LIVRE I, CHAPITRE IL
autres. Dans le système d’Épicure, tout est séparé. Dans le système stoicien, tout est lié. D'abord toutes les parties de l'univers se correspondent et se balancent avec une parfaite justesse; les opposés y concourent à une même harmonie; le mal même y sert au bien’. Le monde forme ainsi un concert, et ce concert suppose un principe qui en dispose et qui en accorde tous les éléments. Tout concorde, tout conspire. Or, suivant les Stoiciens, ce n’est pas assez pour cela, comme Aristote avait paru le croire, d’une cause finale à laquelle tout tende et se réfere. Il faut une cause efficiente, motrice, qui vive et se meuve en tout, source commune de tous ces désirs, de toutes ces tendances concourant à un même but?. 1] y a plus : rien ne peut arriver à une partie de lunivers dont toutes les autres parties ne se ressentent aussi plus ou moins; et le monde forme ainsi un tout sympathique à luimême dans tous ses éléments. Ce n’est donc pas un agrégat d'éléments indépendants, c’est un être un comme l’est un animal, une plante, et, pour tout dire, c’est un être organisé et vivant; une seule
1 Plutarch. ad. Stoic. 13, 14 ; de Stoic, rep. 21, 35, 36, 44; Cleanth. ap. Stob. Ecl. t. I, p. 32; Gell. Noct, att, VI, τ. Voy. 1. Lips. Physiol. πὸ Ὁ 13. 10.
? Cic. de Nat. Deor. II, 11. Diog. Laert, VII, 140 : ἡνῶσθαι αὐτὸν (se. τὸν κόσμιον)" τοῦτο γὰρ ἀναγκάζεσθαι τὴν τῶν οὐρανίων πρὸς τὰ ἐπίγεια σύμπνοιαν χαὶ συντονίαν. — 1 ἡνώμιενον est τὸ ὑπὸ μιᾶς ἕξεως χρατούμιενον. Voy. plus bas, p. 171.
et même âme y circule τ. Une seule et même âme, un seul et même feu, à des degrés divers de tension et d’ardeur, source unique et féconde des causes particulières, raison séminale universelle où sont enveloppées et du sein de laquelle se déploient toutes les autres?.
Mais la cause d’ou toutes les causes tirent leur origine ne peut le céder en perfection à aucune d'elles. Or nous voyons dans le monde des âmes, et des âmes douées de raison. La cause universelle ne peut donc être qu'une âme pleine de raison et de sagesse. 1] y ἃ plus; si homme ἃ la raison et l'emporte par là sur tous les autres êtres particuliers, à leur tour ils ont certaines perfections qui lui manquent. La cause universelle surpasse donc l’homme lui-mêmeÿ, Aristote avait établi qu’on ne saurait remonter à l'infini de cause en cause; qu'il faut, dans la série ascendante des perfections, un premier terme dont tous les autres dépendent. C'est le principe par lequel les Stoiciens remontent comme lui à une cause première 4. Mais ce n’est
‘ Alex. Aphrod. de Mixt. p. 142 : ἥνῶσθαι μὲν... τὴν σύμπασαν οὐσίαν, πνεύματός τινος διὰ πάσης αὐτῆς διύήκοντος, ὑφ᾽ οὗ συνάγεταί τε χαὶ συμμένει καὶ συμπαθές ἐστιν αὐτῷ. Sext. Empir. adv. Math. IX, η8.
2 Plutarch. de Plac. phil. 1, 7 : Ἐμπεριειληφὸς πᾶντας τοὺς σπερυατικοὺς λόγους. Aristocl. ap. Euseb. Præp. εν. ἊΨ, f. 477 : Τὸ σπέρμα τῶν ἁπάντῶν ἔχον τοὺς λόγους. Diog. Laert. VIT, 136.
5 Cic. de Nat. Deor. IT, 6-11 ; Sext. Empir. ad, Math. IX, 88.
ὁ Sext. Empir. loc. laud.
LIVRE I, CHAPITRE Il. 155 pas, comme lui, en dépassant les limites du monde. Pour Aristote, on l’a déjà vu, le monde n'est pas proprement un tout organisé et vivant, un animal, ou règne une seule et même àme : c’est un ensemble d'ètres unis seulement par la communauté de tendance à une fin supérieure, à une perfection qui les dépasse tous. Pour les Stoïiciens, toutes les existences que renferme le monde sont des parties, des membres concourant à former un tout plus parfait qu'aucune d'elles. C'est à ce tout qu’appartient toute force, toute beauté, toute bonté, toute sagesse. Une âme parfaite y circule, et c’est cette àme qui est Dieu ".
Ainsi est proclamé maintenant par la philosophie le dogme fondamental sur lequel tout le paganisme était édifié : la divinité de la Nature ?.
Le Dieu de Zénon, de Cléanthe et de Chrysippe n’est donc plus, comme celui de la métaphysique péripatéticienne, la forme pure, la fin immobile qui (du moins en apparence) ne donne le mouvement à la nature qu’en Pattirant à soi, sans s'y mêler en rien. Ce n'est plus la Pensée simple, acte uniforme, immuable dans léternelle paix. C’est une âme, et
1 Plutarch, ad, Stoic, 36. Voy. 7. Lips. Physiol, stoic. 1, 5,6, 8.
? Senec. de Benef. IV, 3 : Quid enim aliud est natura quam Deus et divina ratio, toti muudo et partibus ejus inserta. Id, Queæst, nat. ΤΠ, 45 : Vis Deum naturam vocare ? Non peccabis Est enim ex quo nata sunt omnia. Lactant, Div, inst. VIT, 3 : Tanquam natura sit Deus mundo permistus. Id,
ibid. 11, 9. Diog. Laert. VII, 148,
une àme corporelle, mélée au vaste corps qu'elle anime , et se mouvant en lui. C’est un feu, un esprit de feu tendu dans l'univers, qui le pénètre et l'embrasse tout ensemble ?, qui le tient, l’occupe à la fois par le dedans et par le dehorsÿ, qui en enchaine et en unit toutes les parties par un lien vivant et indissoluble.
En conséquence tout est assujetti à la nécessité. En effet, rien n'arrive sans cause. Dire que quelque chose se fait sans cause, c’est , selon les Stoiciens, dire que quelque chose vient de rien 4. Or, suivant eux aussi, toute cause motrice est déjà elle-même en mouvement, et c'est par son mouvement seul qu’elle est cause. Des lors point de cause qui ne soit l'effet d'une cause antérieure ; point de cause qui puisse, comme dans la philosophie d’Aristote, imprimer le mouvement sans le recevoir elle-même. Tout ce qui arrive dans le monde forme une chaine indissoluble de causes et d’effets, dépendants les uns des autres dans l'ordre même des temps °. Plus d'événements desquels on ne puisse
‘ Stob. Ecl. t.1, p. 339 : Οἱ Στωϊκοὶ τὸ πρῶτον αἴτιον ὡρίσαντο κινητόν. Simplic. ir Categ. ὁ f. 3 b: Τὴν ἀρχὴν τῆς χινήσεως οὐ τηροῦσιν ἀκίνητον, ὡς ἀριστοτέλει δοχεῖ.
? Crigen. Contra Cels. VI, 71 : Φασχόντων (sc. τῶν Στ.) ὅτι ὁ Θεὸς πνεῦμά ἐστι διὰ πάντων διεληλυθὸς, χαὶ πάντ᾽ ἐν ἑαυτῷ περιέχον.