‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 49 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

sions diverses qu'il subit, se laisse agiter sans cesse par la douleur et la crainte, par des joies et des espérances fugitives et trompeuses qui ne laissent après elles que l’ennui et le regret, le sage, par sa volonté libre, détourne son esprit de la considération du mal; il le porte et le fixe au contraire sur le souvenir et l'espoir du plaisir’, surtout de ce plaisir qui ne change pas, le seul vrai et le seul durable, l'absence de la douleur. Ainsi retiré en lui-même, il se tient à l'abri de toute espèce de trouble, isolé, indépendant, comme un atome à l’écart dans le vide ; ou plutôt il est pareil aux Dieux, tranquilles, exempts de soucis, dans les intervalles vides des mondes qui tourbillonnent autour d'eux. Tandis que reconnaissant en soi une activité intelligente engagée dans les liens des sens, le Péripatéticien n’aspire qu'à soumettre ses passions à la mesure de la raison, l'Épicurien semble vouloir s'affranchir absolument de toute passion; s'il avoue encore, avec les Péripatéticiens, que dans la félicité et la sagesse humaine, il y a des degrés, du plus et du moins ?, cependant il prétend au nom de sage, que, depuis Pythagore, on avait laissé aux Dieux, et qu’Épicure osa réclamer pour lui-même $. Avec ce

1 Voy. Gassendi, Arimad., p. 1200. Cic. Tuscul. TII, : Levationem autem ægritudinis in duabus rebus ponit, avocatione ἃ cogitanda molestia et revocatione ad contemplandas voluptates, etc. Diog. Laert. X, 127.

? Diog. Laert, VII, 121; concession à laquelle se refusent les Sloiciens.

3 Cicer, de Fin. II, 3.

qui est rigoureusement nécessaire pour vivre, du pain et de l’eau, il se vante de n’être pas moins heureux que Jupiter”. Dans l'asile inviolable qu'il s’est fait en lui-même, il n’est plus dépendant des biens et des maux corporels et extérieurs, comme les hommes le sont toujours plus ou moins dans la philosophie d’Aristote. Les maladies les plus cruelles, les plus pénibles infirmités ne peuvent rien sur lui; il s’en rit, et, brülé vif dans le taureau de bronze de Phalaris, il y jouit encore de la félicité divine ?.

Mais qu'est-ce qu’un plaisir négatif qui ne consiste qu’à être exempt de douleur ou de souci? « C’est, dit Plutarque, la joie d'esclaves délivrés des fers et du cachot, qui ressentent, apres les coups et le fouet, la douceur de s'oindre et de se baigner, mais qui n'ont jamais connu ni goûté une joie libre, pure et sans mélange ?. » Est-ce donc là la plus grande félicité qui soit réservée à l'homme? « Mais, dit encore Plutarque, parmi les animaux euxmêmes, les plus nobles et les plus délicatement organisés connaissent d'autres plaisirs que d'échapper à la douleur. Rassasiés, et tous leurs besoins satisfaits, c’est alors qu'ils se plaisent à chanter, à nager, à voltiger, à se jouer entre eux. Le mal évité, ils

1 Stob. Serm, xvr, 30, 34 ; Clem. Alex. Strom. II, p. 415.

2 Cicer. Tuscul. V, 26; Plut. Von posse suav. ele., 3. 5 Plutarch. loc. cit., 8.

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