LIVRE 1, CHAPITRE III
ont eux-mêmes tout leur être dans la pensée centrale où ils se terminent tous; la nature, c’est encore la Pensée éternelle, invariable et simple, toujours une et identique, mais représentée d’une manière diverse et inégale par les choses, plus ou moins dissemblable ou semblable à elle-même dans les formes élémentaires des corps bruts, dans les natures proprement dites, dans les àmes, dans les intelligences, à tous les degrés et sous toutes les formes possibles de l'existence et de la vie.
Un seul et même Être, qui n’est autre que la Pensée ou l'intuition de lui-même, apparaissant dans les puissances différentes de la matiere, sous mille formes et en mille opérations différentes, s’y retrouvant à peine aux différents degrés de la sensation et de l'intelligence, mais en possession éternelle de soi dans l'acte simple de la contemplation ; une même lumière réfractée en mille figures et mille couleurs diverses parmi les milieux différents qui la reçoivent, et qui n’en brille pas moins dans le divin éther d’un invariable éclat ; mais une lumiere intelligible et intellectuelle, transparente et visible à elle-même; telle est la conception générale dans laquelle se résume toute la Métaphysique.
Ainsi, tandis que la philosophie platonicienne procédait à la recherche des principes par l’abstraction de tous les caractères particuliers des choses, remontant de la sorte aux conditions de l'existence
les plus simples et les plus générales, par suite les. plus insuffisantes, et comme au commencement informe d’où l'être s'est élevé graduellement à ce qu'il est; tandis qu’elle prenait pour le principe suprème l'unité vague, indéfinie en étendue, par cela même qu’elle est nulle en compréhension et eñ intensité, être pur identique avec le pur néant; tout au contraire, c’est dans la fin, c'est dans le point de perfection auquel chaque être aspire et qui en détermine le caractère propre que l’Aristotélisme en cherche la raison et la cause; et ce point, il y tend par labstraction successive des moyens corporels, des organes physiques qui servent à la fin, et qui la représentent, chacun à sa maniere, multiple, diverse et incomplète ; c’est ainsi que de la multiplicité de la matière, il marche à l'unité de Pindividu véritable, à la simplicité exempte de toute étendue et de toute quantité, et qui est le maximum ou plutôt le tout de l’être et de la perfection. De ces deux philosophies, la première procède par l'abstraction qui généralise, et qui tend, de degrés en degrés, à l’absolu Universel, matière intelligible, chaos où tout se confond, néant où tout vient cesser d’être; la seconde procède par l'analyse qui réduit l'être à l'essence de son individualité, c'est-à-dire qui le réduit, par Pélimination graduelle de la matière, à la pensée qui vit en lui, et enfin, au delà de toute pensée particu-
lière à la Pensée absolue, forme de toutes les formes, essence supérieure de toutes les essences, en laquelle tout a la vie et l’action, foyer unique où convergent tous ces rayons qui nous apparaissent dispersés, et où ils ne sont plus qu’une même flamme et qu'une même lumière. — Le Platonisme oppose aux choses sensibles, comme à πε multitude désordonnée, l'unité de la notion sous laquelle l’entendement les rassemble, et qui n’est que le signe logique de leur base naturelle ou de leur matière commune : l'Aristotélisme les rattache par le lien vivant du mouvement et du désir, à une Unité surnaturelle qui les fait participer tous, par le désir même dont elle les remplit, à sa propre perfection, selon leur capacité, et qui les surpasse tous. Il relève la nature de la sentence portée contre elle par la dialectique, trop éprise des abstractions de l’entendement, et il la suspend à un principe supérieur, réel à la fois et intelligible, objet et sujet en même temps d'une intuition, d’une expérience intellectuelle également différente et de l'imparfaite intuition des sens et des conceptions de l’entendement. À la place qu'occupaient dans la science de l'être une mathématique et une logique stérile , il élève, fondées l’une sur l’autre, la Physique véritable et la Métaphysique.
Mais si la philosophie péripatéticienne a su prouver que l’essence et le principe des choses ne rési-
dent point dans les universaux , que l’entendement de l’homme sépare seul des individus, elle n’a pas fait voir encore avec la même force et la même évidence l'essence véritable résidant dans l’opération seule, dans le pur acte, séparé de tout alliage corporel, par conséquent aussi de tout mouvement, bien plus, de toute multiplicité et de toute différence quelle qu'elle soit, réduit à la pensée immatérielle et immobile, sans autre objet comme sans autre support que la Pensée. I semble qu’elle n'ait fait encore que substituer à une abstraction une autre abstraction non moins dépourvue de réalité. La réalité, la possibilité même du nouveau principe qu'Aristote est venu substituer à celui de Platon, demeure encore obscure et douteuse. S'il a rendu à la nature la vérité relative que Platon lui refusait, l'existence surnaturelle à laquelle il suspend la nature est encore un problème. La Pensée absolue, la Pensée de la Pensée n'est-elle aussi qu’une pure idéalité, ou bien est-elle, au contraire, l'ÉÊtre des êtres, bien plus, ΟΣ unique et total par lequel, dans lequel seul tous les êtres existent ? Cette question fondamentale de laquelle dépend le sort de la métaphysique, si Aristote l’a résolue, au moins n'en a-t-il pas converti encore la solution en une démonstration.
’est que, tout en ajoutant à l'idée de l’intelligibilité, sous laquelle Platon avait représenté le prin-