LIVRE ÏI, CHAPITRE IT
Tout était signe, présage redoutable. Tous les mouvements, tous les bruits de la nature semblaient le langage ou le geste mystérieux de divinités terribles : partout, à tout instant, en toute circonstance, mille sujets d'appréhensions', de précautions, d’expiations. Au-dessus des dieux eux-mêmes, le Destin aveugle et inflexible. Au-delà de cette vie, enfin, un monde inconnu et redoutable, un empire ténébreux où régnait un éternel silence, des abimes ceints de fleuves stagnants ou enflammés, peuplés d’ombres et de fantômes, et où les plus heureux regrettaient encore les maux et les ennuis de la terre. Telles étaient les images funestes dont la religion accablait les esprits ?, et que la philosophie essayait de dissiper.
Déjà l'école cyrénaïque avait attaqué la croyance aux dieux : Théodore de Cyrène en avait reçu le nom d’athée ὃ. Évhémère, son disciple, et contemporain d'Épicure, cherchait à prouver que les dieux prétendus de la Grèce n'étaient que des héros ou des rois divinisés par l'admiration des peuples 4. D'un autre côté, la philosophie péripatéticienne
1 Voy. Menandr. ap. Stob. Serm. xcvrrr.
2 Lucret. I. I, v. 63.
5. Diog. Laert. 11, 86, 97; Plut. adv. Stoic. 31; Οἷς. de Nat. Deor. ΤῊ Le
4 Plut, de 75. et Os. 23, Vid. Davis, et Boher. ad Cic. de Nat. Deor.
avait banni de la nature toute intervention extraordinaire et miraculeuse de la divinité : elle niaït, en général, les démons, divinités inférieures que l'on croyait préposées au gouvernement de l’univers ; elle rejetait toutes les fables, et jusqu'au langage mythique dont la philosophie de Platon avait retenu l'usage. Peut-être même l’école de Cyrène et l'école péripatéticienne se rapprochaient-elles jusqu’à un certain point par leur antipathie commune pour la mythologie. Du moins, Évhémère vivait auprès de Cassandre, qui avait été probablement, comme son père Antipater?, élève d’Aristote$, et qui fut toujours l’ami de Théophraste 6 et de Démétrius de Phalère ?.
Mais nulle autre secte ne déclara si hautement la guerre à la religion commune, que la secte d'Épicure. On dit que la mère de celui-ci faisait métier d'aller lire des formules lustrales dans les maisons des pauvres, et que tout enfant il l’y accompagnait et l’assistait 6. Peut-être fut-ce de là que lui vint ce
Diod. Sic. 1. VI, ap. Euseb. Prap ev. II, p. 59.
? Voy. Plut. in Alex.
Aristote lui avait écrit neuf lettres, et le fit son principal exécuteur testamentaire (Diog Laert. V, τα). Il laissa aussi des lettres , dont une sur la mort d’Aristote, Plut. ir Coriol. et in Cat. maj.
4 Diog. Laert. V, 37.
5 C’est au nom de Cassandre que Démétrius de Phalère commandait à Aïhène;. — Antipater et Cassandre paraissent avoir toujours favorisé les Péripatéticiens ; Antigone protégeait les Stoiciens.
Diog. Laert. X, 4 Voy. Bayle, Dict. hist., art. Epicure, rem. C.