LIVRE I, CHAPITRE LI
forme, qui est leur essence, et à laquelle ils tendent d'eux-mêmes comme à leur fin, ou à leur bien. Cette forme essentielle, substantielle est ce qu'on nomme leur nature. La définition des êtres naturels (à la différence des agrégats formés par l’art, la violence ou le hasard), c'est d’avoir en euxmêmes le principe de leur mouvement; mouvement dans la fin duquel consiste leur nature et leur essence même. Mais ce n'est pas tout : cette fin du mouvement naturel, c'en est aussi le principe, la cause efficiente. C'est par l’acte où il tend que l'être se meut; c’est cet acte qui, étant sa fin et son bien, fait naître en lui le désir duquel suit le mouvement, et qui, immédiatement présent aux puissances de la matière, les amène à lui et les réalise en lui incessamment.
La nature ou l'essence des êtres n’est donc pas le genre ou l’espèce , l’idée générale qu’on en affirme : c'est leur principe d'unité individuelle, cause du mouvement qui les mene à leur perfection; et ce principe, c'est l'acte même dans lequel leur perfection consiste, en tendance et en voie d’être, c’est le désir et le mouvement. Dans les êtres inférieurs, qui sont à peine des substances 5 on le nomme simplement la nature : dans les plantes, les animaux, dans les substances véritables , dans l’homme , enfin, on l'appelle l'âme.
Ainsi le monde des êtres n’est pas une combi-
naison inexplicable d'éléments généraux, abstraits, telle que l'imaginait Platon; c’est un système de substances dans chacune desquelles une organisation individuelle est la matière d’un principe individuel de mouvement, qui en est la forme propre et l’action; systeme disposé en séries ascendantes de termes de plus en plus individualisés, et dont chacun est un résumé et un perfectionnement de tout ce qui le précède, mis au service d’une âme et d’une activité supérieures ἢ.
Mais si la nature ou l’âme est par son action essentielle le principe du mouvement dans l'être où elle se trouve, il faut, pour la faire elle-même venir à l'acte, pour faire qu’elle soit, une cause qui possède avant elle existence, et qui la lui communique. Cette cause à son tour, si elle n'est pas par elle-même , et de toute éternité, il lui faut une cause. Et en dernier lieu, la série des causes, sinon des événements , re pouvant être sans terme?, il faut une cause premiere éternelle et immuable, un moteur immobile, par conséquent exempt de matière, et qui imprime au monde le mouvement, sans y participer lui-
1 Voy. IT vol., part. TL, LAC. 2,3:
2.1] ne s’agit point de la série successive des causes homogènes, qui est , suivant Aristote, éternelle , et par conséquent infinie (l’homme naît d’un homme, celui-ci d’un autre, et ainsi à l'infini );car ce ne sont que des causes instrumentales, ou occasionnelles. I! s'agit de la série des causes considérées, en quelque sorte, non dans le sens de la longueur, mais dans celui de la
hauteur, en remontant, par exemple, de la force séminale au soleil, du soleil au premier mobile, de celui-ci à Dieu
LIVRE 1, CHAPITRE I. 13 même , mais par l'amour seul qu'il lui inspire ; premier moteur enfin , parce qu'il est le bien, c'est-àdire la fin dernière de toutes choses. C’est là l'être par excellence, duquel tous les autres êtres tiennent la vie, le mouvement, l’existence.
Ainsi c’est de l’idée même de la nature, concue comme une activité relative, et relativement passive, qu’on remonte à une cause qui est absolument et tout entiere en acte. La nature consiste dans la spontanéité du mouvement, c’est-à-dire, au fond, dans le désir " ; le désir implique et démontre une fin dernière , un premier bien qui l'engendre et qui l’attire à soi, objet éternel d'amour, immobile dans la perfection absolue de son action.
La méthode platonicienne pour atteindre les principes, dépouille les choses, par l’abstraction, de leur caractère individuel , de leur existence parti culière, et par degrés les ramène, comme à leurs prototypes et à leurs sources, aux plus indéterminées et aux plus vides des généralités, à ce qui est le plus bas degré , le minimum, et en quelque sorte l’absence même de toute réalité. Elle croit, elle semble monter, d'idée en idée, les degrés d’une échelle de perfections intelligibles, et elle ne fait que redescendre la série des conditions de l’existence, expression des états de moins en moins dé-
! De Anima, ΠῚ, τὸ : Κινεῖται γὰρ τὸ χινούμενον ἢ ὀρέγεται, καὶ ἡ xivnÿ
σις docËls τίς ἐστιν ἡ ἐνέργεια ς ὀρεξίς τίς ἐστιν ἡ ἐνέργεια.
terminés de la matière ou de la pure possibilité, réalisés par l’entendement. Aristote reconnaît pour le véritable être, la réalité, objet individuel d’intuition, c'est-a-dire l’acte. L'essence , la substance de chaque être, c'est un acte spécial caractéristique de sa nature, forme propre à sa matière, fin à laquelle tendent ses puissances, raison et cause efficace de ses déterminations et de ses mouvements. Et alors remontant de cause en cause, de chaque fin à une fin plus haute pour laquelle celle-là n’est qu’un moyen, de chaque acte naturel à un acte plus parfait qui l'explique, de chaque réalité à une réalité plus pleine et plus achevée , objet d’une intuition plus précise et plus immédiate, éliminant ainsi, par une abstraction naturelle qui n'est que l'expression du progrès des choses mêmes, l'élément inférieur de la matière passive et de la simple possibilité, Aristote rattache enfin toutes les existences naturelles à une existence plus haute, qui en est le but; acte pur où réside le maximum ou plutôt le tout de l'être et de Ja réalité, premier principe dont tout dépend et qui ne dépend de rien. En un mot, il établit le premier, après la Physique, une Métaphysique; philosophie première, quoique la dernière venue dans l’ordre du développement de nos connaissances, et qui n’est autre chose que la Théologie. La dialectique avait succédé à la physique; à son tour la métaphysique lui