LIVRE I, CHAPITRE EI
de sa perfection et de sa félicité n'est plus, encore une fois, pour les Stoïciens, comme elle l’était pour Aristote, la pure intelligence, pensée simple et une, exempte de toute différence et de toute multiplicité : c’est la raison proprement dite, la faculté qui raisonne, qui voit ce qui suit des choses et ce qui les précède, qui embrasse les conséquences et les causes, rapproche par leurs ressemblances les objets éloignés, fait du tout un ensemble conséquent, d'accord avec lui-même et harmonieux, c’està-dire beau‘. Et c’est dans la raison seule, ainsi comprise, que la morale stoïcienne renferme tout le bien. Tandis que, suivant Aristote, l’homme étant une intelligence immatérielle en son essence, mais dépendante ici-bas de la matiere et du corps, les choses extérieures et sensibles sont des éléments nécessaires de sa perfection et de sa félicité, dont la contemplation pure est la fin, le Stoicisme se réduit à une idée en quelque sorte moyenne: il met tout le bien dans l’âme?, et l’âme dans la raison. En second lieu vivre selon la nature, vivre selon
1 Cic. de Off. 1, 4 : Per quam (sc. rationem homo) consequentia cernit, Causas rerum videt, earumque progressus et quasi intercessiones non ignorat, similitudines comparat, et rebus præsentibus adjungit atque annectit futuras. II, 5 : La prudence, vertu propre de la raison, consiste : « In perspiciendo quid in quaque re verum sincerumque sit, quid consentaneum ecuique, quid consequens, ex quo quidque gignatur , quæ cujusque rei causa sit. » Cf. 1, 5. — C’est par la raison que l'homme connait pulchritudinem , constantiam , ordinem. Xbid, 1, 4.
2 Cicer, de Fin. IV, 14.
la raison, c’est, en d’autres termes, vivre selon la vertu. En effet la vertu, dans le sens le plus général, c’est la perfection ‘. Aussi chaque espece d'être a la sienne. La plante, l'animal , ont leurs vertus propres?. La raison est la vertu de l’homme; c’est donc aussi la seule véritable vertu $. Aussi la définition de la vertu, selon les Stoiciens, c’est celle même de la raison : la constance, l'accord avec 5017. D'où il suit que la vertu est la beauté et le bien même. Avant les Stoiciens, Aristote avait rapproché de l'idée de la vertu celle du beau et du louable. Mais comme il plaçait au-dessus du louable et du beau le bien, supérieur à l'éloge, ainsi élevait-il au-dessus de la vertu l’acte simple de l'intelligence, la contemplation, dont la vertu n'était, selon lui, que Ja voie ou l'instrument. En un mot, après avoir mis le bien absolu au-dessus des conditions de la matiere, de la nature et de l’homme, Aristote avait fait consister le bien de l'homme lui-même à tendre autant que possible vers ce bien absolu qui le surpasse, et à s'élever de la multiplicité de la nature, de la raison et de la vertu, à la simplicité parfaite de la pensée divine. Les Stoiciens font consister unique-
1 Diog. Laert. VII, 87.
? Id. VII, go.
5. Id. VII, 89: Τήν re ἀρετὴν διάθεσιν εἶναι ὁμολογουμένην. 810». Σοὶ, t. II, p. 104 : Τὴν ἀρετὴν διάθεσιν εἶναί φασι ψυχῆς σύμφωνον αὐτῇ περὶ ὅλον τὸν βίον. Cicer. Tuscul. IV, 15 : Affectio animi constans conveniensque. Senec. £p, 74 : Virtus enim convenientia constat,