LIVRE I, CHAPITRE II
autre, mais sur laquelle il était impossible à l’homme de porter un jugement assuré.
Arcésilas convient avec Zénon, et contrairement aux Péripatéticiens, que le sage n’a pas d'opinion"; mais il lui refuse la science. De l’aveu des Stoiciens, la science est à cette condition que la représentation qui provient d’un objet sensible puisse toujours être discernée d’avec toute autre. Or, cette possibilité, Arcésilas, après les Péripatéticiens, la conteste. Suivant lui, point de représentation provenant d’un objet quelconque, qui ne püt provenir d'un autre”?. C'est ce qu'atteste chaque jour l'expérience. En effet, suivant les Stoiciens ÿ, il n’y a d’autres représentations que celles qui proviennent des sens. Or, la sensation est une modification passive, sous l’action d’une cause extérieure que nous révele l’impression seule qu’elle fait sur nous. En admettant donc, avec les Stoïciens, qu’un même effet ne peut pas résulter de deux causes différentes, qu'importe,
4 Cic. Acad. II, 35.
? Cic. Acad. IT, 24 : Nullum tale esse visum a vero ut non ejusmodi etiam a falso possit, — Aussi Cicéron, parlant au nom des Académiciens, déclare formellement qu’il n’a affaire qu'aux Stoïciens, et nullement aux ἡ Péripatéticiens ; de Fin. V, 26 : Nihil est enim aliud quamobrem nihil percipi mihi posse videatur, nisi quod percipiendi vis ita definitur ἃ Stoicis, ut negent quidquam posse percipi, nisi tale verum quale falsum esse non possit. Itaque hæc cum illis est dissensio, cum Peripateticis nulla sane,
% Ibid. 13 : Componunt igitur (se. Academici) primum artem quamdam de his quæ visa dicimus, eorumque vim et genera definiunt : in his quale sit id quod percipi et comprehendi possit : totidem verbis quot Stoici. Cf. Sext. Emp. ad. Math. VIT, 158.
si nous ne jugeons de l'effet lui-même que par le témoignage insuffisant de l’impression que nous en recevons ? ? — On a vu que les Stoiciens en appelaient au choc que la réalité exerce sur nous, et qui nous en manifeste la force et la nature. Mais cette force, ce n'est toujours que par ce que nous en souffrons qu’il nous est donné d’en juger. Jamais nous ne pouvons être sûrs d’apercevoir la dernière et décisive différence par laquelle la représentation véritable d’un objet se distingue de toute autre. En d’autres termes, jamais nous ne pouvons saisir d’une maniere certaine la raison déterminante qui fait l’'individualité de chaque chose ; car jamais nous ne l’apercevons qu’à travers les impressions passives de nos sens?, Jamais, par conséquent, nous ne pou— vons arriver à une représentation compréhensive, à laquelle on puisse accorder son assentiment sans danger de faillir, et de prendre pour science une simple opinion ἡ.
Ce n’est pas tout. L’assentiment ne s’adresse qu’à des propositions. Car tout jugement établit un rapport de deux termes. Ce n’est donc pas proprement à une représentation qu’on donne son assentiment, mais à une conception 4; une conception, c'est-à-
1 Ibid. 26 : Ne sit sane : certe videri potest.
? Sext. Empir. adv. Math. VII, 159-164.
5 Cic. Acad. II, 21, 24 ; Sext, Empir. adv. Math. VII, 156.
4 Sext. Empir. adv. Math. ὙΠ, 154 : Ori ἡ συγκατάθεσις où πρὸς φαντασίαν γίνεται, ἀλλὰ πρὸς λόγον. Τῶν γὰρ ἀξιωμάτων εἰσὶν αἱ συγκαταθέσεις.
LIVRE I, CHAPITRE IT. 229 dire, dans la doctrine stoïcienne, un incorporel! sans réalité, une abstraction, œuvre de l’entendement de l’homme. Comment donc, pour établir la vérité premiere et fondamentale de la représentation, en appeler à l’assentiment? Et en effet, ajoutait Carnéade, si la règle du vrai ne se trouve pas déjà dans la représentation, elle ne se trouve pas non plus dans la raison. Car où la raison prendelle les éléments de son jugement, selon les Stoiciens , si ce n’est dans la représentation que lui fournissent les sens ? ?
Dès lors, dans la spéculation, plus de règle infaillible du vrai; dans la pratique, plus de mesure absolue du bien. Le sage ne pouvant espérer la science, et ne devant rien donner à l'opinion, que lui reste-t-il à faire, si ce n’est, dans la spéculation, de suspendre son assentiment; dans la pratique, de suivre, sans prétendre à la rectitude absolue, ce qui lui semble probable? On ἃ vu que les Stoiciens définissaient la fonction naturelle, ou le convenable, ce qu’on peut, lorsqu'on l'a fait, justifier par des motifs probables. La droite raison, en rapportant le convenable au bien et au beau absolus , lui donnait seule la perfection qui en faisait l’action droite, Vacte de vertu et de sagesse.
! Diog. Laert. VII, 63.
? Sext. Empir. ads. Math. VII, 165 : Mrdeuiac δὲ οὔσης φαντασίας
Désespérant d’atteindre, par la voie que traçaient les Stoiciens, à la possession certaine de la droite raison, c’est à la définition de la fonction naturelle, du simple convenable, que les Académiciens réduisent nécessairement celle de l’acte de sagesse et de vertu. Suivre le probable, voilà à quoi se borne, suivant eux, la sagesse humaine”.
Tandis que la métaphysique péripatéticienne établissait dans l'intelligence spéculative, qui est à elle-même son objet et sa fin, un vrai et un bien absolu , mesure par laquelle tout le reste devait être estimé, le Stoicisme a rabaissé toute pensée à la condition de l’humaine raison; et le critérium infaillible dont il a prétendu mettre l’homme en possession lui échappe, et le laisse tout entier dans les incertitudes de l'opinion. C’est là ce que vient démontrer l'Académie nouvelle; c'est du point de vue seul où le Stoïcisme s’est placé qu'elle réduit et la spéculation et la pratique et la science et l'action à la simple probabilité. A un étroit rigorisme, fondé sur une abstraction illusoire, elle oppose ainsi une doctrine plus conforme aux sentiments communs, plus appropriée à la vie humaine; doctrine analogue, dans sa largeur et sa modération, à la philo-
1 Τὰ, ibid, 158 : περὶ πάντων ἐπέχων χανονιεῖ τὰς αἱρέσεις χαὶ φυγὰς χαὶ χοινῶς τὰς πράξεις τῷ εὐλόγω. — Τὸ δὲ κατόρθωμα εἶναι ὅπερ πραχθὲν εὔλογον ἔχε: τὴν ἀπολογίαν. ὦ προσέχων οὖν τῷ εὐλόγῳ,, κατορθώσει καὶ εὐδαιμονήσει. Οἵ, 174.
LIVRE I, CHAPITRE Il. 231 sophie péripatéticienne, mais à la philosophie péripatéticienne diminuée du principe métaphysique d'où tout le reste tire sa valeur, où tout le reste ἃ sa mesure et sa règle.
Peu à peu, en effet, et soit sous l'influence du scepticisme académique, soit de lui-même, le Stoïcisme , se relàchant de sa première rigueur, se rapproche et de la physique et de la morale péripatéticiennes , des parties inférieures de la philosophie d’Aristote.
Zénon de Tarse, successeur de Chrysippe dans la direction de l’école stoïcienne, Boethus de Sidon, l’un des philosophes les plus renommés de cette école, enfin le disciple célèbre de Diogène de Babylone et d’Antipater de Tarse, disciples eux-mêmes de Chrysippe, Panétius de Rhodes, révoquèrent en doute tous les trois le dogme stoïcien de la destruction périodique du monde par le feu, dogme étroitement uni à la théorie du principe igné des phénomènes naturels et de sa marche ascendante; et ce fut pour y substituer lopinion péripatéticienne de l'éternité du mondeï. Panétius alla plus loin : il éleva des doutes sur la possibilité de la divination ?, suite nécessaire, dans les idées des premiers Stoiciens, de l'enchaînement fatal de tous
1 Philo., de Zncorr. mundi, 10 ; Euseb. Præp. εν. XV, 18. 2 Cic. de Div. I, 3.
les événements. Posidonius était revenu aux dogmes de la conflagration périodique universelle et de la divination’. Mais dans la physique particulière, c’est à Aristote qu'il empruntait, dit-on, presque toujours l'explication des phénomènes ?. Dans la morale, le Stoicisme cède d’une maniere plus évidente encore à l'influence de lAristotélisme. Déjà Antipater avouait que les biens extérieurs ajoutaient peu de chose, sans doute, mais enfin quelque chose à la félicité $. Panétius blämait la dureté des maximes des Stoiïciens, aussi bien que les épines de leur dialectique f. Tous deux, Panétius et Posidonius rejettent le principe de l’impassibilité absolue du sage 5 : paradoxe célèbre dans lequel consistait tout le nerf de la morale stoïque. Selon le premier, on doit reconnaître que la vertu ne suffit pas toute seule au bien de l'homme, qu'il y faut joindre encore la santé, la force, la richesse; on doit reconnaître qu'il y a des plaisirs naturels; on doit reconnaître qu'il y a des vertus pratiques différentes des vertus spéculatives, et par conséquent aussi, sans doute, que la vertu et la science ne sont pas identiques, et que la vie morale implique
4 Plutarch. de Plac. phil. IX, 9.
2 Strab. IL, 3, p. 164; Πολὺ γάρ ἐστι τὸ αἰτιολογιχὸν παρὰ αὐτῷ χαὶ τὸ ἀριστοτελίζον. Galen. de Hippocr. et Plat. plac. IV, p. 421 Kuehn.
5 Senec. Ep. 92.
4 Cic. de Fin. IV, 28.
5 Galen. de Hippocr. et Plat. plac. IV, p. 145.
quelque chose encore de plus que la raison’ : conséquence bientôt avouée par Posidonius. Autant de concessions à la morale péripatéticienne.
Enfin, au lieu de considérer les passions comme des jugements sortis, on ne sait comment, de la même source que ceux de la sagesse elle-même, c'est-à-dire de la raison, Posidonius en rapporte l'origine, comme Platon et Aristote l'avaient fait, à des puissances inférieures de l’âme, et, dans ces puissances mêmes, à l'influence du corps?. Sans rétablir au-dessus de la nature et de l’homme le principe immatériel de l’intelligence pure , Posidonius refuse seulement de voir dans la raison des Stoiciens l’origine et la source de tout le reste. Sans la rattacher à une cause supérieure, il lui retranche seulement tout ce qui vient après elle. Sans rappeler le Stoicisme à la métaphysique, il le dépouille seulement de ce qui faisait sa force et sa grandeur : l’idée, fausse en un sens, mais vraie en un autre sens plus général et plus étendu qui devait plus tard ressortir aussi de l’Aristotélisme, l’idée de la domination du principe, quel qu'il füt, de la connaissance et de l’action sur la nature entiere.
Tel est l’état dans lequel les Panétius et les Posidonius transmirent le Stoicisme aux Romains.
D'un autre côté, et à mesure que la philosophie
1 Diog. Laert. VII, 92, 128; Sext. Empir. adv. Math. XI, 73. ? Galen. loc. laud. p. 70; Plutarch. Fragm, 1, 6.
stoicienne fléchissait, l'Académie nouvelle se relàchait peu à peu de son scepticisme. Si le Stoïcien ne pouvait atteindre la vérité absolue, comment, de son côté, l’Académicien pouvait-il, sans aucune règle pour discerner le vrai, juger du vraisemblable et mesurer la probabilité ? Aussi le deuxième successeur de Carnéade, Philon de Larisse, contemporain de Posidonius, ne prétendait déjà plus que les choses fussent incompréhensibles en ellesmêmes. Au contraire, compréhensibles par nature, elles n'étaient, selon lui, incompréhensibles que pour le critérium des Stoiciens, pour leur prétendue représentation compréhensive 7. Et on assure qu'il désirait véritablement rencontrer un adversaire qui l’obligeât d'abandonner entièrement le scepticisme ?.
Mais la philosophie dominante alors était encore le Stoïcisme. À demi vaincu par l’Académie, c'est à lui pourtant qu’elle vint enfin rendre des armes devenues presque inutiles. Le successeur de Philon, Antiochus, l’un des principaux maîtres de Cicéron, fut d’abord académicien et sceptique, puis il passa au Stoicisme. Carnéade avait dit qu'il n'y avait entre les Péripatéticiens et les Stoiciens que des disputes de mots. Antiochus crut s’apercevoir que
1 Sext. Empir. Pyrrh. hypot. 1, 235 ; Cic. Acad, 11, 6. * Numen. ap. Euseb. Præp. ἐν. XIV, 9.
5% Cic. Acad. I, 4; II, 22.