LIVRE I, CHAPITRE IL
les sensations font sur nous’. Quant aux affections, elles nous font connaitre uniquement le plaisir ou la douleur que les choses nous causent, et par où nous les jugeons bonnes ou mauvaises pour nous; elles ne nous font pas connaître ce que sont les choses elles-mêmes. C’est donc par les sensations et les anticipations seules qu’il nous est donné de juger des existences. Sur les affections repose la philosophie pratique; sur les deux premiers critériums, la philosophie spéculative, c’est-à-dire la physique. Maintenant le second de ces deux critériums, l’anticipation, est, comme le mot l’indique, ce par quoi on anticipe, on devance la sensation; c’est lidée générale, l’universel, souvenir de plusieurs sensations semblables ?, par lequel seul on les prévoit et les prédit; c’est donc la condition de toute recherche, de toute question, de toute opinion, de toute argumentation, la base de la science et du raisonnement ὃ.
Les Cyrénaïques n'avaient admis aucun autre critérium que la sensation et l'affection 4. Démocrite avait opposé aux sens la raison , à qui seule il était
1 Diog. Laert. X, 31: Κριτήρια τῆς ἀληθείας εἶναι τὰς αἰσθήσεις χαὶ τὴς προλήψεις καὶ τὰ πάθη.
? Diog. Laert. X, 33 : Καθολιχὴν νόησιν ἐναποχειμιένην, τουτέστι μνήμην τοῦ πολλάκις ἔξωθεν φανέντος. ..
5. Ibid. Sext. Emp. adv, Math. I, 57 ; XI, 21 ; Cic. de Nat. Deor. I, 16.
4 Sext. Emp. adv. Math. VII, 200. Aristot, Metaph, IV, 5; de An. 1, 2.
donné de connaître les principes, c’est-à-dire les atomes et le vide. Mais ce n'était là encore que la connaissance sensible, étendue du visible à l’invisible, et non un critérium distinct, principe spécial du raisonnement et de la science. Aristote, en plaçant dans la sensation le point de départ de toutes nos connaissances, avait admis, en outre, les notions, qui résultent du souvenir de plusieurs sensations, et qui forment les éléments de la science. C’est de cette théorie que sortit celle d’Épicure. Mais, au fond, Aristote n'avait pas réduit les notions au simple souvenir des sensations : il y avait vu les différents rapports possibles de la matière au principe supérieur dont la connaissance intime est le fond de notre intelligence ; par conséquent, il y avait reconnu des possibilités qui reposent dans l'entendement avant que les phénomènes sensibles viennent en déterminer la réalisation.
L'anticipation d'Épicure est uniquement l’empreinte ! que laisse de soi la sensation plusieurs fois répétée. C’est une image, une copie exacte ; et c’est pourquoi elle ἃ l'évidence intuitive et la certitude infaillible de la sensation ?. Où subsiste-t-elle cette image, cette empreinte ? Dans quelle faculté différente de la sensation même, qui n'est pas capable
! τύπος. Diog. Laert. X, 33.
? Sext. Emp. adv. Math. VIN, 203. Diog. Laert. X, 33 : ἐναργεῖς οὖν εἰσὶν αἱ προλήψεις.
LIVRE I, CHAPITRE Il. 87 de mémoire 1 ? C’est ce qu'Épicure se füt vainement efforcé de déterminer.
Toute connaissance ἃ donc dans les sens seuls sa premiere source. L’anticipation n’est pas un élément original de savoir : elle n’est que la sensation continuée, prolongée en un souvenir. — C'est la théorie péripatéticienne diminuée de la partie supérieure qui en est le lien et la clef de voute.
Enfin, l'anticipation n’est encore en elle-même que l'empreinte individuelle de sensations particulières ?. Pour qu'elle devienne le signe et, par suite, l'anticipation véritable de toutes les sensations auxquelles elle ressemble, il faut la représenter par le mot. C’est du mot qu'elle reçoit la généralité qui la rend l'élément de la science. C’est sur les mots que portent le Jugement, le raisonnement, la démonstration; c’est dans les mots enfin que consiste le vrai et le faux. Corollaire inévitable d’une doctrine qui, n’admettant d’autre source primitive du savoir que les sens, ne saurait expliquer que par le langage tout ce que l’entendement ajoute aux sensations.
Déjà, par cela seul qu'il négligeait ou qu'il rabais-
1 Diog. Laert, X, 31.
? Voy. Gassendi, Animadv. in dec. libr. Diog. Laert., p. 137 (Lugd., 1649, 3 vol. in-f°), t. I, p. 157.
5 Sext. Emp. adv. Math. VIII, 13, 258; Pyrrh. Hypot. 11, 107.
Plutarch, adv. Col, 15, 22.
88 PARTIE IJV.—HISTOIRE.
sait le principe supérieur posé par Aristote au faite de la connaissance, Straton inclinait vers la théorie nominaliste, qui ne fait consister la généralité, et par suite la vérité et la fausseté du jugement que dans les mots. Ce principe supérieur, Épicure le rejette, et dès lors il se réduit à un nominalisme absolu. Seulement, tandis qu'Aristote avait paru rapporter uniquement les mots à l'institution hu— maine ἵν suivant Épicure c’est la nature qui nous les a d’abord suggérés? : opinions qu’il est facile de concilier ensemble.
Ainsi, selon la canonique épicurienne, nulle connaissance qui ne dérive des sens; et dans la sensation, dans l'anticipation qui en est le souvenir, dans le mot qui l'éxprime, nulle erreur. L'erreur n’a lieu, comme la vérité proprement dite, que dans le jugement, dans l'opinion qui rapporte les mots aux anticipations, les anticipations aux sensations 5.
A la canonique d’Épicure répond parfaitement sa physique ou physiologie 4. D'abord, il n’y a que des corps. Ensuite, d’après le vieil axiôme dont la distinction péripatéticienne de la puissance et de l'acte semblait avoir dissipé pour toujours le prestige, d’après cetaxiôme abstrait et vague selon lequel rien ne vient
! De Interpr. 2.
? Diog. Laert. X, 75.
5 Sext. Emp. adv. Math. VII, 210 sqq.
ὁ Φυσιολογία, Voy. Gassendi, Animadv. τ. I, p. 159.