LIVRE I, CHAPITRE
peut être plus ou moins tendue ou relàchée; car elle est, comme une regle, comme une ligne droite, au plus haut degré de tension qui soit possible. Tandis que, dans la doctrine d’Aristote, la vertu est plus ou moins forte, plus ou moins intense, selon que la partie passive de l'âme est devenue, par l’exercice volontaire, plus ou moins obéissante à la partie intellectuelle? ; dans le Stoicisme, la vertu, identique avec la raison, est comme elle, comme la vérité, simple, uniforme, absolue. Elle est la sagesse même, ou elle n’est rien. Comme il n’y ἃ pas de milieu entre le vrai et le faux, le droit et le courbe, de même, point de milieu entre la raison et la déraison, entre la vertu et le vice, entre la sagesse et la folie. Ainsi toutes les actions bonnes et droites sont égales; car ce ne sont que des applications différentes d’un seul et même principe, qui ne connait pas de degrés : toutes les mauvaises actions sont égales pareillement. Tous les hommes vertueux sont sages, et tous les sages sont parfaitement sages; tous ceux qui ne le sont pas sont complétement insensés, vicieux et misérables. Quiconque a une vertu a toutes les vertus,
1 Senec. Æp. 71 : Hoc nec remitli nec intendi posse non magis quam regulam qua rectum probari solet.., Idem ergo de virtute dicemus : et hæc recta est. Flexuram non recipit, rigida est ; amplius intendi non potest,
? Simplic. ἐπ Categ. ζ' F 3.
3 Diog. Laert. VII, 127 ; Senec, Ep. 74.
quiconque ἃ un vice a tous les autres vices', et l'un et l’autre au plus haut degré qui soit possible. Que les insensés soient plus ou moins rapprochés ou éloignés de la sagesse, ils n’en sont pas moins privés. Une courbe, quel qu'en soit le rayon, n'en est pas moins une courbe; un petit chien, tout proche du jour où ses yeux s’ouvriront, n'en est pas moins incapable de voir; un homme qui se noie, pour être tout près de la surface de l’eau, ne s’en noie pas moins : de méme l'insensé, si proche qu'il soit de la sagesse, n'en est pas moins complétement insensé et misérable?. — Le sage donc, d'un autre côté, possède tout entières, dans toute leur plénitude, la raison , la science et la vertu. ἢ] n’a point de passions, il n'a point d'opinions; possédant en luimême le principe, la raison de toutes choses, il sait tout, d’une science certaine, infaillible $. Les arts mêmes qui se rapportent aux choses de l'opinion, n'étant que des applications de la raison, il les connait seul dans leur premier principe, et il est, par conséquent, le seul qui les sache bien. Il est le seul juge digne de ce nom, le seul magistrat, le seul prêtre , le seul général d'armée, le seul orateur; il est aussi le seul poëte, le seul dialecticien, le seul
1 Voy. J. Lips. Manud, ad Stoic, phil, NX, 21. $ Cic. de Fin, 111 14.
* Stob, Ecl. t. II, p. 116.
LIVRE I, CHAPITRE II. 209 critique, le seul musicien; bien plus le seul forgeron, le seul cordonnier'. Pour tout dire, possédant seul le vrai principe de toute science et de tout art, il est le seul savant et le seul artiste, en quelque genre que ce soit. — Non-seulement il sait tout : il a, il possède aussi tout. Comme lavaient déjà dit les Cyniques, tout lui appartient ; il est le seul riche, le seul roi, et le seul maître de toutes choses ? : car il possède seul ce dont tout le reste tire sa valeur. Il est le seul beau : car il a en lui le principe de toute beauté, la beauté de l'âme, dont celle du corps n’est qu'une faible image.
Enfin , de tout ce que le sage possède, rien ne peut lui être enlevé. La sagesse, une fois acquise, ne se perd plus jamais, ni tout ce qui en dépend. Tandis que plaçant la vertu dans une participation de la partie passive de la nature humaine à un principe supérieur, Aristote et Théophraste avaient dit qu'une affection grave pouvait la détruire, aussi bien que la science #, et Ménandre, leur disciple, que la bonté même ou la méchanceté de l’homme
1 Voy. J. Lips. Manud. ad stoic. phil, XX, 17.
2 Dior. Laert..VIT, τοῦ,
5 Selon Diogène de Laerte, VIF, 127, Chrysippe aurait dit que le délire ou la manie pouvait faire perdre la sagesse. Mais il est au moins douteux qu'il ait fait un pareil aveu , qui mettrait la sagesse dans la dépendance de circonstances extérieures, et donnerait gain de cause aux Péripatéticiens. Voy. ci-dessous.
4 Simplic. ir Catig. LES EME
dépendait de la fortune; suivant les Stoïciens, au contraire, la science et la vertu résidant uniquement dans la raison impassible, rien ne saurait y porter atteinte, ni la maladie, ni le délire, ni le vin. Il est possible que le sage soit chargé de vin: il n’est pas possible qu'il soit ivre; il se peut que le délire ou la mélancolie lui causent des visions bizarres, des imaginations extravagantes: il est impossible qu'il devienne déraisonnable et fou’. En d’autres termes, quelque trouble qu'éprouve limagination , rien ne saurait atteindre et entamer la raison. — C’est l’impassibilité absolue dont Aristote faisait le privilége de l'intelligence séparée et immatérielle, transportée à une raison de nature corporelle, dans les conditions de la matière et des sens.
Enfin, le sage seul est libre : tous les autres hommes sont esclaves. Seul, en effet, le sage a le pouvoir d'agir par lui-même, ce qui est la liberté ? : tous les autres obéissent à des impulsions étran-. geres, à celles de l'opinion et de la passion. Cela ne veut pas dire que, comme le voulait Épicure, le sage échappe, par son libre arbitre, à la fatalité. Tout- est soumis au destin. Mais tandis que les autres hommes, s’efforçant de contrarier le
cours naturel de l'univers, obéissent malgré eux à
! Vov. J. Lips. Manud, ad stoic. phil., VII, 18. À Ι 1
o ’ + .. % ’ ; 2 Dog, Laert. VIL, 124: Ervyxt γὰρ τὴν ἐλευθερίαν, ἐξουσία αὐτοπρο- D 3 δ ΠΣ Ἷ 3 Ὶ
LIVRE 1, CHAPITRE 1. 211 Ja nécessité, le sage, par sa raison, s’identifie avec la raison universelle, cause première de toutes choses, et qui est le destin même". Tout ce qu’elle fait, il le veut, et par conséquent rien ne lui arrive malgré lui; rien ne lui arrive à quoi il ne s’attende et qu'il n'ait par avance accepté?.
Ainsi en possession de toute science , de tout bien et de toute beauté, jouissant d'une sagesse et par conséquent d’une félicité accomplie, sans que rien puisse les lui arracher, libre enfin parce qu'il sait et veut tout ce qui arrive, comme la destinée elleméme, le sage marche de pair avec Dieu$. — Le sage d'Épicure n'est du moins que le pareil d'un de ces dieux inutiles et oisifs dont le vide est peuplé. Selon le Stoicisme, il ny ἃ qu'un Dieu, providence et destin, qui fait tout et qui conserve tout par la tension d'une raison toute-puissante : et c'est aussi par la force, par l'énergie de sa raison que le sage, s’élevant comme Hercule au-dessus de lPhumanité, s'assimile, bien plus s'unit et s'identifie à la raison de l’univers, à la Providence, au Destin.
La philosophie péripatéticienne considere le monde, la nature entiere, comme le résultat du
1 Cleanth. Æymn. ap. Stob. Ecl. t.T, p. 32; Epict. Drss. ΠῚ, 26. ? Voy. 1. Lips. Manud., ad stoic. phil, WI, 9. 5. Chrysipp. ap. Stob, οί τ. IT, p. 198 ; Plutarch. ad, Stoic. 33; de
Stoic. rep. 13.
mouvement progressif de la matière, être en puissance, vers la parfaite réalité de l'intelligence pure, supérieure à l'humanité même. Dés lors elle reconnait, au-dessous de ce point culminant de Fabsolue vérité, tous les degrés du vraisemblable et de l'apparence, qui en sont d’incomplètes représentations. Elle laisse encore une place , après la science exacte et l'entière certitude, aux probabilités et à l’opinion. Elle admet et justifie la valeur relative que le commun des hommes attribue à ce qui n'est pourtant pas le souverain bien. En un mot, elle reconnait dans la condition humaine un mélange, un tempérament de deux principes, Pun inférieur et l’autre supérieur à l'homme, et dont le premier ne tend naturellement qu’à se transformer dans le second. Le Stoïcisme, au contraire, prétend tout expliquer par un seul principe, à la fois intelligent et corporel, la raison. Tout ce qui n’est pas la raison même n'est pour lui que déraison, folie et vice. Nul tempérament : tout d’un côté, et rien de l’autre. Hors de la sagesse absolue, rien que démence et misère ; tout ce qui est bon et vrai est réuni dans le sage: il est égal , il est identique à la raison, et par conséquent à Dieu. même. C’est le sens de tous les paradoxes du Stoïcisme : autant de maximes de la sagesse rigoureuse, opposées aux doctrines tenmi-
pérées de la sagesse commune; maximes, disait
ETVRE: Li tCHAPI PRES: 213 Cléanthe, contraires à l'opinion, mais non pas à la raison !.
Cependant, à y regarder de plus près, sous cette altière fiction reparait bientôt la réalité qu'elle déguise. D'abord le sage est un idéal qu'il est à peu pres impossible à la nature humaine de réaliser. Tandis qu'Épicure ne fait pas difficulté de s'attribuer, à lui et à Métrodore, le titre de sages, selon les Stoïiciens, Socrate, Antisthène ni Diogene, Zénon , Cléanthe ni Chrysippe ne l'ont mérité?. Un sage ἃ du se rencontrer dans l'antiquité la plus reculée. Mais c’est sans doute, comme ce phénix ÿ auquel le Stoïcisme compare le monde, un ètre unique en son espèce, qui ne paraîtra qu'une fois dans chacune des grandes périodes de là vie de l'univers. Encore cs sage n'a-t-il pu savoir lui-même s’il l'était #,
Que sert donc aux hommes un bien mis à une hauteur où ils doivent désespérer d'atteindre? Que sert une sagesse placée au dela de leur portée, et qui les laisse tous également loin d’elle, plongés dans la folie, le vice et la misère? — Mais comme, pour expliquer la formation du monde, les Stoiciens
l Epict. Diss. IV, 1 : Παράδοξα μὲν... χαθάπερ καὶ ὁ Κλεάνθης ἔλεγεν, οὐ μὴν παράλογα.
2 Diog. Laert. VIL, οι ; Plutarch. de Stoic. rep, 31.
% Alex. Aphrod. de Fato, (Lond. 1658, in-8° , p. 130.
4 Stob. Ecl. τ. IL, p. 235-6 : Γίγνεσθαι δὲ καὶ διαλεληθότα τινὰ σοφὸν νομίζουσι κατὰ τοὺς πρώτους χρόνους, οὔτε ὀρεγόμιενόν τινος, ele. Voy. οἷν
dessous, p. 217, n. 3.
supposent que le feu divin s'abaisse et s'accommode à des formes inférieures d'existence, dé même leur sagesse inflexible, se relächant de sa rigueur, se plie aux nécessités de la vie humaine.
Rigoureusement parlant, il n’y ἃ d'autre bien que le beau , et le vrai beau consiste dans la raison et la vertu absolues; de même, rien de mal que ce qui est laid et honteux, et rien de laid et de honteux que la déraison et le vice. Tout le reste n’est ni bon ni mauvais, mais absolument indifférent. Pourtant, parmi les choses indifférentes, les unes sont conformes et les autres contraires aux fins de la nature. Α la premiere classe appartiennent la vie, la santé, les richesses, la réputation; à la seconde, la mort, la maladie, la pauvreté, le déshonneur ; c’est ce que les Péripatéticiens appelaient les biens et les maux extérieurs. Les choses de la première classe ont donc, sinon une bonté véritable, du moins une valeur, une dignité τ; les autres en ont le contraire. Les unes, sans être bonnes, sont plus avancées par rapport au bien et par conséquent préférables, les autres plus reculées et par conséquent à rejeter ?. Rien n'empêche donc de s’accommoder au lan-
1 ἀξία, drabis. Stob. Ecl. τ, II, p. 144: Cicer. de Fin. III, 6, το. ? Iporyuive, ἀποπρογημιένοι; ληπτὰ, ἄληπτα. Ibid. Diog. Laert, VIT, 109 : Producta, promota, præposita, jræcipua, samenda; rejecta, rejectauca. Cie. de Fin. II, τὸ; IV, 8, 26; £enec. Ep. 94. — Stob. Ecl.t. 11,
En : ee Σ ᾿ p. 156 : Τὸ δὲ προηγμένον... συνεγγίζειν πὼς τῇ τῶν ἀγαθῶν φύσει. ΐ £
BIVRE TI; CHAPITRE ΤΊ. 215 gage ordinaire, dans l'usage de la vie, en appelant les premières des biens , et leurs contraires des maux. Rien n'empèche de suivre en public Popinion commune qu’en son for intérieur on ne partage point. Le sage même, tout en restant fidèle à sa pensée, le sage ne fera pas difficulté de parler et d'agir comme le vulgaire ignorant et insensé”. Ce n’est point mensonge : c'est accommodement nécessaire aux conditions denotre existence; c'est cette même économie ? par laquelle Dieu s'abaisse de sa perfection esseritielle à des formes inférieures d'existence. — Bien
! Plutarch. de Stoic. rep. 5: Οὕτω ῥητορεύσειν nat πολιτεύσεσθαι! τὸν σοφὸν ὡς καὶ τοῦ πλούτου ὄντος ἀγαθοῦ, χαὶ τῆς δόξης χαὶ τῆς ὑγείας. Cic. de Fin. IV, 9. Senec. Ep. 5; Intus omnia dissimilia sint : frops nostra populo conveniat. Plutarch, adv. Stoic, 11. Epict. Man. 16. Voy. Gatak. ad M. Antonin. XL, 18.
? Οἰχονομία en grec, dispensatio en latin, signifient distribution proportionnelle, arrangement (Aristote dit d'Euripide : Εἰ καὶ τὰ ἄλλα μὴ εὖ cikovoust, Poet. 13, Cicéron dit pareïllement : dispensare inventa, (Orat. Ι, 31), par suite ménagement (qui tient en francais à ménage comme en vrec οἰκονομία à οἶκος), et mème, enfin, feinte, dissimulation, voy. Gatak. ail M. Antonin. V, 51; XI, 18. L’cixoyouiz consistant à dispenser les choses selon leurs valeurs, c’est agir χατ᾽ οἰκονομίαν que de subordonner, d’accommoder les moyens aux fins, et par conséquent d’employer, au besoin, pour un but louable le faux et le mal. ( Henri Estienne, Thes. ling. gr, v. cirevouia : Videtur autem metaphora esse ἃ providis rerum domesticarum dispensatoribus, qui seiunt quo quælibet tempore agenda sint, et quomodo expensa facienda ). De là Stob. Ecl, τ. II, p. 230 : Τῷ μέντοι ψεύδει ποτὲ συγχρήσασθαι νομίζουσιν (se. ci Στωϊχοὶ) αὐτὸν (se. τὸν σοφὸν) κατὰ πολλοὺς τρόπους... καὶ κατ᾽ ἄλλας οἰκονομίας τοῦ βίου πολλάς. Cf. Quintil, Znstit. orat. XII, 1; Plutarch. de Stoic, rep. 47. — C’est par Ἰ᾿ οἰκονομία, que saint Clément d'Alexandrie, Origène, saint Jérôme, etc., expliquent les exemples
de dissimulation et même de simulation, donnés par les Saints de l'Ancien
plus, le sage serait msensé lui-même de ne pas rechercher, comme si c'étaient des biens, la vie, la santé, la richesse. Pour un talent, disait Chrysippe, le sage donnera trois fois de la tête en terre, s’il le faut 1. |
Enfin parmi les choses indifférentes, et pourtant conformes à la nature, il en est qui méritent sur toutes les autres le nom de convenables (χαθήκοντα). Ce sont, comme on l’a vu, les fonctions naturelles appropriées à la conservation de l'individu et surtout de l'espèce, et dans lesquelles brille la beauté dont la raison est le principe. Ainsi aimer ses enfants, ses parents, pratiquer la bienfaisance, donner ses soins ou sa vie pour le bien public : en un mot, toutes ces œuvres qui : accomplies dans la seule vue de l’ordre, de lharmonie et de la beauté, accomplies par le sage, forment les actions droites (κατορθώματα). L'exercice constant de tous ces actes, sans en omettre aucun, constitue donc une vertu et une sagesse vulgaires, ressemblance imparfaite sans doute de la vertu et de la sagesse absolues, mais
Testament ; voy. Gatak. ad M. Antonin. XI, 18. — On verra plus bas (livre 11) quelle place a tenue dans la doctrine chrétienne l'idée de l'eixevouia avec toutes ses acceptions, — On ne cite point d’exemples de l'emploi de ce mot dans le sens secondaire de dissimulation, elc.. qui soient antérieurs à Epictèle (Man. LI. 14 ; cf. M. Antonin, IV, 19; V, 51; ΧΙ, 18). Mais on en trouvait sans doute beaucoup dans les ouvrages, tous perdus aujourd’hui, des anciens Stoiciens.
! Plutarch, de Stoic. rep. 30.