LIVRE I, CHAPITRE
toutes les formes particulières de la société grecque : il ouvrait en même temps la carrière à une philosophie qui devait, ce semble, par une méthode universelle d'abstraction, découvrir enfin à tous les phénomènes particuliers dont le monde est l’ensemble, leur raison et leur explication hyperphysiques. En effet, les formes et les lois que les Pythagoriciens ont fait résider dans les nombres, Platon les cherche, à la suite de Socrate, dans les genres ou espèces, identiques et immuables parmi la diversité et les variations du monde sensible , unités communes à la multitude indéfinie des individus, et modeles parfaits dont ils sont d’imparfaites images. Dans cette théorie, l'essence de chaque homme, c’est donc la forme ou l’idée de l'homme, l'homme en général, l’homme absolu ; l'essence de chaque idée, l’idée plus générale dont elle est une espèce; et enfin l'essence premiere et le principe de tout, ou Dieu, la plus générale de toutes les idées, c’est-à-dire l'idée universelle de l’unité. Ainsi, entre la pluralité des choses sensibles et l’unité absolue, Pythagore interposait le nombre, et Platon l’idée. Au lieu de la dialectique grossière des Éléates, le premier met en usage les spéculations mathématiques qui assujettissent la nature à des rapports et des proportions graduées ; le second, une dialectique plus savante qui accorde, dans une échelle ascendante d'idées de plus en plus générales, l'identité avec la
variété, l'unité avec la multitude. C’est que l’un et l’autre ils ne rejettent pas, comme les Éléates, tout ce qui n’est pas l’être absolu. Au contraire, ils reconnaissent dans la nature l'alliance de l'être, sous la forme du nombre ou de l’idée, avec un néant d'existence, inexplicable à la raison et pourtant nécessaire, source de la pluralité et du changement, et auquel la matière se réduit, en dernière analyse’. C'est le je ne sais quoi auquel s'applique la forme, l’indéfini qu’elle mesure et qu’elle circonscrit, mais en quoi elle se disperse et se déploie.
Mais ce principe matériel, ce non-être ainsi conçu, et sans aucune détermination propre, ce n’est rien, ou c’est encore de l'être; ou plutôt c’est une abstraction trop générale, qui n’exprime encore rien de réel. Aussi le Pythagorisme et le Platonisme s’accordent-ils, au fond, avec l’école d’Élée comme avec l’atomisme de Démocrite, pour retrancher de la nature l’idée d’un passage du non-être à l'être, d’une génération véritable, et pour réduire tous les changements au mouvement dans l'espace d’éléments éternels , toute la physique au mécanisme ?.
En second lieu, dans la diversité des nombres et des idées où Pythagore et Platon font résider les
ὁ ΜΟΥ. surlout le Sophiste de Platon.
? Sur la physique atomistique des Pythagoriciens et de Platon, voy. 1°" volume, part. III, 1. 11, c. 2. Plutarque (de Prim. frig. 8), rapproche avec raison, pour la physique, Platon et Démocrite.