LIVRE I, CHAPITRE III. k
seule, ou son être distingué de tout acte. — Ainsi, après avoir marché dans la voie ouverte par Aristote, plus loin, ce semble, qu’Aristote lui même n'avait fait, après avoir représenté Dieu comme l’auteur, et même comme l’auteur volontaire et libre de sa propre existence, fidèle néanmoins à l'esprit du Platonisme, il lui fait produire tout par son existence seule, séparée de toute pensée, de toute volonté et de toute action, comme végète une plante inintelligente, insensible et inerte.
Enfin l'existence, même toute seule, sans nulle autre détermination, impliquant toujours quelque acte par où elle se manifeste, il faut, pour dépasser entièrement la sphère de l’action, remonter plus loin encore, jusqu’à la pure et simple possibilité d’être. Et c'est à cette idée, dont lui-même, après Aristote, il a fait la définition de la matiere, dernier degré de l’être, c'est à l’idée de la puissance indéfinie et indéterminée que Plotin réduit enfin son Unité et son Dieu; c’est à ce néant d'existence, à ce rien mystique que, selon lui, la perfection et la félicité suprême consistent à se réduire. « Vouloir s'élever au-dessus de l'intelligence, disait-il aux Gnostiques, c'est en déchoir”. » Il semble que ce soit du moins ce qui lui arrive ici. Pour remonter au-delà de l'intelligence
elle-même, il traverse, pour ainsi dire, la région de
‘ Enn. 11, 1x, 9: Τὸ δὲ ὑπερ νοῦν ἤδη ἐστὶν ἔξω νοῦ πεσεῖν.
l'amour, et retourne se perdre dans celle de l'existence informe et indéterminée, qui est à peine le premier degré de la nature. Comme le moment où la planète qui gravite autour du soleil arrive le plus près de lui, est celui même où elle est emportée avec le plus de force et de vitesse vers son aphélie, de même le Néoplatonisme ne semble se rapprocher dans sa marche du centre ardent et lumineux de la pensée chrétienne, que pour aller s’enfoncer aussi avant que jamais dans les plus ténébreuses régions du Naturalisme païen.
Tel est, en effet, le mouvement général et irrésistible qui entraine désormais à sa perte la derniere philosophie de l'antiquité. D'an côté ces principes incorporels que Plotin avait semblé faire descendre, par leur procession, de la hauteur de l'unité absolue au dernier degré de la matière, remontent dans leur région intelligible, loin de l’élément inférieur de la puissance et de la matérialité : c'est le résultat de l’abstraction particulière à l’Aristotélisme. D'un autre côté, de plus en plus dépouillés de toute action et de toute vie, ils vont se réduisant de plus en plus aux conditions de lexistence la plus imparfaite et la plus voisine du néant : c’est le résultat que ramène toujours avec une nécessité invincible l'abstraction platonicienne , qui marche, non, comme celle d’Aristote, de la matière à la forme, de la puissance à l'acte, mais du