LIVRE I, CHAPITRE IIL
cipe des choses, celle de l'action et de l'intelligence, tout en lui assignant ainsi un caractère qui ne se révèle que dans la réflexion de l'âme sur elle-même, cependant l’Aristotélisme n'a pas assez manifestement établi comme le point de vue propre de la métaphysique ce point de vue tout intérieur, où l'esprit, se séparant de tout le reste par la conscience de son activité propre, apprend à reconnaitre dans cette activité même, ou du moins dans Pacte simple et éternel qui en est l'essence et la cause, la plus haute et la plus parfaite réalité, celle qui seule se suffit à elle-même, et par laquelle seule subsiste tout ce qui est. Après Aristote, la philosophie entre de plus en plus dans la voie intérieure qui devait la conduire plus près encore de la source des choses; bien des siècles, pourtant, s’écouleront encore, bien des époques se succèderont avant qu'elle se place et se fixe assurément à ce point central et interne, à ce foyer visuel de la réflexion, duquel doit enfin se découvrir dans son harmonie générale et dans sa vérité tout le vaste système de la métaphysique.
Dans les théories qui viennent remplacer la théorie d’Aristote, on s'accorde donc à nier avec lui la réalité de prétendus principes intelligibles, qu'aucune expérience immédiate, qu'aucune intuition ne saurait atteindre. Mais c'est en enveloppant dans la même négation tout immatériel. On ne croit plus
aux abstractions des mathématiques et de la dialectique, et on ne croit pas encore à l'abstraction toute différente de la théologie. On borne à la nature tout ce qui est, toute science à la physique; et deux grands systèmes diamétralement opposés l’un à l’autre, mais d'accord contre la métaphysique, se partagent l'empire de la philosophie. Ce sont les deux systèmes contraires dans lesquels la nature s'explique par ellé-même, sans aucun principe supérieur, et se suffit toute seule.
De tout temps, la philosophie grecque a voulu mettre la science à l’abri des incertitudes de l'opinion , et placer au-dessus du tumulte des passions la sagesse pratique. Plus le monde sensible se déploie, avec le progrès des temps et de l'expérience, et étale une variété infinie de phénomènes, plus la vie de la nature devient sensible à l'homme et plus il en éprouve, par les passions qui le troublent, la puissante influence, plus aussi il éprouve le besoin, plus il cherche les moyens de s’affermir dans la stabilité de la science et dans le calme intérieur. Ainsi la philosophie est renfermée dans le cercle de la nature et de l'humanité; elle y cherche sa fin comme son point de départ; les bornes de la physique et de la morale pratique sont les siennes; et c’est dans cette région de plus en plus agitée qu'elle cherche plus que jamais le lieu de paix et d’ataraxie. Trouver dans les limites de l'ordre physique
la science exempte de doute et la félicité inaltérable, double fin où tend la sagesse, tel est donc le problème contradictoire dont la philosophie qui succède à celle d’Aristote cherche, par deux voies opposées, l'impossible solution.
Suivant l’Épicurisme, la principale chose qui confonde l'esprit et trouble le cœur de l'homme est la croyance à un monde surnaturel. Cette chimère écartée, le mot de la science est bientôt découvert, et le but de la sagesse facilement touché. Toute la réalité se réduit à des corpuscules matériels, à la fois inertes et inaltérables, dont le rapprochement ou l'éloignement mutuel font tous les phénomènes; tout le savoir digne de ce nom se réduit aux notions générales et aux noms, qui conservent comme des empreintes durables, hors du changement des phénomènes, ce qu'ils ont de constant; tout le bien se réduit au plaisir, et le plaisir à la cessation de la douleur ou de la crainte, et au repos qui les suit. Épicure ne veut point s'élever, à la suite d’Aristote, jusqu à cet acte immobile et paisible de l’immatériel, qui n’est à ses yeux qu’une fiction, et il veut s'affranchir du mouvement et du trouble; il reste dans l'horizon de la nature , et il y cherche au moins, comme le terme de la sagesse, l'absence de mouvement.
Cependant, comment trouver, parmi l'agitation perpétuelle des atomes, l’ataraxie de la félicité?
Affranchis de la crainte du monde surnaturel, comment échapper aussi à la fatalité du monde physique, à notre propre nature, aux peines et aux terreurs qui en résultent? Par une issue que la métaphysique péripatéticienne ouvre seule encore à la physique d’Épicure : par la liberté. Les atomes, selon Épicure, possèdent, outre leurs propriétés matérielles, le pouvoir de changer, d’une quantité imperceptible, la direction naturelle de leur mouvement; et c'est par là que déviant de la ligne uniforme de leur chute éternelle, ils se rencontrent et constituent le monde. L’âme humaine, formée des plus subtils atomes, a le pouvoir aussi de se tirer à l'écart de ce monde; elle se détourne, si elle le veut, des impressions et des passions qui l’assiégent, et elle se fixe elle-même dans le souvenir et l'attente paisible du plaisir; du plaisir, c’est-à-dire de l'exemption de peine et de frayeur, ou de la pure et simple impassibilité.
Ainsi, refusant d'admettre l’acte immatériel et immobile dans lequel Aristote ἃ fait consister le principe et la fin de toutes choses, Épicure ne voit rien de réel que la matière inerte et le mouvement. Et reconnaissant, néanmoins, que la perfection et la félicité ne sauraient se trouver dans le mouvement et dans l’agitation, c’est dans l'immobilité et dans l’insensibilité qu'il les place. Enfin Aristote a attribué à l’âme immatérielle la liberté