LIVRE I, CHAPITRE IT
immuable, à laquelle tendent les puissances, pour laquelle seule elles sont, par laquelle seule elles se définissent et s’expliquent. Dans la doctrine Stoicienne, la force, la qualité constituante, ne fait avec la matière qu'un seul et même être; elle se meut en elle et avec elle; elle est donc comme un germe, une semence qui en contient à l'avance et en développe successivement toutes les formes, par une expansion graduelle. C’est pourquoi les Stoiciens n'appellent pas seulement la force ou qualité la raison de l'être : ils la nomment sa raison séminale ‘.
Déjà les Pythagoriciens, et, après eux, le successeur immédiat de Platon, Speusippe, avaient assimilé les principes des choses aux semences des êtres organisés : aussi ils avaient dit que le bien et le beau ne se trouvaient pas dans les principes eux-mêmes, mais ne venaient qu’à la suite du mouvement ascendant de la nature?. Conséquence nécessaire, bien que méconnue, peut-être, par Platon, de cette méthode commune au Pythagorisme et au Platonisme qui, procédant, dans la recherche
À Λόγος σπερματιχος. Diog. Laert. VIT, 136, 148; Plutarch. de Plac. phil. I, 7. M. Antonin. IV, 14,210, Cleanth. ap. 510}. Ecl. t. I, p. 372: ὥσπερ γὰρ ἑνός τινος τὰ μέρη πάντα φύεται ἐκ σπερμάτων ἐν καθήκουσι χρόγοις, οὕτω καὶ τοῦ ὅλου τὰ μέρη κτλ. Aristocl, ap. Euseb. Præpar. ἐν. XV, f, 479. Cf. Senec. Quest. nat. 1Π|,20.
? Aristot. Metaphys. XIV, p. 300, 1. 31 Br. : Προελθούσης τῆς τῶν
des principes, par une généralisation progressive, devait assigner enfin à toutes choses, pour cause première, le moindre degré, si ce n’est l’absence même de la perfection et de l’étre.
Mais passer de l’état du germe à celui de l'être achevé, de l’imperfection à la perfection, c’est passer de la virtualité à la réalité, de la puissance à l'acte. Pour cela, ce qui n'est qu'en puissance ne pouvant se donner à soi-même la réalité qu’il n’a pas, il faut une cause motrice qui, possédant déjà la perfection en réalité et en acte, y amène l’imparfait. Avant la semence, l’être adulte, qui la détérmine au mouvement; en général , avant l'être en puissance, l'être en acte, qui lui donne l'acte et la perfection. C’est là ce qu'Aristote était venu établir.
Mais, d’un autre côté, comment l’éêtre adulte, séparé du germe , y peut-il commencer et entretenir le mouvement duquel résulte l’organisation ἢ Pour mouvoir la semence, pour en faire sortir en leur temps toutes les parties diverses dont l'être doit être composé, il faut que la cause motrice soit présente, intérieure à toute sa substance , et ne fasse qu’un avec elle. C’est là la raison séminale des Stoïiciens. Maintenant donc ce n'est plus la matière seule, imparfaite et passive, qui est le principe des êtres, et ce n’est pas non plus l’acte immobile d’une forme immatérielle, C’est une force
LIVRE I, CHAPITRE I. 145 vive, forme et matière à la fois, qui tire tout d’ellemême par son énergie propre; unité du sein de laquelle se développe la multitude’. Ainsi, tandis que dans la philosophie péripatéticienne , les éléments de la génération des êtres sont partagés entre un principe passif et un principe actif, dans la philosophie stoicienne un seul et même principe réunit en lui l’acte avec la puissance, la forme avec la matière, la passion avec l’action. Tandis que selon la physiologie d’Aristote, le véritable germe, analogue à la semence des plantes, se trouve dans la femelle, qui est le principe passif ?, et ce qui vient du principe actif, ou du mäle, ne fait que déterminer le germe au mouvement, au contraire suivant les Stoiciens il se trouve de la semence dans l’un et l’autre principe; seulement l’un des deux n’a en partage qu’une semence stérile, parce que lélément humide y prédomine sur celui de l'esprit et du feu, parce que la tension y est trop faible $ : c’est
1 Cleanth. ap. Stob. Ecl. t. I, p. 372 : Οὕτως ἐξ évog τε πάντα γίνεσθαι. 2 ἀρρηνοθήλυ. Valer. Soran. ap. Augustin. de Civ. Dei, VIL, 9.
Jupiter omnipotens, regum rex ipse Deusque Progenitor genitrixque Dem, Deus unus et omnis. — Orph. ap. Procl. ir Tim. p. 95 :
Ζεὺς ἄρσην γένετο, Ζεὺς duGporos ἔπλετο νύμφη.
Cf. Euseb. Præp. ἐν. III, 9 ; où , au lieu d’äuGporos on lit ἄφθιτος. 3 Diog. Laert. VII, 159 : To de (se. σπέρμα.) τῆς θηλείας ἄγονον ἀπο-
΄ ᾿ , 4 +. nr Wie ε Le , φαίνονται. ἄτονόν τε γὰρ εἶναι καὶ ὀλίγον καὶ ὑδατῶδες, ὡς ὁ Σφαῖρος φησίν.
le principe féminin; et du male seul provient le germe fécond *, la semence proprement dite ?, qui ne fait que prendre racine, se nourrir et s’accroitre dans la femelle $. En toute chose, tandis qu’Aristote avait assigné à la femme des destinées, des fonctions et des vertus spéciales 4, les Stoïciens comme les Cyniques 5, comme Platon, comme Socrate, ne reconnaissaient sans doute, entre la femme et l'homme, d'autre différence fondamentale que celle de la force : une différence de degré, de quantité, non de qualité et de nature. De là une partie des paradoxes de la République de Platon et de celle de Zénon. — Les deux éléments de la production qui semblent dans la nature partagés entre deux principes différents, les Stoiciens les réunissent donc dans l'idée de la cause. En conséquence, et à
Ἢ Censorin. de Die nat. c. 11. Illud etiam ambiguam inter auctores facit opiniouem utrumne ex patris tantummodo semine partus nasceretur ut Diogenes et Hippon Stoicique scripserunt; an et id ex matris, quod Anaxagoræ et Alcmæoni necnon Parmenidi Empedoclique et Epicuro visum est. Cf. Varr. ap. August, loc. laud.
? Selon Plutarque, de Plac. phil, V, 3, Zénon disait qu'il n’y avait point chez la femelle de σπέρμα. Ce passage peut se concilier avec l’assertion contraire de Diogène de Laerte et de Lactance ( de Opif. Dei, €. 12; car ce qu’il dit de Varron doit être étendu aux Stuiciens dont Varron suivail la physique) : Zénon voulait sans doute parler du σπέρμα proprement dit, fécond.—Plutarque et Lactance confondent d’ailleurs Popinion d’Aristote avec celle des Stoïciens. V. J. Lips. Physiol. stoic. IL, 6.
* Plutarch, de Stoic, rep. 41; de Plac, phil. V, 15.
Aristot. Polir. I, 5.
* Diog. Laert. VI, 12.
ELVRE I, CHAPITRE. ΤΕ 147 l'exemple des Pythagoriciens, ils nomment la cause premiere, mâle et femelle, hermaphrodite.
Des quatre espèces de causes distinguées par Aristote, savoir : la cause d'où vient le mouvement, la forme, la fin ou cause finale, et la matiere, les trois premieres se réduisent donc ici à une seule, comme dans l’Aristotélisme même; mais dans le Stoicisme l’ordre en est pour ainsi dire renversé. Là tout revient à la cause finale, à la cause qui meut sans se mouvoir; ici, à la cause qui ne meut qu'en se mouvant. Cest que là tout dépend de Pacte pur, immatériel, fin à laquelle tend le mouvement; ici l'acte n'existe que tendu lui-même dans le mouvement. La force active , la qualité spécifique, la raison séminale, c’est la tension, dont le mouvement est l'effet immédiat. En un mot, c’est le principe péripatéticien de l'acte, descendu de la condition d’une cause uniquement finale, à la condition d’un principe moteur en mouvement dans le corps.
Mais si la force, si la qualité n’existe que dans le mouvement, elle aussi elle est donc active et passive; et par conséquent non-seulement elle constitue un corps avec la matière, mais elle-même est un corps ?. — Dans la doctrine d’Aristote,
. \ δι ’ 6 2 A] , ! Plutarch. de Stoic. rep. 43 : Τὰς δὲ ποιότητας πνεύματα. οὖὐσας καὶ τόνους χτλ.
5 . ᾿ δι , + LA , \ ’ - 2 Jd, ibid. 45, 49 : Τὰς δὲ ποιότητας αὖ πάλιν οὐσίας καὶ σώματα ποιοῦσι.
toute qualité, il est vrai, n’a d'existence réelle que dans le corps où elle réside , et ne s'en peut séparer; mais elle n’en est pas moins par elle-même incorporelle, immatérielle. Telle est dans l'animal son âme, dans la plante sa nature, dans le mixte même, dans le bois ou la pierre, l’habitude*, qui en constitue la forme spécifique. C'est que, si l’on cherche dans la Métaphysique d’Aristote le vrai sens de toute sa physique, dont elle est la clef, les qualités spécifiques, les formes substantielles ne sont, en définitive , que les différentes manières d’être, dans les diverses puissances de la matière et selon les divers degrés du mouvement, d’un principe premier, unique et universel, qui est l’acte simple de la pure Pensée; et dans les corps auxquels elles donnent l'être, dans les mouvements qu’elles y causent , elles retiennent nécessairement l'immobilité et l'incorporalité de leur principe. Suivant les Stoiciens, au contraire, nulle réalité sans action , nulle action sans mouvement; la cause du mouvement n'est donc pas seulement mobile par accident, et en tant que le corps où elle réside est mobile, comme Aristote l'avait dit de l’âme : elle se meut elle-même et par elle-même, par une ten-
Senec. Ep. 106, 117. — Galien écrivit un traité contre les Stoïciens sur l’incorporalité des qualités. Le XI° chapitre de l’Zntroduction aux dogmes de Platon d’Alcinoüs traite du même sujet.
1 Voyez plus bas.
BIVRE T;: CHAPITRE: 119 dance et tension essentielle, dans la matière qu’elle meut. Donc la qualité n'est pas seulement corporelle, ainsi que Dicéarque l'avait dit, et inséparable des corps; mais elle est aussi un corps. Or, la forme substantielle ayant ce caractere qu'elle pénètre dans la profondeur et la totalité du corps, tandis que la simple figure n'est que superficielle", la qualité des Stoïciens, tout corps qu’elle est, n'en est pas moins exactement coétendue au corps entier dans lequel elle réside ?. D'où il suit qu'il n’est plus vrai que les corps ne se pénètrent point. Loin de là, deux corps qui se mélent, si différents de grandeur qu'ils puissent être, se pénètrent l'un l'autre dans toute leur étendue %. Une seule goutte de vin pénètre toute la mer.
Ainsi, en résumé, la qualité, la force, la cause est un corps, tendu en tout sens dans la totalité du corps où il réside , et dont la nature même et l'essence n’est que tension.
Quel est ce corps, dont la tension est l'état naturel ? C’est le feu ὃ. Déjà Héraclite avait vu dans le feu un principe actif, dont les transformations suc-
1 Stob. Ecl. τ. 1,}. 328 : Τοσούτῳ μὲν οὖν διαφέρειν τὸ εἶδος τῆς μορφῆς, ὅτι τὸ μιέν ἐστι διῆχον διὰ βάθους, ἡ δ᾽ ἐπιπολαίως.
= ἀντιπαρεκτείνεται. Stob. Ecl. t. I, p. 376.
3 Stob. Ecl, τ 1, p. 376 : Σῶμα διὰ σώματος ἀντιπαρήκχειν. Alex. Aphrod. de Mixt. p. 141; Plutarch. adv, Stoic. 37, 45.
4 Plutarch. ad. Stoic. 35; Diog. Laert. VIT, 15r.
# Plutarch. ad. Stoic, 49 : ἀέρα δὲ mai πῦρ αὑτῶν τ᾽ εἶναι δι᾿ εὐτονίαν
cessives donnaient naissance au monde. Pensée empruntée peut-être au Magisme”, si ce n'est même à l'antique religion de la Chaldée, et que put contribuer à faire revivre, du temps de Zénon, l'influence renaissante des doctrines chaldéennes, qu'enseignait alors avec éclat dans Cos le babylonien Bérose?. Quoi qu'il en soit, de même que l'Épicurisme est venu s'appuyer sur la physique toute mécanique de Démocrite, de même le Stoicisme prend pour base la physique entièrement contraire et toute dynamique d’Héraclite.
Mais le principe du philosophe ionien ne reparaït encore dans la physique stoïcienne qu’épuré en quelque sorte et raffiné par la philosophie d'Aristote. Le feu d’'Héraclite avait pour sujet immédiat, pour substance, le fluide grossier de l'air ordi- naire; le feu n'était que de l'air chaud. Aristote donne pour matière aux astres, pour premier organe à l'âme, un fluide plus subtil, l’éther ou le souffle, l'esprit (πνεῦμα), confondu avant lui avec la partie la plus pure du feu, et dont il fait le premier un cinquième élément, une quinte-essence disuncte, matiere immatérielle en quelque sorte, corps divin,
ἐχτατικὰ, χαὶ τοῖς δυσὶν ἐκείνοις (se. γῇ καὶ ὕδατι) ἐγκεχραμένα τόνον παρέχειν καὶ τὸ μιόνιμιον καὶ οὐσιῶδες.
Δ Voy. le Zend-Avesta, τ. 1, P. τ, p. 145. Néanmoins il faudrait d'autres preuves pour appuyer suffisamment cette conjecture.
? Vitruv. de Archit. IX, 4. Cf. Senec. Quest. nat. III, 29.
5 Sext, Empir. «dv, Math. IX, 360 ; X, 233, Tertull. de An. 9.