‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 72 sur 228 · LIVRE 1, CHAPITRE ΤΙ · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE ΤΙ

lus, invariables. Le bien une fois défini le parfait, rien ne doit donc plus être proprement appelé bien, de ce qui se trouve en des choses imparfaites!, soit dans les natures inférieures à l’homme ou dans les parties inférieures de la nature humaine. Rien ne doit être appelé bien, de ce qui n’est encore qu'un moyen susceptible d'être appliqué à une mauvaise fin; rien ne doit être appelé bien de ce qui peut servir au mal. Le bien est lutile, qui jamais ne peut devenir nuisible. Donc, comme on peut faire un mauvais usage des richesses, du pouvoir, de la santé, de la vie même, ce ne sont pas des biens ?. |

Par là, la morale stoïcienne détermine, ce semble, avec une précision nouvelle, la notion du bien. Mais si c'est en la relevant d’un côté, c’est en l’abaissant de l’autre. Elle sépare, il est vrai, avec plus de force et de rigueur qu'on n'avait jamais fait auparavant, le bien propre des êtres doués de raison d'avec les mobiles physiques de la sensibilité. Mais elle le sépare en même temps dece premier principe, supérieur à la raison même, duquel

1 Senec. Ep. 124 : Cætera in sua natura perfecta sunt, non vere per. fecta a quibus abest ratio... Non potest ergo perfectæ naturæ bonum in imperfecla esse natura. Diog. Laert. VII, 85, 94. — On voit néanmoins que Sénèque ne peut s'empêcher de convenir qu’il ÿ ait des perfections et par conséquent des biens de différents ordres.

? Diog. Laert. VII, 103; Sext. Empir. σάν, Math. XI, 61; Senec. Ep. 120,

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la morale péripatéticienne l'avait justement fait dépendre. En étendant l’idée du bien à toutes les fins de la nature, Aristote place au-dessus du beau luimême le bien absolu, auquel tend et sert tout autre bien. Le beau est, selon lui, l’objet propre de la louange; mais le bien absolu est au-dessus de la louange : on le révere, on l'honore! ; en un mot, on loue ce qui est conforme à sa fin, et on honore la fin?. Le bien suprème, la fin dernière, objet de la Métaphysique, le Stoicisme l’ignore donc. — Le bien d'une armée, disait Aristote dans sa Métaphysique, est-il seulement dans son ordre? Il est aussi, ii est surtout dans le chef, de qui l'ordre dépend 5. La morale stoicienne renferme tout le bien dans l'ordre, sous l’idée de la beauté 4; elle en exclut à la fois et les éléments matériels de l’ordre, et la fin supérieure par laquelle seule il subsiste et s'explique.

Ainsi le Stoicisme distingue dans la nature de l’homme deux ordres de choses qui different, non pas en degré seulement, mais encore en nature. Le

‘ Magna Mor. 1 ,2: ἔστι γὰρ τῶν ἀγαθῶν τὰ μὲν τίμια, τὰ δ᾽ ἐπαινετά"... τίμια γὰρ ἐφ᾽ οἷς ἡ run. Cf. 5. Eth. Aic. 1, τὰ : ὃ μὲν γὰρ ἐπα!νὸς τῆς ἀρετῆς πραχτιχοὶ γὰρ τῶν χαλῶν ἀπὸ ταύτης.

? Heinsius ad Max. Tyr. p. 136 (Lugd. Batav. 1607, in-8° , : Διὰ τοῦτο, inquit Arislotelis paraphrastes nondum editus , χαὶ ci τοὺς θεοὺς ἐπαινοῦντες γελοῖοι εἰσὶν. ἡμῖν αὐτοὺς ἐξισοῦντες. τοῦτο δὲ συυξαίνει διὰ τὸ γενέσθαι τοὺς ἐπαίνους ἕνεχα. τῆς ποὺς τὸ ἀγαθὸν ἀναφορᾶς καὶ σχέσεως. Cf. Alex. Aphrodis. de Faïo, p. τοῦ (Lond. 1608, in-8° ); Alcin. Zutrod, in dogm. Plat. c. 2.

3 Metaphys. XII, τὸ ἴα τ.

4 Senec, Ep. 78 : Bonum ex honeslo fluit , honestum ex se est,

LIVRE I, CHAPITRE IL. 193 premier (τὰ πρῶτα χατὰ φύσιν, prima naturæ!), se compose des fonctions qui servent à conserver la constitution naturelle; le second (τὰ δευτέρα χατὰ φύσιν, secunda naturæ), c’est l'harmonie et l'accord qui règnent dans ces fonctions; et dans ce second ordre seul consistent le beau et le bien. Le premier de ces deux ordres n'est donc fait que pour le second ; il n’est que le moyen par lequel la nature y marche et y parvient, et par conséquent c’est le second qui est le principe déterminant, la raison et la cause du premier?. Conformément à la règle générale posée par Aristote, le dernier selon le temps est le premier selon l'être et l'essence, selon la nature et la raison. C’est donc dans l'harmonie et l'accord des fonctions, bien plus que dans les fonctions elles-mêmes, que consiste la nature et l'essence de l’être 3. — En second lieu, cet accord et cette harmonie, ce qui leur donne naissance, suivant les Stoïciens, c'est une certaine constance par laquelle le principe dont les diverses parties de l'être animé sont le développement, demeure, dans toutes ces parties, conforme et fidèle à lui-même. Or, ce principe est la raison, germe d’ou sort tout l’être. L'ordre,

‘ Cicéron dit aussi principia et initia naturæ, De Fin. IL, 11, 12; II, 5,6; de Off. I, 12.

2 Taur. ap Gell. Moct, att, XII, 5, 7; Cic. de Fin. 11, 123 IN, 6; Plutsrch. adv. Stoic. 26.

5 Cic. de Fin. IT, 7.

4 Id. de Off. 1, 4. Voy. plus haut, p. 187.

l'harmonie, qui fait la beauté, c’est donc la conformité avec soi-même; et la conformité avec soimême est en même temps la conformité avec la nature et avec la raison‘.

Aussi, cette règle de vie, si l’homme la puise d’abord dans la considération du corps, bientôt, par voie de comparaison et d’analogie? , il la transporte à l'âme. Il comprend que non-seulement dans l'âme, comme dans le corps, c'est l'harmonie et la convenance qui fait le beau et le bien δ, mais encore, si l'harmonie des fonctions corporelles ellesmêmes ἃ pour principe la constance de la raison d'où elles procèdent, c’est dans l’entendement et dans la volonté que consiste essentiellement le beau; c'est l'âme qui en est, dans le corps même, l'unique source; c’est dans l'âme surtout que l'homme doit le faire régner 4. Bien vivre, c’est donc, en toute chose, mais avant tout dans l'âme, dans ses pensées et ses résolutions, vivre d'accord avec soi, et par conséquent vivre selon la raison.

La partie la plus haute de l’homme, le principe

1 Zeno ap. Stob. Ecl. t. 11, p. 132: Τὸ ὁμολογουμένως ζῇν, τοῦτο δ᾽ ἐστὶ καθ᾽ Eva λόγον χαὶ σύμιφωνον ζῇν. Senec. Ep. 89 : Vita sibi concors. — Cleanth. ap. Stob. ibid. : ὁμιολογουμιένως τῇ φύσει ζῇν. Diog. Laert. VII, 87-8.

2 Coliatione; per analogiam. Cic. de Fin. IIL, 10; Senec. Ep. 120.

5 Diog. Laert. VII, 89: ἅτε οὔσῃ τῇ ψυχῇ πεποιημένῃ πρὸς τὴν ὁμιολογίαν παντὸς τοῦ βίου.

4 Cic. de Οἵ. 1. 4 : Quam Se natura ralioque ab oculis ad animum transferens , multo etiam magis pulchritudinem, constantiam, ordinem in consiliis factisque conservandum putat.

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