‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 152 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE IIT · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IIT

se reprendre et se posséder qu'elle se pense. Or, dans la conscience de soi, la multitude, la dualité est déjà unité. Que reste-t-il au-delà, et, par conséquent, quel est le suprème bien, sinon l'unité pure et simple, l'Un absolu τ

Ainsi, après l'Intelligence, il y a encore un troisième et dernier principe, qui lui est supérieur comme elle-même est supérieure à l'Ame; et ce principe est l'Un. Ce n’est pas un être un, un être qui ait l’unité pour attribut, mais qui soit quelque autre chose encore : au-dessus de l'Intelligence il n’y a plus aucun être; c’est donc simplement l’Un, dont il n’y a rien à dire, si ce n’est quil est l’Un.

C'est ici, c’est dans la théorie de la plus haute des trois hypostases que se prononce et parait au grand jour la différence essentielle qui séparait, dès le principe, l’Aristotélisme et le nouveau Platonisme.

Aristote avait pris pour mesure, dans la recherche des causes, la vie, la réalité, l'énergie actuelle de l'existence ; s’élevant de la Physique à la Métaphysique , il remontait ainsi de l'être en puissance à l'être en acte, de la puissance à l'acte. De la sorte, à la vérité, il remontait aussi de la multiplicité à une unité de plus en plus parfaite. Mais c'était, se-

1 Enn. V, V1, 35 III, var, 9.

Jon lui, que l'unité ou indivisibilité était une conséquence de l'être, qu'elle en était absolument inséparable ; qu’ainsi le degré de l'unité correspondait d'une manière exacte et adéquate au degré de l'être, que mesure celui de l'acte. Au contraire, conformément à la pensée dominante de la philosophie platonicienne, envisageant toutes choses du point de vue de la quantité et du nombre (point de vue qui est à la fois celui des mathématiques et celui de la logique), Plotin cherche avant tout l'unité. Tandis que, suivant Aristote, c'est par l'acte auquel elles tendent que les choses sont unes, et que, par conséquent, c’est dans l'être, dont l’acte est la mesure, que se trouve la raison de l'unité; pour Plotin, comme pour Platon et les Pythagoriciens, c’est l’unité qui est la raison de l'être. De là, si les deux doctrines s'accordent, se côtoient dans leur marche, et souvent même coincident l’une avec l'autre, elles se séparent enfin d'une manière décisive sur la nature du premier principe.

Parvenu, dans sa marche ascendante, à l’acte de la pensée , renfermée dans la contemplation d’ellemême, Aristote y trouve, avec le plus haut degré de l'être, le plus haut degré de l’unité, dans le sens le plus rigoureux, ou la simplicité absolue. Suivant Plotin c’est bien là, en effet, le plus haut degré de l'être, c’est l’être premier, dont toute existence participe et dépend : mais ce n'est pas pour cela l’unité

LIVRE I, CHAPITRE III. 423 et la simplicité parfaites ". — Point de pensée où ne subsiste au moins la dualité de l’intelligence et de lintelligible; point d'acte sans quelque mouvement, point d’être sans quelque multiplicité. Au-delà de la pensée et de l'acte, au-delà de l'être, il faut donc quelque chose encore de plus simple et de plus un, d’ou ils proviennent, en quoi ils subsistent, où ils retournent; et ce ne peut être suivant lui que l’Un lui-même.

Aïnsi Aristote a posé comme le premier principe l'être en acte, qui est la pensée se contemplant ellemême. Le premier principe, selon Plotin, n’est pas intelligibie; car il est sans forme , et il n’y ἃ d'intelligible que la forme. Il n’est pas intelligent ; car toute intelligence implique , dans l'acte par lequel elle pense , une dualité que l'unité absolue n’admet pas. Que servirait, d’ailleurs, la pensée à une pareiïlle nature? La pensée est donnée à ce qui a besoin de se retrouver soi-même par la conscience de soi. Mais de même que l’œil cherche la lumiere, et qu'il n’aurait pas besoin de voir s’il avait en lui, s’il était lui-même la lumière , que servirait la conscience, la connais-

sance de soi à ce qui est toujours indivisiblement en soi et avec soi ?? Ainsi le précepte « Connaïis-toi toimême » ne s'adresse pas à l’Un; l’Un n’a que faire

1 Enn. V,t, 9: ἀριστοτέλης δὲ... χωριστὸν μὲν τὸ πρῶτον καὶ νοήτον" νοεῖν δὲ αὐτὸ ἑαυτὸ λέγων, πάλιν αὖ οὐ τὸ πρῶτον λέγει.

2 Enn. ΜΙ, ιχ, 6: ἣν δὲ ὃν συνὼν αὑτῷ οὐ δεῖται γοήσεως ἑαυτοῦ. ᾽ 3 Υ

424 PARTIE JV.—HISTOIRE.

de se connaître et de se contempler *. Enfin, puisque tout être a nécessairement une forme déterminée, puisque l’Un est au-dessus de toute forme , et par conséquent de l’être, on ne peut pas même dire quil existe ?. Il n'existe que là où commence l'être, dans l'opération de l’Intelligence. Considéré en luimême, et avant qu'il prenne dans l'intelligence une forme déterminée, tout ce qu'on peut dire de lui, c’est cequ’on peut dire de la matière, c'estqu’ilseraÿ.

Tandis que la métaphysique péripatéticienne prend pour premier principe l'acte parfait, dans lequel seul rien ne subsiste à l'état de simple virtualité, Plotin cherche le principe de l'acte luimême; par conséquent, il ne peut trouver à ce principe d'autre caractère, sinon qu'il est la puissance de tout 4. Ainsi cet élément de l’être en puissance, ou de la simple possibilité, placé par Aristote audessous du véritable être, comme la matière qui en reçoit la forme, le Platonisme le rétablit maintenant, avec les caractères de l’infinité et de l’indétermination, non pas seulement dans l'être, comme le Stoïcisme avait fait, mais encore au-dessus de l'être. Par suite, tandis qu'Aristote semble, bien

1 Ibid. 38 : ἔστι (leg. ἔτι) δὲ οὐδὲ τὸ ἔστιν, οὐδὲν γὰρ οὐδὲ τούτου δεῖται, ὙΠ], 8: Καὶ τὸ ἔστιν ἀφαιροῦμεν, ὥς τε καὶ πρὸς τὰ ὄντα ὁπωσοῦν.

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