LIVRE I, CHAPITRE II
et la nature ne la lui garantit pas à elle seule : comment donc pourra-t-il et lacquérir et la conserver ἢ Par la liberté. La liberté est le dernier ressort, la cheville ouvrière de tout le système d'Épicure. Rien ne lui est plus à cœur, non pas même la destruction de la religion. « Mieux vaudrait encore être asservi aux fables vulgaires sur les Dieux, qu'à la fatalité des physiciens. Encore peut-on espérer de fléchir les Dieux; mais la nécessité est inexorable ï. »
On ἃ vu que dans la théorie des principes des choses, à l'impulsion fatale, considérée par Démocrite comme la seule cause de tout mouvement, Épicure ajoute Ja pesanteur et la déclinaison; c’està-dire qu’à la nécessité il ajoute, avec Aristote, et la nature et surtout le hasard. Maintenant c'est sur le hasard qu’il prétend fonder la liberté, et toujours par la doctrine d’Aristote ; mais par la doctrine d’Aristote toujours diminuée du principe métaphysique dont elle dépendait tout entière.
Aristote avait dit que de deux propositions contradictoires dont lune affirme, l’autre nie un événement futur, on ne peut pas toujours dire que l’une en particulier et détachée de l’autre soit vraie, et l’autre fausse; qu'en effet il y a des événements contingents qui peuvent être ou ne pas être, et que, si de deux propositions contradictoires sur un événe-
Epic. ap. Diog. Laert. X, 41.
ment futur quelconque, lune était vraie de tout temps, cet événement ne pourrait pas ne pas arriver, et par suite tout serait nécessaire. D'où la conclusion que, pour maintenir le hasard et la liberté, il faut avouer qu’étant données deux propositions contradictoires sur un événement futur et contingent, l'alternative, la disjonctive seule est vraie, mais que des deux propositions prises séparément et déterminément, ni l’une ni l’autre 1v'est vraie ni fausse”. Après Aristote Épicure oppose, au nom du hasard, et de la liberté, une exception à l’axiôme universel qui est la première loi de la raison. Après lui il soutient que de deux propositions contradictoires, il n'est pas nécessaire que l’une des deux en particulier soit vraie et l’autre fausse, parce que d'une décision du libre arbitre non encore éffectuée, on ne peut rien dire et rien savoir à l'avance ?. Mais la philosophie d’Aristote réserve, suppose une science supérieure de Dieu où tout a sa vérité et sa raison, non pas proprement à l'avance, mais dans un présent indivisible; elle suppose un premier principe placé au-dessus des conditions de temps auxquelles les actions et les connaissances humaines sont soumises, principe où l'indétermination des choses contingentes a sa détermination supérieure 3, où les actes
1 De Interpret. 9.
2 Cic. de Fato, c. y; de Nat. Deor. 1, 19, sqq. ; Acad. IV, 135. 5 Ammoun, ἱγὲ libr. de Interpr. loc. cit. : Καί ἐστι τὸ ἀυτὸ τῇ μὲν φύσει τῇ
libres de la volonté elle-même ont leur origine éternelle. Ce principe, Épicure le supprime. Déjà Straton avait laissé comme ensevelie sous l’idée du hasard , placé à l'origine des choses, celle de la cause premiére. Épicure la rejette entièrement. Il a rapporté au pur hasard la première origine des choses : sur ce pur hasard il prétend fonder la liberté. — L'âme n'est qu'un assemblage d’atomes; mais l’atome a le pouvoir de décliner de sa direction naturelle d’une quantité insensible. Le pouvoir de décliner, uni dans l'âme avec l'intelligence , c'est le libre arbitre. D'abord, sujets à mille impulsions diverses, nous avons le pouvoir, dans tel temps, dans telle circonstance arbitrairement choisis, de décliner, d’infléchir tant soit peu les mouvements que nous recevons,et de dévier ainsi à notre gré de la direction qui nous est imprimée. Ensuite nous avons le pouvoir de dévier de notre propre inclination naturelle, et d'échapper ainsi à la nécessité intérieure, comme à celle du dehors. Telle est l’idée qu'Épicure s’est faite de la liberté τ. Par la déclinaison primitive, l'atome,
ἑαυτοῦ ἐνδεχόμενον, τῇ δὲ γνώσει τῶν θεῶν οὐχέτι ἀόριστον, ἀλλ᾽ ὡρισμιένον. Cependant cette explication n’a été donnée formellement que par les Néoplatoniciens, Voy. le chapitre suivant, 1 Lucret. 1. II, v. 260 :
Declinamus item motus nec tempore certo Nec regione loci certa, sed ubi ipsa tulit mens 488:
Pondus enim prohibet ne plagis omnia fiant
dévié de son mouvement naturel, est allé, rencontrant dans le vide d’autres atomes, s’engager sous les lois de la nécessité. Par la liberté, interrompant la chaine des causes, échappant aux liens du destin, l’âme marche indépendante où l’appelle le plaisir*.
Avant tout, le sage évite donc les occasions extérieures de trouble. Délivré par la physique des terreurs de la superstition, il ne s’expose pas aux inquiétudes dont l'ambition est la source. Il ne s’immisce pas dans les affaires publiques; vivre ignoré? est tout son désir. Il évite jusqu'aux soucis que donnent une femme et des enfants. Surtout il se préserve soigneusement des peines dévorantes de l'amour; et loin d’y reconnaitre comme Platon quelque chose qui vient des Dieux mémes, il n’y voit qu’une maladie funeste, la plus dangereuse de toutes 3, Enfin, tandis que le vulgaire, s’abandonnant aux impres-
Externa quasi vi; sed ne mens ipsa necessum Intestinum habeat cunctis in rebus agendis, Id facit exiguum clinamen principiorum
Nec regione loci certa nec tempore certo.
4 Lucret. L IL, v. 255 :
Principium quoddam quod fati fædera rumpat, Ex infinito ne caussam caussa sequatur.
OR Ce Fatis avolsa voluntas,
Per quam progredimur quo ducit quemque voluptas. 2 Ad: βιώσας.
5 Diog. Laert, X, 140; Lucret. 1. IV.