‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 223 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE III

de l’action, indépendante des mouvements du corps, mais qui ἃ son origine dans l’éternelle action de la cause suprême : Épicure la transporte aux atomes inertes, mais détachée de sa source divine, et ainsi réduite au pur hasard. Selon lui, c’est par le hasard d’une déclinaison inexplicable que le monde s’est formé; par une déclinaison toute pareille, l’âme humaine se retire à part du monde et de ses mouvements, dans l’apathie et dans l'indifférence.

Le Stoïcisme repousse comme l'Épicurisme l’idée de l'existence immatérielle; comme l'Épicurisme ΤῊ renferme dans la nature tout ce qui existe. Seulement, loin de nier le principe de l’action, de la volonté et de la pensée, le Stoicisme s’y attache au contraire comme à la cause première par laquelle tout doit s'expliquer. Mais il ne le reconnaît que soumis aux conditions de l’existence physique, uni à la matière, en mouvement dans la tension, ou dans l'effort. Ainsi, de l'acte immobile placé par Aristote, comme le point de la perfection divine, au-dessus du mouvement de la nature, l'Épicurisme a pris l'immobilité seule, le Stoicisme la seule activité. Les deux systèmes dépendent tout entiers de deux idées contraires; ce sont les deux idées opposées que la Métaphysique unissait, complétées l’une par l’autre, dans une conception supérieure , mais qui, dans la nature, s'excluent réciproquement : car elles s’y réduisent à l’inertie, d’une

part, et de l’autre à l’effort. De même, par conséquent, de l'indépendance et de la nécessité , réunies par l’Aristotélisme dans lacte immatériel de l’intelligence pure, l’Épicurisme ἃ retenu pour ses âmes matérielles et pour les atomes mêmes dont il compose tout, un pouvoir arbitraire de se mou- ; voir sans raison, qui n'est que le pur Hasard; le Stoicisme en retient la seule nécessité, et il réduit tout sous la loi du Destin.

Ainsi, tandis que dans la philosophie péripatéticienne, la multitude des choses qui forment la nature est coordonnée à l'action supérieure d’une unité immatérielle, tandis que dans l'Épicurisme toute la réalité se compose d’une multitude infinie de corpuscules indépendants, sans action les uns sur les autres, également impassibles et inertes, sauf l'exception inexyplicable de la déclinaison, suivant les Stoiciens, tout se réduit à un seul et même principe, raison et volonté en son essence, mais qui n'en est pas moins un corps, inséparable d’une matière passive, et soumis avec elle aux conditions de l'étendue et du mouvement : cause dépendante de ses effets, et qui n’est rien qu’en eux, loi qui obéit à ce qu’elle gouverne, Dieu-nature, identique avec le monde qu'il forme, assujetti avec lui et en lui à la nécessité.

Dés lors, le bien n’est plus , comme dans la philosophie péripatéticienne , l'acte pur, la pensée sim-

ple où tout aspire, et dont tout reçoit ainsi l’ordre avec le mouvement; et ce n’est pas non plus comme dans l’Épicurisme le sentiment passif du plaisir qui résulte de la cessation du désordre: c'est l’ordre même, ou la beauté. C'est la proportion qu’impose à la matière la raison , ou la volonté , qui y est toujours tendue; c’est cette raison même et cette volonté, dans la conscience active de sa tension essentielle ,ou, en d'autres termes, la vertu. De la sorte, le bien, que le Stoïcisme prétend faire indépendant de tout ce qui n’est pas la raison même, le bien n’est rien sans les éléments matériels, qui ne sont pas des biens, mais dont il n’est que l’ordre et le rapport. La raison, dont le Stoïcisme fait la cause premiére, n'est rien sans le corps, lieu nécessaire de sa tension ; l’entendement n’est rien sans les sensations auxquelles il s'applique; la vertu n’est rien, à son tour, sans les instincts qu'elle règle. Dieu dépend du monde, l'intelligence de la matière, la sagesse des circonstances extérieures dont elle prétendait s'affranchir. Le principe supérieur de la volonté et de la pensée, le principe divin, une fois confondu avec le corps, nul effort de raisonnement ne peut l'en faire ressortir et le rendre à une existence indépendante. Nulle autre réalité que celle qui frappe les sens ; rien au delà, pour représenter ce principe d'unité auquel la raison même tend invinciblement à coordonner les phénomènes sensibles , rien que

la conception vague d'un substrat , d’une substance indéterminée et indéterminable, vain fantôme que dissipe la dialectique du Pyrrhonisme.

Ce n’est donc pas dans les limites et dans les conditions de la nature que peuvent se rencontrer mi la cause première d’où les choses tiennent leur existence, ni le souverain bien et la dernière fin, terme de la perfection et de la félicité. Ce cercle qui bornait la religion du paganisme , la philosophie ἃ essayé en vain de s’y renfermer : elle n’y trouve le principe, ni la fin, ni la raison de rien ; et elle tente encore une dernière fois de le franchir.

C'était le temps où le Christianisme venait ouvrir aux nations , à demi désabusées de ladoration du monde naturel, les secrets encore mal connus du monde supérieur de l'esprit. Dans ce même temps, le Platonisme, se relevant de sa ruine, s'efforce, sans rompre la tradition de la sagesse antique, de retrouver aussi, par delà l'horizon de la nature, la cause premiereetuniverselle qu'ellene renferme pas.

L’Aristotélisme a établi comme le premier principe l’acte, la vie de la Pensée immatérielle, qui semble ne donner à la matière que la forme, non l'existence ; bien plus, qui semble ne pouvoir exister elle-même séparément, et sans quelque matière dans laquelle elle trouve un support. Ce principe métaphysique, l'Épicurisme l’a écarté comme une pure fiction; le Stoicisme l’a réuni et confondu avec la

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