LIVRE I, CHAPITRE
de plus en plus, d’une part à délaisser dans sa solitude le principe hyperphysique de l’acte et de la pensée pure, unique objet de la philosophie première; de l’autre, dans la physique, à unir intimement là pensée, l'âme, la forme intelligible avec le mouvement, la matière, la puissance. En s’éloignant de la sorte du véritable esprit de la Métaphysique, l’école péripatéticienne fraie à la fois le chemin à l'Épicurisme et au Stoicisme.
Suivant Strabon, depuis Théophraste les Péripatéticiens ne firent plus rien de considérable en philosophie ; et la raison qu’il en donne c’est, comme on Va vu, que les principaux ouvrages d’Aristote et de Théophraste étant restés enfouis dans le souterrain de Nélée, héritier du dernier, leurs successeurs se trouvèrent dépourvus de matériaux, et réduits à développer en rhéteurs des thèses sur des lieux communs ‘. Mais on ἃ vu également que plusieurs des plus grands ouvrages d’Aristote ét de Théophraste faisaient partie de cette bibliothèque d'Alexandrie fondée par Ptolémée Lagus avec le concours d'un Péripatéticien, d'un ami de Théophraste, le célèbre Démétrius de Phalère; tous les philosophes pouvaient les y consulter ?. Il est impossible de supposer que ces écrits ne se trouvassent pas aussi
1 Strab. XIII, p. 608 : Μηδὲν ἔχειν φιλοσοφεῖν πραγματικῶς, ἀλλὰ θέσεις ληχυθίζειν.
νον Το}. P. 1.1.1, ce. τ,
entre les mains d'Eudème, de Dicéarque, d'Héraclide du Pont, de Nicomaque, fils et disciple d’Aristote, par les mains desquels ils durent se conserver et se répandre. Des deux mille auditeurs qui entouraient Théophraste’, pendant les trente-cinq années que dura son enseignement, ne s'en trouva-t-il donc point qui, selon la coutume générale 2, recueillis sent par écrit ses leçons ?
Loin que la dégénération du Lycée, qui nous est aussi attestée par Cicéron, s'explique par la perte des livres d’Aristote et de Théophraste, c'est plutôt, au contraire, la dégénération de l'école qui explique l'oubli où on laissa tomber les ouvrages des maitres.
Quoi qu’il en soit, si ce n’est apres Théophraste, après Straton du moins, l’école péripatéticienne brilla principalement par la rhétorique. Elle avait toujours fait à cet-art une grande place. Platon avait proscrit et la rhétorique 3 et la poésie, comme des arts frivoles et menteurs; et son école ne revint pas de longtemps sur cet arrêt 4. Pour Aristote, de même qu’il avait reconnu dans la poésie l’art de l'idéal, plus vrai que la réalité, et qu'il l'avait proclamée, à ce titre, chose plus sérieuse et plus phi-
1 Diog. Laert. V, 37.
? Voy. Stahr, Aristotelia, 11, 294.
3 Cicer. de Orat. 1, 11; Aristid. ir Orat. plat. I,t. IL, p. 8, 564. ed. Canteri. Sur le Gorgias, voy. Quintil. Znstit. orat. II, 15.
4 Sext. Empir. adv. Math. II, 20.
LIVRE I, CHAPITRE I. 93 losophique que l'histoire’; de même 1] avait vu dans la rhétorique l'instrument légitime, l'organe de la politique, de la philosophie pratique tout entière 5. L'homme d’état et l’orateur ne sont-ils pas dans la société libre, dans la république véritable, une seule et même personne? Seul, en effet, entre tous les philosophes, superbes contempteurs de l'opinion et des sentiments vulgaires, Aristote avait reconnu dans la sphère de la pratique, comme dans la nature, l'élément indéterminé de là possibilité qui, échappant à la science, laisse le champ ouvert à l'opinion et à la conjecture. Seul, il avait reconnu que la région même de la pratique c'était le contingent, et fait une large part, à côté, au-dessous de la certitude et de la science absolue, que poursuit la pure spéculation, à la probabilité et à l'opinion, parmi lesquelles s’exercent les actions humaines. Seul par conséquent , si l'on excepte les Sophistes, il avait assigné, à côté de la dialectique, un rang considérable à l’art de diriger par la persuasion , les opinions et par suite les actions des hommes. Le premier de tous les philosophes, il avait donc toujours instruit ses disciples à discuter en orateurs, non moins qu'en dialecticiens, et à joindre, comme lui, avec la subtilité du raisonne-
1 Poet, init.
5 Het. 1, ας
ment, la force et l'abondance de l’élocution, « Aristote, dit Strabon, rendit éloquents tous ses disciples, mais Théophraste par-dessus tous ?. » On trouva que celui-ci parlait divinement, et c'est pourquoi on ajouta le nom de Théophraste à celui de Tyrtame, qui était le sien.
L'illustre ami de Théophraste, Démétrius de
1 Cicer. de Fin. V, 4 : Disserendique ab iisdem (sc. Arist. et Theophr.) non dialectice so!um sed etiam oratorie præcepta sunt tradita ; ab Aristoteleque principe de singulis rebus in utramque partem dicendi exercitatio est instituta, ut non contra omnia semper, sicut Arcesilas, diceret, et tamen ut in omnibus rebus quidquid ex utraque parte dici posset expromeret. .Orat, 14 : Adolescentes non ad philosophorum morem tenuiter disserendi, sed ad copiam rbetorum in utramque partem, ut ornatius et uberius dici posset, exercuit. De Orat. III, 18. « Tenuiter, subtiliter, acute : » c’est le caractère assigné par Cicéron à l’élocution philosophique ( de 7ην. II, 16; Orat. I, 13, 213; de Fin. II, 12; de Orat. I, 15; IL, 29, 38; Tuscul. NV, 33, etc. ), et qu'il trouve excessif et exclusif chez les Stoïciens (de Orat. 11, 18 ; Top. 2; Brut. 3:; Acad. 11, 38). « Copia »et « gravitas, » caractères de l’élocution oratoire, constituent le « ornate dicere » (de Orat. I, 13 et passim; Orat. et de Clar. orat., passim). Au premier genre appartiennent les qualités suivantes : « acre, versutum, callidum, argutum, acutum , subtile, subdo!um ; elegans, exile, gracile, jejunum, concisum, enucleatum ; accuratum , politum , limatum , ete. ; » le « venustum et facetum, » y tient de près ; au second genre appartiennent ces qualités : « grande, elatum, amplum, varium , locuples, » La fin du premier est « docere, » du second « commovere, » — Entre les denx le genre tempéré, nu mélangé « temperatum, » dont le caractère principal est d’être « suave, dulce, lene » non pas coupé, « concisum » comme le premier, ni tel qu’un fleuve ample et rapide ( Acad, II, 38), comme le second , mais coulant avec une égalité et continuité ( de Orat. II, 13, 15, 54), dont résulte la douceur, « suavitas, elc. »
5 Strab. XIII, p. 618 : Απαντας μὲν γὰρ λογίους ἐποίησε τοὺς μαθητὰς Ἀριστοτέλης, λογιώτατον δὲ Θεύφραστονδ᾽ Diog. Laert. V, 38.