des Pythagoriciens , antérieure à toute quantité, quoique la renfermant virtuellement tout entière, est par conséquent essentiellement distinguée de tout objet des sens, incorporelle et immatérielle 5. D'où il suit que, soit dans le monde, soit en chaque être particulier, la cause première est par sa nature supérieure à la fatalité selon laquelle s’enchainent les phénomènes physiques, et dont le Stoïcisme n’exempte rien. De

1 Cic. de Nat. Deor., I, 11 : Pythagoras , qui censuit ( Deum) animum esse per naturam rerum omnem intentum et commeantem. — C’est sans doute d’après les Pythagoriciens modernes que Cicéron attribue à Pythagore cette expression essentiellement stoicienne.

3 Philol. ap. Iambl. ἐπ Nicom. Arithm., p. 109: ἕν ἀρχὰ πάντων. Arist. Metaplh,, 1, 5; XIII, 6. Voy. Meurs. Denar. pythag., init.

5 Philol. ap. Philon. de Mundi opif., 33 : Évrt γὰῤ ὁ ἁγεμὼν ἁπάντων θεὸς εἷς ἀεὶ ἐὼν, μόνιμος, ἀκίνατος, ἀυτὸς αὑτῷ ὁμοῖος, ἅτερος τῶν ἄλλων. Plutarch. Κι. Num., p. 67 : Οὔτε γὰρ ἐχεῖνος (sc. ὁ Πυθαγοράς) αἰσθητὸν

“᾿ # LT A \ 5» ’ « CET) 5 Ν κι πάθητον ᾽ αοράτον δὲ KI AANCATON χαὶ νοΥ τὴν ὑπελάμῥανεν εινᾶϊι TO πρῶτον,

LIVRE I, CHAPITRE IIL. 323 là semblait suivre la possibilité d’un art divin, capable de dominer par des puissances surnaturelles les lois du monde physique. Telle était la magie que Pythagore avait, dit-on, apprise à Babylone. La magie, telle que l’entendaient'et l’exerçcaient les Mages, n'était pas, disait-on , la goëtie * des modernes thaumaturges; c'était simplement la connaissance du culte que l’on doit rendre aux dieux ?. Mais ce qu’on entendait effectivement par le culte divin, dans cette haute antiquité, c'était la connaissance des actes propres à faire que les dieux changeassent, suivant les désirs de ceux qui les invoquaient, le cours des événements; c'était, par extension, la connaissance des moyens convenables pour charmer les démons, les héros, les âmes, tous de même origine et de même famille que nous ?, qui animaient tour à tour les différentes parties de l'univers, et, par leur ministère, de maîtriser et de régir la nature. De là tous les miracles attribués à Pythagore 4.

Ce fut donc aussi par la culture des arts magiques que commença , vers le temps de la décadence du Stoicisme, la renaissance de l’école Pythagoricienne. L'un des premiers qui la releva fut Nigidius Figu-

? Porphyr. 7. Pythag., pp. 4, 8, ed. Holsten. Cf. Apoll. Tyan. Epist., ff, 7,8 (1607, in-8°). Bayle, Dict. crit., art, Zoroastre, rem. D.

5 Porphyr. Fée. Pythag., p. 13 : ὅτι πάντα τὰ γινόμεναι ἔνψυχα, ὁμιογενῇ δεῖ νομίζειν. Sext. Empir., IX, 127.

# Porphyr. loc, cit., p. 15; Tamblich. Fit, Pythag., 6. à8.

lus *, contemporain et ami de Cicéron, célébre par ses vastes connaissances en tout genre, qui le firent comparer à Varron, mais surtout devin renommé, et qui passa pour fort adonné à la magie ?. Ce Vatinius, contre lequel Cicéron plaida, se disait aussi Pythagoricien, et il prétendait posséder l’art d'évoquer les âmes des morts 5. Sous Auguste, le Pythagoricien Anaxilaüs de Larisse fut banni, comme magicien, de Rome et de l'Italie 4, — Enfin de tous les nouveaux Pythagoriciens, le plus célèbre fut cet Apollonius de Tyane qui, dans le même temps où le Christ paraissait en Judée, parcourut la plus grande partie du monde ancien, excitant l’admiration universelle par sa sagesse et les prodiges qu’il opérait, qui fut honoré de son vivant et longtemps encore après sa mort comme un être divin, comme un Dieu descendu sur la terre°, et dont on prétendit souvent opposer la sainteté et les miracles à la sainteté et aux miracles de Jésus.

Mais si la magie, dont les modernes Pythagoriciens faisaient profession, impliquait la croyance à des puissances supérieures à la nature, il semble néanmoins, à en juger par ce qu'on sait d’Apollo-

! Gell. Noct, att., XIX, 14.

* Apul. Apolog., p. 301. Voy. Bayle, Dict. hist. et crit., art. Wigidius.

5 Cic. in Vat., 6.

4 Euseb. Chron., n. mcmLxxx.

ἦ Philostr, Vit. Apoll. Tyan.,1, 4; ΜΠ, fin.; Eunap. Pit. sophist, proœm.; Vopisc, in Aurel., 24; Dio, 77,p. 878. Voy. Bayle, Dict. crit.,art. Apollonius.

LIVRE I, CHAPITRE III. 325 nius lui-même, qu'ils avaient peine encore à s’élever, dans leurs conceptions théoriques, au-dessus du naturalisme stoicien. La mere d’Apollonius, lorsqu'elle était enceinte de lui, fut, dit-on, avertie en songe quelle accoucherait de Protée ". Protée est, comme on l’a vu, le symbole le plus exact du dieu stoicien, substance sans forme par elle-même, qui revêt successivement dans le monde toutes les formes possibles ?. Et telle est en effet l'idée qu’Apollonius semble s'être faite de la nature divine, dont on le considéra comme une incarnation. Du moins c’est la doctrine exposée dans une des lettres qui nous sont parvenues sous son nom, et qui, si elle n’est pas de lui, n’en doit pas moins être conforme à ce que l’on savait de ses opinions, ou de celles des nouveaux Pythagoriciens en général. Selon cette doctrine, il n’y a, à proprement parler, ni génération ni corruption, ni naissance ni mort. La naissance, c'est le passage de l’état d'essence à celui de nature : la mort, le retour de la nature à l’essence. Or ce double changement n’est autre chose que l'alternative par laquelle l’essence devient tour à tour rare ou dense, ou plutôt vide ou pleine. La matière remplit-elle l'être, il devient visible : c’est ce qu'on appelle naissance; la matière le quittet-elle, sa ténuité nous le rend invisible, et c’est

! Philostr. it. Apoll. Tyan., I, 4. Eunap. Pit, sophist., præf. ? Voy. plus haut, p. 161.

ce qu'on nomme la mort. Ainsi c’est la matiere qui se transporte seulement çà et là; rien de nouveau dans le monde, rien qui sorte en dehors de ce qui est déjà, mais un tout qui se manifeste dans des parties distinctes, ou dans lequel elles reviennent à leur tour se confondre. C’est donc faussement que les individus se croient agents ou ils ne sont que des moyens. Ce n’est pas du pere que naît le fils, mais seulement par son intermédiaire. Un seul être fait et souffre tout. Les noms particuliers par lesquels on désigne les choses lui font tort, et le dépouillent de ce qui lui appartient. Tous les phénomènes qu’on attribue en propre aux différents individus, un même être, qui est tout, en est le sujet. Cet être, comment le nommer, sinon l’essence première et éternelle qui cause tout en tout, c’est-à-dire Dieu même? Il ne faut donc pas croire que la mort soit un mal : loin de là, elle est le plus grand bien; car elle ne fait que nous réduire à la substance universelle, et par un simple changement de place, et non de nature, transformer l’homme en Dieu 1.

C'est, aux termes prés, la même théorie de métamorphose universelle qu’Ovide, antérieur de peu

1 Apoll. Tyan. Ep., ἢ 25-6 : Θάνατος οὐδεὶς οὐδενὸς, ἢ μόνον ἐμφάσει; χαθάπερ οὐδὲ γένεσις οὐδενὸς, ἢ υόνον ἐμιφάσει,. Τὸ μὲν γὰρ ἐξ οὐσίας τραπὲν εἰς φύσιν ἔδοξε γένεσις, τὸ δὲ ἐκ φύσεως εἰς οὐσίαν κατὰ ταῦτα, (leg. ταὐτὰ 9) θανατὸς, οὔτε γιγνομένου κατ᾽ ἀλήθειαν τινὸς οὔτε φθειρόμιένου ποτὲ, μόνον δὲ

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