‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 50 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE:II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE:II

cherchent encore le bien ; ou plutôt s'ils ont éloigné d'eux ce qui leur était douloureux et étranger, c'est comme autant d'obstacles qui les empéchaient de poursuivre ce qui leur est le plus propre et la meilleure partie de leur nature . » Aristote avait dit en d’autres termes la même chose. Faire consister le souverain bien de l'homme dans le plaisir qui remédie au mal, c'est donc le réduire à la condition des parties les plus basses de la nature animée; c'est, par conséquent , le réduire aux éléments inférieurs de sa propre constitution. Faire consister le plus haut degré de ce plaisir même dans la pure et simple absence du mal et de la douleur, c’est placer la perfection et l'idéal de l’homme encore au-dessous de la vie animale, dans l’état de l'entière insensibilité. Le plaisir stable d’Épicure, disaient avec raison les Cyrénaïques, c'est l’état de ceux qui dorment : bien plus, c’est l’état d’un mort ?. En effet, si le terme extrême de la félicité est de ne souffrir et de n’appréhender aucune douleur, qui ne voit que ce qu'il y ἃ de plus désirable pour l'homme c'est de mourir, et que ce qui eùt mieux valu encore eût été de n'exister jamais 3? C’est ce que

1PIbid. 7, ? Diog. Laert. II, 89 : Ἐπεὶ ἡ ἀπονία οἱονεὶ καθεύδοντός ἐστ' χατάστασις.

Clem. Alex. Strom. II, 417 : Νεχροῦ χατάστασιν ἀποκαλοῦντες. 3 Euripid, ap. Stob. Serm, CXX , 17 :

To un γενέσθαι χρεῖσσον ἢ φύναι βροτούς

proclama hautement Hégésias, un Cyrénaique converti au principal dogme de l'Épicurisme, au dogme qui faisait consister le souverain bien dans l'absence de la douleur *. Et, persuadés par ses discours, tant de gens, dit-on, se donnérent la mort, qu'on fut obligé de lui défendre d'enseigner ?.

Deux choses, étroitement liées, attirèrent toujours la foule dans l'école d'Épicure, et firent de cette école la plus nombreuse de l'antiquité? : d’abord le besoin d'échapper enfin à la superstition qui troublait surtout la vie du vulgaire, ensuite les noms attrayants d'intérêt et de plaisir. Mais à la place des terreurs religieuses, la doctrine d'Épicure ne mettait que la tristesse plus accablante encore d'un athéisme mal déguisé ; sous le nom du plaisir, elle ne promettait, comme le but et la récompense de la vie la plus austere, que l’insensibilité et l'indifférence, dernieres ressources du désespoir. Plus de puissances surnaturelles qui troublent la nature; mais aussi plus de providence bienfaisante qui veille sur elle, et en qui l'infortune puisse se réfurgier. Au delà de cette vie, plus rien à craindre, mais. aussi plus rien à espérer; plus d'espoir d’être un

jour plus heureux ni meilleur; dans cette vie même,

! Diog. Laert. IL, 96 : Τέλος... τὸ un ἐπιπόνως ζῇν pride λυπηρῶς.

Cicer. Tuseul, 1, 3,4; Plutarch, de 4m. prol, 5. 5. Diog. Laert. X, 9 ; Plutarch. de Latenter viv. 3; Cicer. de Fin. 1, 20. Senec, Ep. 79; Lactant. Znstit. div. ΠῚ, 15.

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nul autre bien, nulle autre joie digne de ce nom, que de se dérober à la douleur. De même que 51] n'y avait point de maladies, on n'aurait pas besoin de médecine, de même, dit Épicure, s'il n'y avait pas de douleur, on n'aurait que faire de la philosophie ". Et tout le secret de cette médecine morale, le mot de la sagesse, l’art de vivre, c'est d'arriver à ne plus rien sentir.

En général, d'accord avec la philosophie péripatéticienne pour ne rien admettre en dehors de l’évidence immédiate de l'expérience, l'Épicurisme refuse de s'élever avec la métaphysique à l'expérience supérieure de l'intelligence pure. En même temps, il essaie, avec le secours de la philosophie même qu'il repousse, de s'affranchir, encore mieux qu’elle n’a su le faire, des entraves des sens. L'Épicurisme refuse de s'élever avec la métaphysique péripatéticienne à l’idée de l’action immatérielle, et il cherche avec elle à se dégager du mouvement qui est le propre des choses sensibles. Entre le mouvement et l’acte immobile, il demeure donc, comme à moitié chemin, dans l'immobilité du repos.

Dans la nature, au delà du corps, le vide absolu ; dans l’ordre de la science , au delà de la sensation, l'anticipation, qui n’en est que la copie affaiblie et comme le moule vide; dans l’ordre moral, au

MOrc. de Ein. dd, 13:

delà des affections sensibles, l’insensibilité. Ainsi , par une contradiction , inexplicable en apparence, et pourtant inévitable, l'Épicurisme ne reconnait d'autre critérium , d’autre regle du bien et du mal que la passion, et il met le souverain bien dans l’absolue impassibilité. une abstraction , une négation, un rien, qu’il décore du vain nom de plaisir.

Enfin, pour expliquer le passage de l’indépendance originelle des éléments à l'égard les uns des autres, à la constitution du monde, pour expliquer ensuite le retour final de läme humaine à l’indépendance intérieure, condition de l’ataraxie et de la félicité, l’Épicurisme invoque un principe placé comme en dehors de la nature et supérieur ἃ ses lois, la spontanéité, sous la forme de la déclinaison dans l'atome, de la libre volonté dans l'âme; élément encore emprunté à la philosophie péripatéticienne. Mais, tandis qu Aristote donne à Ja spontanéité par laquelle commencent et la nature et la vie morale, un principe antérieur encore et plus profond, qui est l'action même de Dieu, au contraire, fidele à sa méthode constante de toujours déduire le supérieur de linférieur, l’intelligible de la matière, c'est dans l'aberration inexplicable de corpuscules inanimés qu'Épicure cherche l’origine et du monde physique et de la liberté. Un mouvement qui commence, et pourtant sans cause, tel est le postulat arbitraire de la physique, de la

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