LIVRE I, CHAPITRE II
qui essayait d'obtenir, par le renoncement à toute recherche d’une véritable science, l’imperturbabilité, l’ataraxie. C'était la secte pyrrhonienne. Elle sortait à la fois de la philosophie de Démocrite et de la dialectique.
Démocrite avait distingué, comme les Éléates, les phénomènes qui affectent les sens, d’avec les principes que les sens n’aperçoivent pas, et auxquels la raison nous conduit. Seulement ces principes n’étaient pas pour lui l’être unique des Éléates ; c’étaient l’être et le non-être limités et divisés à l'infini l’un par l’autre, ou les atomes et le vide *. Selon lui, la connaissance de ces principes constituait seule la science digne de ce nom; la connaissance des phénomènes, des apparences , n’était qu'opinion incertaine et variable ?. Or, ces apparences, c'était pourtant la seule chose qu'il nous füt possible de saisir. De tout le reste , la raison ne nous enseignait que l'existence, et non la nature. Les phénomènes étaient le visible, leurs causes l’invisible, l'obscur 9, Toute véritable science était donc hors de la portée de l’homme À.
Quant à la dialectique, si elle était venue mon-
Arist. Metaph. 1, 4 ; de Gener. et corr. I, 8.
? Sext. Emp. adv. Mathem. VII, 139; VII, 6; Pyrrh. hypot.], 213; Arist. Metaph. III, 5.
5 ἄδηλον, Arist. Metaph. 1Π, 5.
4 Jbid.; Sext. Emp. adv. Math. VII, 137; Diog. Laert. IX, 72 ; Cicer. Acad, 11, το.
trer les principes intelligibles des choses, non plus dans des éléments matériels , tels que les atomes, mais dans les formes auxquelles la matière est sou-mise, elle cherchait ces formes dans les qualités, par lesquelles les choses se classent en espèces et en genres. Or, les qualités sont partout mêlées et unies à leurs contraires. C'était donc un résultat naturel de la dialectique de présenter chaque chose sous deux aspects opposés qui n’en laissaient pas non plus discerner l’essence et la nature. Aussi, tandis que Platon essayait d'élever cette méthode au-dessus de son domaine propre jusqu’à la science absolue, jusqu’à la connaissance des essences, dans les autres écoles sorties des enseignements de Socrate et de Zénon d'Élée, elle était revenue presque entièrement à la sophistique 1. Ces écoles étaient celles de Mégare, d’Élis et d’Érétrie.
Pyrrhon naquit à Élis; il y reçut les leçons du mégarique Bryson, fils de Stilpon ?, et sans doute le même qu’Aristote cite comme un sophiste ὅ ; il fut l'ami d'un Philon 4, probablement celui qui fut disciple de Diodore et l’un des maitres les plus célebres de l'école de Mégare; et, enfin, c’est par les ouvrages de Démocrite qu’il commença l'étude de la
‘ Chrysipp. ap. Plutarch. de Stoic. repugn. 10 : Τῶν μὲν παχυτέρων, τῶν δ᾽ ἐχφανῶς σοφιζομένων, en parlant des Mégariques.
? Diog. Laert, IX, 67.
5 Arist. Rhet, III, 2; Anal. post. 1,9; Soph. el. 11.
# Voy. Jonsius, de Script. hist. phil. IX, τ, 7.
LIVRE I, CHAPITRE 1]. 75 philosophie τ. Auprès des dialecticiens , il apprit à tout envisager sous deux points de vue contraires, à trouver pour toute question deux réponses contradictoires et, au moins en apparence, d'une valeur égale. Dans les ouvrages de Démocrite, il apprit à considérer tout ce qui dépasse les sens comme enveloppé d’une obscurité impénétrable, à croire que l'homme n'avait de prise que sur des phénomenes dépourvus de réalité extérieure ; par conséquent, à ne reconnaitre d'autre règle, d'autre criterium que l'apparence ?. Enfin, c'est de Démocrite qu’il apprit à chercher le souverain bien dans l’ataraxie. Le premier, en effet, voyant dans le monde physique une agitation éternelle et sans but d'éléments aveugles, Démocrite avait réduit toute la félicité humaine à la tranquillité, au calme, tel que celui d’une mer qu'aucun souffle n'agite 3.
Mais comment faire pour rester, au milieu’ de tant d'incertitudes, exempt de toute espèce d'agitation et de trouble? Suspendre son jugement. C’est la conclusion nouvelle que Pyrrhon tire de ces prémisses. Il n'affirme rien, il ne dit rien 4. « Pas plus
1 Aristock, ap. Euseb. Præp. εν. XIV, 18; Diog. Laert. IX, 67.
2 Sext. Emp. adv. Math. VIT, 30. Aristote, de An. I, 2, en parlant de Démocrite : To γὰρ ἀληθὲς εἶναι τὸ φαινόμενον.
- ἀταραξία, ἀθαμιθία, εὐθυμία, εὐεστώ, γαλήνη. Diog. Laert. IX, 45, 46; Cicer. de Fin. V, 29; Senec. de Trang. an. 2, 3; Stob. Eccl. t. II, p. 76; Serm. I, 40 ; III, 34.
4 ἀφασία. Aristocl. ap. Euseb. Præp. ον. XIV, 18.
l’un que l’autre *, » c’est la formule dans laquelle il se renferme. De l'équipollence des raisons pour et contre doit suivre la suspension du jugement ?. Et l'ataraxie suit la suspension du jugement comme l'ombre suit le corps ἢ.
En effet, qu'est-ce qui trouble les hommes? Les opinions qu'ils ont sur les biens et les maux, et par suite leur désir des uns et leur crainte des autres. Or, sur le bien et sur le mal, comme sur tout le reste , le Pyrrhonien s'abstient de juger. Il est vrai que de même qu'il aperçoit des phénomènes, il reçoit aussi des impressions, et ne peut s’y soustraire. C'est ce qu'il y a en nous de forcé, de nécessaire 4. Il reçoit des impressions, et il y conforme sa conduite, comme il la conforme aux apparences que les sens lui présentent. Bien plus, il reconnaît parmi les apparences celle d’une nature divine et d’un bien suprême propre à établir dans la vie humaine l'égalité à laquelle il aspire ὃ; il s’y conforme donc comme à une règle inflexible. Les yeux fixés sur cet idéal, tout le reste lui semble indifférent. La richesse ou la pauvreté, la santé ou la maladie, la vie ou la mort lui sont égales. Rien de bon que la vertu, rien
1 Οὐδὲν μᾶλλον. Diog. Laert. IX, ὅτ; Gell. Moct. att. XI, 5,4.
2 Ἰσοσθένεια τῶν λόγων. Diog. Laert. IX, 76, τοι.
5 Diog. Laert. IX, 107 : Τέλος δὲ οἱ σκεπτικοί φᾶσι τὴν ἐποχὴν , ñ σχιᾶς τρόπον ἐπαχολουθεῖ ἡ ἀταραξία. Sext. Emp. Pyrrh. hypot. I, 29, 232.
4 Timon, ap. Diog. Laert. IX, τοῦ, et ap. Sext. Emp. adv. Math. VII, 130. Sext. Emp. Pyrrh. hypot. 1, 191, 197, 203.
5 Timon, ap. Sext. Emp. ads. Mathem. XI, 20.
BIMRELT; CHAPITRE. γι
de mauvais que le vice *. Mais il se garde bien d’affirmer pour cela qu’il y ait rien de bon ou de mauvais, de juste ou d’injuste en soi et par nature ?. Pour le bien et le mal, non moins que pour le vrai et le faux, il suit les apparences et ne prononce rien sur l'essence.
Le Pyrrhonien est donc sujet, comme tout le monde, à des impressions ou passions qui l’obligent d'agir. Il cède en cela à la nécessité. Mais ce qui est en son pouvoir, c’est de ne pas conclure de ces passions à des êtres réels et à des biens ou des maux absolus; c’est par où il se sépare du vulgaire. Il souffre et agit comme homme; mais comme philosophe il se renferme dans une entière inaction ÿ. Par là, il modère les passions elles-mêmes, que le commun des mortels aggrave par ses opinions; et il maintient son âme dans l’imperturbabilité 4, dans l’impassibilité $ absolue.
! Cicer. de Fin. 11, 13; Stob. Serm. cxxr, 28 ; Epictet. Fragm. 93, ed. Schweigh.
2 Sext. Emp. Pyrrk. hypot. III, 235 : ἐπέχει μὲν περὶ τοῦ φύσει τί ἀγαθὸν ἢ καχὸν, etc. Diog. Laert. IX, 67.
3 Sext. Emp. adv. Math. X1, 165: Κατὰ μὲν τὸν φιλόσοφον λόγον οὐ βιοῖ ὁ σχεπτιχὸς" ἀνενέργητος γάρ ἐστιν ὅσον ἐπὶ τούτῳ" κατὰ δὲ τὴν ἀφιλόσοφον τήρησιν δύναται τὰ μιὲν αἱρεῖσθαι, τὰ δὲ φεύγειν. VII, 30 : Μὴ εἰς τὸ παντελὲς ἀνενέργητον ὄντα, καὶ ἐν ταῖς κατὰ τὸν βίον πράξεσιν ἄπρακτον.
4 Sext. Emp. Pyrrh. hypot. I, 29: ἐν τοῖς δοξάστοις ἀταραξίαν...» ἐν δὲ τοῖς χατηναγκαισμιένοις μετριοπαθειαν. Cf. ibid. 25, et adv. Math. VII, 30. — Cicéron attribue à Pyrrhon le dogme de l’impassibilité absolue : Acad. 11, 42: « Pyrrho autem ea ne senlire quidem sapientem : quæ ἀπάθεια, no-
minatur, »
5 Sext. Emp. Pyrrh. hypot. III, 235 : ἦν μὲν τοῖς δοξαστοῖς ἀπαθὴς
Le Pyrrhonisme, c’est donc la suspension de tout jugement sur ce qui est précisément l’objet de la métaphysique, sur l’ètre absolu, l'essence, le principe intelligible des phénomènes sensibles, principe placé, suivant Pyrrhon, hors de notre portée, et dont la vaine poursuite est le tourment dé notre vie.
Cependant, Platon avait commencé à faire voir que, bien loin de nous être inaccessible, l’intelligible est identique avec les formes mêmes de notre intelligence. Seulement, il ne l'avait reconnu que dans les universaux, les généralités abstraites, qui ne sont que les attributs, non les essences et les principes des choses. Le premier, Aristote avait montré que le principe, l’essence intelligible de toute chose, étant l’acte individuel qui en constitue la nature ou l’âme, c’est l’objet, non d’une incertaine opinion, mais d’une vue ou d’un contact immédiat de l'intelligence ; il avait montré, enfin, que cet objet n’est, dans le fond, rien autre chose que l'intelligence qui lesaisit; bien plus, rien autre chose que l'acte même de cette intelligence. Dans ce noumène si obscur au point de vue des sens, il avait montré la vraie , l'unique lumière, qui éclaire seule μένει" ἐν δὲ τοῖς χατηναγχασμιένοις μετριοπαθεῖ. — Quelques sceptiques disaient, au lieu de limpassibilité ou de l’ataraxie, la douceur, πραύτης (Diog. Laert. IX, 128 ); variante qui semble avoir son origine dans cette pensée
d’Aristote : Βούλεται γὰρ ὁ πρᾷος ἀτάραχος εἶναι, καὶ μὴ ἄγεσθαι ὑπὸ τοῦ πάθους. Eth. Nic. IV, 5.