CHAPITRE
Successeurs d’Aristote : Théophraste, Straton, Dicéarque, etc.
La philosophie grecque ne s'était pas d’abord élevée au-dessus de l'idée de la nature. Ainsi que la religion au sein de laquelle elle avait pris naissance, et dont elle ne se détacha que peu à peu, elle avait dû , à son origine, tout envisager du point de vue des sens. Dominée, comme l’est d'abord
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l'intelligence humaine , par les sensations et l’imagination , elle n'avait vu que le monde sensible, et elle n'en avait pas cherché ailleurs les principes. Tout se réduisait pour elle au corps, à la matière, d'une ou de plusieurs espèces , plus ou moins grossière ou subtile, plus ou moins douée d'activité, de vie et d'intelligence. Science de la nature, science de l’homme et de Dieu, tout était compris dans la Physique *.
Au premier éveil de la raison , au moment où, se séparant des sens, elle acquit le pouvoir de séparer aussi de la variété des choses sensibles ce qui s'y trouve d’universel , elle s'éleva à l’idée de l’existence, de l'être commun à tous les êtres divers dont se compose la nature. Elle posa le principe, si certain en apparence, en réalité si vague et si indéterminé , que ce qui n'est pas, que le non-être ne saurait en aucune manière exister ?; fondement de la fameuse maxime : rien ne vient de rien, et par conséquent rien ne devient; rien ne change donc, et rien aussi n'est différent : car tout changement et toute diversité impliquent du non-être. La diversité, le changement, la pluralité que les sens nous attestent, ne sont donc qu’une trompeuse apparence, et il n'y a véritablement, il n’y ἃ
1 Voy. I vol., part. IL, liv. IL, c. 1.
5. Aristot. Metaphys. XIV, p. 294 , 1. 9, ed. Brandis : OÙ γὰρ μήποτε τοῦτ᾽ οὐδαμῇ εἶναι μιὴ ἐόντα.
LIVRE I, CHAPITRE I. 3 pour la raison qu'un seul être, immobile, indivisible et éternel. Telle fut la philosophie de l’école d'Élée, et le premier essai de la dialectique”.
Mais était-ce là sortir véritablement du cercle de la nature, et remonter à un principe supérieur? C'était seulement résoudre la nature dans une existence et unité universelle qui n’en diffère que par labstraction, et n’est que la nature même, considérée comme une. Aussi le Dieu de Xénophane et de Parménide n'est-il encore que le monde, étendu, quoique sans division, sous la forme d’une sphère immobile?, uniformément pleine de sensation et de pensée , et la pensée n’est aux yeux de ces idéalistes ou spiritualistes prétendus, ni séparée ni réellement différente de la sensation.
1 L'invention de la dialectique était attribuée par Aristote, dans le
Sophiste, que nous n'avons plus, à Zénon d'Elée (Diog. Laert. IX, 25); mais elle est attribuée aussi à Xénophane; voy. Cicer. Acad. 11, 42.
? Parmenid. ap. Simplic. ἐπ Phys., © 316 :
5. Theophrast. de Sensu, 6. ἡ : Καὶ ὅλως δὲ πᾶν τὸ ὃν ἔχειν τινὰ γνῶσιν. Aristot. de Xenoph. Zen. οἱ Gorg. c. 3 (en parlant de Xénophané) : Πάντη d'éorov ὄντα (se. τὸν θεὸν ) σφαιροειδῇ εἶναι. — Dans son travail sur Xénophane (Biographie universelle, τ. LI, p. 345-368, et Nouveaux fragments philosophiques, Paris, 1828, in-8°, p. 9 et suiv.), M. V. Cousin dit que cette expression est une métaphore, et même « qu’elle témoigne d’un théisme sévère ; » et il présente la doctrine éléate comme un théisme spiritualiste, entièrement opposé au panthéisme ; interprétation qui nous semble contraire et à la lettre des textes, et à l’esprit de cette haute antiquité, — Aristot, loc. laud. : ὁρᾷν τε χαὶ ἀκούειν τάς τε ἄλλας αἰσθήσεις ἔχοντα πάντῃ.
le PARTIE IV.—HISTOIRE.
A peu près dans le même temps, se faisait jour une autre conception, qui, au premier aspect, paraissait destinée à expliquer la nature, sans l’anéantir, par des principes réellement supérieurs , objets distincts de la raison. Les Pythagoriciens avaient compris que ce qui rend raison de l'essence des choses , ce n’est pas, comme Îles premiers physiciens l’imaginaient, la matière dont elles se composent, mais plutôt les lois ou les formes qui règlent les rapports de leurs éléments. Ces lois, ces formes, ils les trouvaient dans les nombres, mesures de la quantité. Les mathématiques venaient de naître dans l'école des Pythagoriciens : il semblait d’abord que ce füt la science même, qui devait tout expliquer.
Cependant la dialectique se fortifiait et s'étendait. À l'imagination, reine des premiers âges, et de laquelle relèvent encore les mathématiques, succédait de plus en plusle raisonnement et le discours. Cultivé et perfectionné par ceux qui s'appelaient par excellence les maîtres de la sagesse, les Sophistes, l’art encore nouveau de traiter de toute chose et de résoudre en apparence toute question par des notions abstraites et les subtilités du langage, séduisait les esprits. Il donnait le jour à cette rhétorique qui contribua si puissamment à dissoudre
Theophrast. de Sensu, ©. 4 : Τὸ γὰρ αἰσθάνεσθαι χαὶ τὸ φρονεῖν ὡς ταὐτὸ
λέγει. Aristot. Metaphys. IV, 5.