LIVRE I, CHAPITRE
seconde de toute vie. À tous les degrés successifs de la vie, dans le progrès continu de l’activité, de la simple mixtion à la végétation, de la végétation à la sensibilité, de la sensibilité à la raison, la nature ne fait autre chose que s’élever de la matiére informe à la forme achevée de la pensée. A chaque pas qu’elle fait, à chaque degré qu'elle monte, elle s'explique mieux, elle se fait mieux entendre , elle montre mieux le sens de son être; de plus en plus intelligible à mesure qu'elle est davantage intelligence et pensée. Le terme de ce progres est l'homme ; l'homme, en qui l'intelligence vient s'ajouter aux sens, comme du dehors!, et, se dégageant peu à peu de l'imagination, s'exerçant toute seule sans organe matériel , et indépendante du corps , se comprendre et se posséder elle-même. Mais comme l’œil a besoin de la lumière pour voir, de même, pour passer de la puissance à l'acte, l'intelligence humaine a besoin de l’action supérieure d’une pensée constamment agissante, qui lui fournisse la première lumière de la vérité ; pour se déterminer, la volonté humaine a besoin d’une détermination initiale, indéfectible, qui lui donne la première inclination au bien. Or, cette première pensée, ce premier acte, antérieurs, supérieurs à nous, que serait-ce sinon l'acte de la pensée di-
1 Θύραθεν. De Gener. anim. II, 3.
vine 19 Enfin cet acte immuable d’où l’âme humaine recoit le mouvement, c’est encore la fin à laquelle elle tend. Le seul terme où elle puisse se reposer du travail et de l'agitation, le point extrême de sa perfection et de sa félicité, son souverain bien, est la contemplation, l’acte immobile dans lequel la pensée se touche?, pour ainsi dire, se saisit et se possède elle-même; c'est l’état où elle aspire, qu’elle atteint quelquefois dans de trop courts instants, et duquel jouit éternellement lintelligence supérieure qui anime et qui meut le ciel. Non-seulement donc c’est une intelligence, c'est une pensée actuelle qui imprime au ciel, par le désir dont elle le remplit, le premier mouvement d’où suivent tout le mouvement et la vie de la nature; nou-seulement elle élève ainsi à elle les puissances physiques, dans une progression de formes toujours plus rapprochées de la pensée; mais au plus haut degré et comme à la dernière cime de la nature, dans l'âme raisonnable de l’homme et dans l’intelligence céleste, ce n’est plus comme objet intelligible de l’amour, c'est par sa pensée même, c'est en tant qu’elle pense, qu'elle se montre enfin et la cause premiére dont tout part, et le but final où tout se termine. Bien plus : premier moteur et cause finale, le
1 Eth; Eud. ὙΠ, 14.
ἡ Metaphys. IX, p. 191,1. 5 : Θίγειν καὶ φάναι. XII, p. 249, 1. 8: Νοντὸς γὰρ γίγνεται θιγγάνων καὶ νοῶν,
LIVRE I, CHAPITRE 1. 19 premier principe n'est-il pas aussi la forme, l'essence de tout ce qui pense? Si l'intelligence humaine est unie à l'âme οἵ par l’âme au corps, elle n’en est pas moins en elle-même immatérielle. Quant à l’intelligence active, qui est la cause première de nos pensées, c'est l’immatérialité absolue. Or, où il n’y a pas de matière, point de pluralité. L’âme humaine ne fait donc qu'un, dans son intelligence pure, avec l'intelligence divine; elle vit avec elle, en elle, audessus de la nature; elle y vit immobile, impassible, immortelle *. — Maintenant, le principe sensitif dans l’homme n'est-il pas au fond le même être que le principe intelligent et raisonnable? L'intelligence compare la forme abstraite et générale des choses, qui est son objet propre, et la forme sensible. Elle juge le sens en le comparant à elle-même, et par conséquent elle le contient dans une même conscience. Elle n’en diffère donc point si ce n’est par la manière d’être, comme une ligne courbe diffère d’ellemême après qu’elle a été rectifiée, comme dans une même courbe different le convexe et le concave?. C'est une même chose dans deux différentes conditions d'existence, — Enfin la végétation n’impliquet-elle pas une tendance perpétuelle à un but, une
νον Τρ νυ" P III, LIN; ce. 3.
? De An. II, 2. Eth. Nicom.1, 13. Voy. Averroës, ἐπ libr. de An., Opp. t. VI, [Ὁ 167 b, et Cesalpini, Quæst. peripatet., 44 Ὁ (Venet. 1593, in-4°).
sorte d’appétit? et l’appétit n'est-il pas inséparable de quelque sens du bien et du mal”, si obscur et si faible qu’il puisse être? Bien plus, l'appétit et le sens ne sont qu'un même principe, considéré dans deux conditions différentes, comme l’entendement et la volonté ?. Intelligence, sensibilité, vie végétative, puissances de divers ordres d’une seule et même âme, ce n'est donc qu’un même principe, le principe immortel, immatériel et divin de la Pensée, plus ou moins différent et distingué de lui-même selon le degré auquel est parvenue la réceptivité de l'organisme. Essence de toutes les intelligences, dans lesquelles elle se multiplie sans rien perdre de son unité, l'intelligence suprême est par cela même l’essence , la forme supérieure, l'être absolu des âmes humaines tout entières, dans toutes les puissances différentes qu'elles contiennent. Or, ce qu’elle est à la nature humaine, comment ne le serait-elle pas à toute la nature, dont l'humanité est à la fois le résumé et le but? Et qu'est-ce alors que le monde, selon la métaphysique d’Aristote, si ce n’est la manifestation de la pensée divine, particularisée, multipliée, diversifiée dans les puissances de la matière, plus ou moins transformées en son action; en acte dans soi seule, et dans les pures intelligences où elle se réflé-
Ÿ De An, ΠῚ, ἦγ) 79 10.
3 Ibid, IL, 5.