LIVRE 1, CHAPITRE Il
les autres sont attachés à des actes par eux-mêmes sans mouvement, et en partie ou entièrement indépendants du corps. Or, les premiers, n'étant que le remède d'un mal, ne sont par conséquent des plaisirs que d’une manière accidentelle et relative"; les seconds seuls sont par nature et par essence des plaisirs. Ceux-là sont bornés comme les besoins et les forces du corps : ceux-ci peuvent toujours croitre; ceux-là sont passagers, et cessent avec les nécessités corporelles : ceux-ci sont par eux-mêmes susceptibles d'une durée indéfinie. Le plus grand de tous les plaisirs, le seul absolument vrai, la source premiere de tous les autres, c’est celui qui est attaché à l'exercice du seul acte entièrement indépendant du corps et exempt de mouvement, l'acte de la pensée spéculative, immobile dans la contemplation d'elle-même ; tel est le plaisir qui forme l’éternelle félicité de Dieu?. En résumé, le plaisir consiste moins dans le mouvement que dans le repos 3, et la raison en est qu'il est essentiellement attaché à l'acte, et que l'acte est supérieur au mouvement, Or, comme Aristote, Épicure reconnaît dans les plaisirs de la chair un remède d’une douleur, et à ce plaisir de mouvement il préfère celui qu’il appelle, d’un mot dérivé des formules péripatéticiennes, plai- 1 Eth. Nic. NVIL, 14 : Λέγω δὲ κατὰ συμεθηχὸς ἡδέα τὰ ἰατρεύοντα.
. € x . , \ + τ TS , Ψ ® 1.1. Διὸ ὁ θεὸς αἰει μίαν και ἁπλῆν χαιρεῖ ἡδονήν. Metaph. XII, 7.
5 Æth, Nic. loc. cit, Καὶ ἡδονὴ μᾶλλον ἐν ἠρεμία ἢ ἐν κινήσει.
sir constitutif", c’est-à-dire le plaisir paisible et durable de l'âme. C'est celui-ci qui est seul le souverain bien de l’homme et le but auquel tend le sage. Le moyen, l'unique moyen qui y conduit est la vertu. Le plaisir étant seul le véritable bien, la vertu est par elle-même sans aucune valeur; le beau sans l’agréable est un mot vide de sens?, Mais comme on fait cas de la médecine à cause de la santé qu’elle procure, de même il faut estimer la vertu, parce qu'elle est le chemin du plaisir $. La tempérance prévient les douleurs qu’amènent nos désirs; la force ou le courage, celles qui viennent de nos craintes; la justice sert à nous garantir de l’injure d'autrui. La prudence enfin, vertu spéciale de l'intelligence, discerne les vrais biens et les vrais maux, l'utile et le nuisible. C’est pourquoi elle est la source de toutes les autres vertus, et l'instrument par excellence de la félicité 4.
Mais maintenant en quoi consiste-t-il, ce plaisir de l’âme si supérieur au plaisir du corps? Les sens sont, aux yeux d'Épicure, la seule source originale de nos connaissances et de nos affections. De même donc que les idées ne sont que le souvenir des sensations, souvenir par lequel ensuite nous les an-
1 Ἡδονὴ χαταστηματική. Diog. Laert. X, 136.
2 Cicer. de Fin. IT, 15.
Diog. Laert. X, 138, 1,0, 150, 151. Epic. ap. Stob. Serm. xzxrt, 159.
4 Diog. Laert. 132, 144, 145.