LIVRE 1, CHAPITRE IL
tout le reste; et, dans cet inconnu , le principe de toute connaissance, et la connaissance même.
Mais ce premier principe par lequel tout devait s'expliquer, Aristote l’avait laissé comme en dehors de la conscience humaine, enveloppé dans l’idée abstraite et imparfaitement déterminée de lacte pur. Ce ne fut sans doute encore aux yeux de Pyrrhon qu’une chose douteuse de plus, impossible à connaitre, nouveau et inutile sujet d’incertitude et de trouble.
En écartant l’idée , en interdisant la poursuite de principes invisibles, c'est-à-dire placés hors de toute expérience, d'intelligibles extérieurs en quelque sorte à l'intelligence, le Pyrrhonisme marche donc dans la même voie que l’Aristotélisme. Mais d’accord avec lui dans la négation, il ne le suit point dans l'affirmation. 1] oublie ou il rejette l'expérience supérieure qui est le fondement de la métaphysique, l'intuition, la vue immédiate de l’intelligible dans la conscience que l'intelligence ἃ d’elle-même. Suivant Aristote, la vraie philosophie consiste à s'élever au-dessus des agitations de la nature et de l'opinion, à ce faite sublime de l'intelligence pure où, ne faisant plus qu’un avec le principe immobile de tout mouvement, et réuni au bien suprème, on trouve dans la perfection de l'acte le repos et la paix inaltérable . Suivant Pyrrhon, le philosophe, en tant
1 Eth. Nic. X, 7, 8.
que philosophe, n’agira pas, et ce n’est qu'en demeurant, par la suspension de son jugement, dans une complète inaction, qu’il obtiendra l’ataraxie et la paix de l’äme.
Mais qu'est-ce qu’une félicité qui se réduit à une négation telle que l'absence de trouble ? Et cette imperturbabilité même, comment la trouver dans la suspension du jugement? Pyrrhon ne prétend pas, comme plus tard Épicure et Zénon, se soustraire entièrement aux passions : il n’aspire, comme Aristote, qu’à les modérer. Mais ce n’est plus, comme lui, en y faisant intervenir un principe supérieur qui les mesure, et qui, en les réglant, les transforme : c'est en s’en séparant. Dépouiller l’homme, tel est, selon lui, le problème que le philosophe doit résoudre τ. Mais par là, le philosophe laisse l’homme tout entier en proie à ses passions, tempérées peut-être, mais ni détruites ni réformées dans leur principe; et c’est pour se réduire à une impossible inaction, fiction contradictoire, où il cherche vainement un repos qui le fuira toujours. Le Pyrrhonien prétend ne se prononcer sur rien; au moins se prononce-t-il sur cela même; au moins dit-il qu'il ne dit rien. Il prétend s’abstenir de toute recherche du bien. Et qui le porte à s’en abstenir, si ce n’est le désir même du bien véritable? Sur une base qui
ὁ Aristocl. ap. Euseb. Præp. ev. χιν,
LIVRE 11; ICHAPITRETET 81 se dérobe dans le vide, comment établir surtout cette morale rigoureuse selon laquelle tout est indifférent , à l'exception de la vertu et du vice? Pour sortir de ce labyrinthe de contradictions, c’est inutilement qu'il s’épuise en subtilités sophistiques. Quoi qu’il dise, quoi qu'il fasse, il se dément, se réfute et se décrédite lui-même aux yeux des autres et aux siens propres Aussi le Pyrrhonisme eut peu de sectateurs et s’éteignit bientôt 1.
Mais tandis que la dialectique de Socrate se propageait dans les écoles sophistiques d’où sortit le Pyrrhonisme, ses doctrines morales avaient donné naissance à deux écoles plus fécondes, celle des Cyrénaïques et celle des Cyniques. Contraires l’une à l’autre, faisant consister le souverain bien et la fin de la vie humaine, l’une dans le plaisir, l’autre dans la peine ? et la vertu, ces deux écoles formaient une opposition commune à l'entreprise accomplie par Platon, de faire de la doctrine de Socrate, alliée au Pythagorisme , un système de philosophie spéculative qui rattachât les choses humaines aux choses divines comme à leurs principes, et qui fit converger la dialectique et la morale vers la théologie. Au Platonisme suc. cède l’Aristotélisme : les écoles cyrénaïque et cy-
1 Cicer. de Orat. IL, 17; de Fin. 11, 11, 13. Senec. Quæst, nat.