LIVRE 1, CHAPITRE IT
Le souverain bien et le seul vrai Dieu, c'était, suivant eux, la nature. De là rien de mal dans le monde, sinon la vaine fumée! des opinions humaines. Tout ce qui était naturel était bon ;? formule spécieuse, d’où suivait ce mépris de toute bienséance, cette impudeur choquante tant reprochée aux Cyniques, et qui n'est qu'une conséquence outrée du principe sur lequel l'antiquité païenne reposait : la divinité de la nature.—Mais de plus, la nature, selon les Cyniques, était sans doute une force intelligente, la raison même luttant, pernant dans la matiere. De là l'identité de la peine et du bien. Aussi leur modele avoué était Hercule, le héros honoré de la race guerriere des Doriens, et qui avait, par ses travaux, enseigné la vertu sur la terre et mérité le ciel. C’est à lui qu'ils faisaient honneur de l'invention de la vie cynique ?. Le lieu extr, des MSS. de la Bibl. du Roi, τ. X et ΧΙ. — Jamblique, vit, Pythag. ce. 18, attribue à Pythagore cette maxime : ἀγαθὸν οἱ πόνοι" αἱ δὲ ἡδοναὶ ἐκ παντὸς τρόπου χαχόν CF, Stob. Serm. I, 26; XVII, 8. Speusippe, qui suivait en général les Pythagcriciens ( Aristot, Eth. Nic. 1, 6), se contentait de
dire que le plaisir était moyen entre le mal et le bien (Ibid. VIT, 13).
1 Τύφος. Diog. Laert. VI, 83 ; Sext. Empir. adv. Math. ΜΠ], 5; cf. Gatak. ad M. Antonin. 11, 15, 17; VI, 13.
? Diog. Laert. VI, 71.
5 Ausone, Epigr., fait parler ainsi Antisthene : Inventor primus Cynices ego. Quæ ratio isthæc ? Alcides multo dicitur esse prior.
Alcida quondam fueram doctore secundus ,
Nune ego sum Cynices primus, et îlle deus.
Julian, Orat. VI, ap. Menag. ad Diog. Laert. V1, ἃ.
où ils se réunissaient était le Cynosarge, qui lui était consacré !, et c'est du nom de ce lieu , probablement , qu'ils prirent d’abord le leur. Dans leur costume même, ils s’efforçaient de représenter Alcide ?. Comme les Pythagoriciens ὁ, ils n'avaient d'autre vêtement qu'un manteau; et ils le portaient l'épaule droite découverte 4, comme si c'eût été la dépouille du lion de Némée*., Quelques-uns même porterent, au lieu de pallium, une peau de lion 6, Un bâton d'olivier représentait la massue7, qui avait, disait-on, été faite du même bois 8.
Il en fut à peu près de même des Stoïciens. Ils considéraient le fils d’Alcmène comme le rénova-
Diog. Laert. VI, 13; Plutarch. ir Themist, c. τ.
3. Seulement, tandis qu'Hercule est toujours représenté avec les cheveux courts, ils portaient les cheveux longs (Epict. Dissert. IV, 9), ainsi que la plupart des philosophes, excepté les Péripatéticiens, parce que porter les cheveux courts était considéré comme une recherche d’élégance.
5 Voy. Octav. Ferrar. de Re vest. P. IL, 1. IV, c. τό. — Les anciens Spartiates ne portaient aussi que le τρίσων, sans tunique.
αν Gatak. ad M. Antonin. IV, 30. Les Stoïciens portaient, de plus que les Cyniques, la tunique. Juvénal :
Le Qui nec Stoicos nec sloica dogmata legit A cynicis tunica distantia.
5 Lucian. Pit. auct.
6 Fabric. ad Sext. Empir. adv. Maih. IL, 105.
7 Lucian. Pit. auct. S. August, Civ, Dei, XIV, 20. Dans un monu-
ment du musée de Fulvio Orsini, Diogène est représenté appuyé sur une
massue, V. Alb. Ruben. de Re vest, 1, 7, el Fabrice. ad Sext. Empir.p, 39. ÿ V. Thom. Gale, ad Palæph. de Incred. hist. 37 (Opusc. mythol.
Amstel. 1688, in-8°, p. 437).
LIVRE I, CHAPITRE 11. 121 teur de la philosophie; c’est-a-dire, sans doute, comme celui qui l'avait remise en vigueur le premier depuis que les dieux avaient cessé de régner sur la terre. C'était en lui aussi qu'ils cherchaient leur modèle; et le plus illustre des disciples de Zénon, Cléanthe mérita, par sa constance et sa force d'âme , le surnom glorieux de second Hercule ?., — C'est qu'en effet le fondateur de la philosophie Stoicienne, Zénon de Cittium , avait été disciple du Cynique Crates, disciple lui-même de Diogene. Dans le principal de ses ouvrages, le célebre traité de la République , il suivait les maximes de la philosophie cynique jusque dans leurs plus étranges conséquences?. Toujours elle resta, pour les successeurs de Zénon, une sorte de type idéal de la sagesse pratique, supérieure aux opinions vulgaires. Et quand le Stoiïcisme, au terme de sa carriere, finit par se restreindre aussi à la morale, ce fut pour remonter à sa source, et revenir se confondre presque entièrement avec le Cynisme.
Mais Zénon ne se renferma pas d’abord dans les mêmes limites que les Cyniques. En leur empruntant leur principe, il le rapporte à une source plus
| Alleg. Homer. ap. Gale, Opusc. mythol. p. 453. Cf. Plutarch. de E1 ap. Delph. 6. Sophocle, dans son Palamède, louait Hercule d’avoir le premier fait connaitre les mouvements des astres,
? Diog. Laert. VI, 168.
ΠΑΡ. Sext. Empir. Pyrrk. hypot. IL, 23, 23.
profonde, à une idée antérieure et plus générale, et il en tire un vaste systeme, où la pratique n’est que le complément de la spéculation. Or cette idée nouvelle, c’est le principe de la morale cynique uni avec celui de la philosophie péripatéticienne dans un principe moyen, plus général que l'un, plus particulier que l’autre; ou encore, c'est le principe de l’Aristotélisme, descendu de la métaphysique à la région inférieure de la physique et de la morale pratique: ce n'est ni le labeur ou la peine, ni le pur acte, c’est l’mtermédiaire dans lequel ils sont joints, la tension, c'est-à-dire l’action commencant dans la matiere le travail et le mouvement; l’action dans la nature et dans l'humanité.
Cléanthe comparait les Péripatéticiens à des lyres qui font entendre de beaux airs et ne les entendent pas ?. Ainsi les théories d’Aristote renfermaient un beau sens ignoré de ceux même qui les professaient, et que le Stoicien se croyait sans doute appelé à révéler. Et, en effet, pendant que l’école péripatéticienne, s'éloignant de plus en plus de son premier
‘ Pythagore avait fondé la musique sur les rapports des tensions des cordes sonores. Héraclite avait comparé l’antagonisme des contraires dans la nature à la tension de l'arc et de la lyre. Diogène avait dit que la fin du πόνος était le ton ou la tension de l'âme. 51:00. Serm. VII, 18. Il avait donc déjà montré dans le τόνος la cauke finale, sinon encore la cause efficiente de la peine.
2 Diog. Laert. VI : ἔλεγε δὲ χαὶ τεὺς ἐκ τοῦ Πεοιπαάτου ὅμνοιδν τι πάσχειν
DENRE T, CHAPITRE 'ET 123 principe, se dispersait en des directions divergentes dans les parties inférieures ou accessoires de la philosophie, l’école stoicienne se rassemble autour d’une doctrine fortement unie, liée indissolublement en toutes ses parties !, et où toutes les conséquences, dans une connexion étroite avec le principe, devront porter au même degré le caractere de l'évidence et de la certitude. Comme on faisait remarquer à Zénon le grand nombre des auditeurs de Théophraste : « Ce chœur est plus nom breux que le mien, répondit-il, mais le mien est plus d'accord. ? »
C'est qu'au principe de la philosophie péripatéticienne, à l’idée de l'acte pur, qui semblait, comme une inutile abstraction, laisser la science errer sans direction certaine dans le domaine vague de l’opinion, le Stoicisme vient substituer un principe plus concret et plus sensible, d’où sort une science plus circonscrite et plus fortement unie, qui semble ne perdre en étendue et en élévation que pour gagner en force et en solidité.
Comme le Pyrrhonisme et l’Epicurisme, le Stoicisme ne veut rien accorder à l'opinion. Le sage
# Cic. de Fin. V, 28 : Mirabilis est apud 1105 contextus rerum. Respondent extrema primis, media utrisque, omnia omnibus Cf. IT, %.
2 Plutarch. de Prof. 6 : ὁ δὲ Ζήνων ὁρῶν τὸν Θεύφράστον ἐπὶ τῷ πολλοὺς ἔχειν μαθητὰς θαυμαζύμιενον, ὁ εχξίνου μὲν χορὸς, ἔφη, μείζων. οὐυνὸς. δὲ
doit étre exempt de trouble; l’ataraxie est son caractère, les incertitudes de l'opinion ne sauraient lui convenir ᾿. Mais dans cette pensée commune à toutes les doctrines qui succèdent à l’Aristotélisme, ce qui est propre aux Stoiciens, c'est que l'opinion n’est, selon eux, que faiblesse?, et que c’est à ce titre qu’ils la réprouvent. Ce n'est plus dans l’inaction, l'inertie de Pyrrhon et d’Épicure, c'est dans la force qu'ils placent la sagesse : de la force vient la science, et de la faiblesse seule l'opinion. Dès lors toutes ces études qui se rapportent aux objets de l'opinion, et qui ne peuvent dépasser les bornes de la probabilité, tous ces arts qui formaient la partie exotérique de l’enseignement du Lycée, et dans lesquels l’école péripatéticienne dégénérée semblait s’oublier de plus en plus, les Stoiciens les enveloppent dans un commun dédain 4. Politique, histoire, art oratoire, tout ce qui n’est pas la philosophie proprement dite, ils l’abandonnent aux Péripatéticiens. Ceux-ci excellaient, en toute chose, dans la connaissance et l'usage de ces vraisemblances, de ces apparences probables dont se forment les opinions vulgaires; sources de l'invention,
* Diog. Laert, VII, 121 ; Cicer, Acad. II, 20.
? Οἷς. Tuscul, IV, 7 : Ojinationem.…. volunt esse imbecillam assensionem, Acad. 1, 11 : Opinio... imbecilla. Stob. Ecl. τ. II, p. 230 : Μυδὲν δ᾽ ὑπολαμθάνειν ἀσθενῶς (56. τὸν σοφόν). Plutarch. de Stoic. rep. 47.
3 Stob. Æcl. t. II, p. 130 : ἥν τινά (se. τὴν ἐπιστήυνν) φάσιν ἐν τόνῳ AU δυνάμει χεῖσθαι.
4 Diog. Laert, VII, 32.