LIVRE I, CHAPITRE
affecte nos sens 1. Et c'est aussi ce qu'il pense de Dieu même. La substance de Dieu et de l'âme, c’est tout au plus, selon lui, la quinte-essence des Péripatéticiens?, un fluide ténu, plus ténu et plus léger que l’air et le feu, et auquel le mouvement est essentiel, mais dont il avoue du reste ignorer la nature intime. C'était la croyance générale: des principes corporels, matériels, que pourtant on sentait de plus en plus la nécessité de reculer au delà de toute apparence sensible, dont par conséquent la constitution et l'essence étaient entierement inconnus. Au delà des phénomènes qui tombent sous les sens, on ne concevait que des causes essentiellement occultes, impénétrables dans leur nature, dans leurs qualités primaires et dans leur mode d’action. Ainsi, nul autre objet d'intuition immédiate que les phénomènes sensibles; aucun moyen d’atteindre les principes intelligibles, les véritables êtres, si ce n'est le raisonnement 4 qui remonte des effets aux causes: telle était la théorie universellement adoptée.
Or, c'était là la théorie dans laquelle s'étaient déjà rencontrées les diverses doctrines dont le Pyr-
& Cic. de Fin. IV, 11, 14; Tuscul. 1, 17, 26, 28; 22 : An tanta sit ejus tenuitas ut fugiat aciem.
? Cic. Tuscul, 1, 26 : Et quidem si Deus aut anima aut ignis est, idem est animus hominis.. Sin autem est quinta quædam natura ab Aristotele inducta primum , hæc et Deorum est οἱ animorum,
5 Id. ibid. 10, 25.
2Cic. Tuscul. 1, 28.
rhonisme était sorti. Elle renaissait maintenant, conséquence identique de prémisses analogues : le | Pyrrhonisme ne pouvait manquer de renaître à son tour. Quelque temps encore, selon toute apparence, après que le livre du Monde eut paru,
1 Énésidème disant (dans Photius, cod. 212) que les Académiciens de son temps sont de véritables Stoïciens , Fabricius ( ad Sext. Empir. Pyrrh. hypot.T, 235), Brucker ( Hist. crit. phil. 1, 1328 ), etc., le font contemporain d’Antiochus et de Cicéron. Cependant Cicéron affirmant que de son temps la secte Pyrrhonienne était éteinte (de Qrat. 11, 19 : « Fuerunt etiam alia genera philosophorum... Eretricorum , Herilliorum, Megaricorum, Pyrrhoneorum : sed ea horum vi et disputationibus sunt jamdiu fracla et extincta , ») et de plus Aristoclès, qui vivait au 11° siècle après J.-C. disant d’Éuésidème qu'il enseignait à Alexandrie récemment, ἐχθὲς χαὶ πρώην, (sur cette locution proverbiale, voy. Gataker ad M. Antonin. X, 7), Ritter (Hist. de la phil., trad. fr., IV, 222) et M. Saisset ( Énésidème, 1840, in-8°, p. 10-15) le font descendre au commencement du τοῦ siècle. — Mais Sénèque disant aussi : « Tot familiæ philosophorum sine successore deficiunt, Academici et veteres et minores nullum antistitem reliquerunt. Quis est qui tradat præcepta Pyrrhonis? ( Quest. nai. VII, 32)» , il faudrait donc placer Énésidème encore après lui, c'est-à-dire au plus tôt dans la seconde moitié du 1°" siècle. Or, 1° ce serait placer la composition de l’ouvrage d'Énésidème contre les Académiciens dans un temps où leur école ne devait plus exister, d’après le témoignage précilé de Sénèque; 2° cet ouvrage était dédié à un Lucius Tubéron, académicien , qui avait été revêtu, dit Photius, de grandes charges publiques. N'est-ce pas, selon toute apparence, le Lucius Tubéron qui fut ami de Cicéron, lieutenant de son frère Quintus, enfin proconsul en Afrique, et qui se distingua dans les lettres? J'incline donc à croire que c’est bien au temps de Cicéron et d’Antiochus qu'Énésidème appartient. Cicéron et Sénèque ont pu ne pas le citer, ne le jugeant pas assez considérable , et ne voyant pas en lui un vrai et légitime successeur de Pyrrhon; et en effet, d’une part, on ne le voit mentionné après eux, si l’on excepte le pyrrhonien Sextus, que par Aristoclès et Photius, dont le premier dit dédaigneusement : Αἰνησίδιημιός τις; de l’autre , il se ratiachait à l’école d’Héraclite autant, si ce n’est plus encore qu'a celle de
ELVRE FT, CHAPITRE IL 251 Énésidème commença, dans Alexandrie, à relever le Scepticisme de ses ruines.
Les Stoiciens avaient réduit tout raisonnement à l’inférence d’un signe, à ce qu'il signifie. Le sujet de la conclusion était le signe; l’attribut était la chose signifiée, dont l'existence se conclut de l’existence du signe *. Le signe est le connu, l’apparent, le phénomène; la chose signifiée , l’inconnu que le connu fait connaître. Maintenant les signes sont de deux sortes. Il y en a qui rappellent seulement d’autres phénomènes auxquels une expérience antérieure nous les avait montrés associés : ce sont les signes commémoratifs ?. C’est ainsi que l'éclair est le signe de la foudre, et la fumée du feu. D'autres signes nous indiquent, nous révelent, suivant les Stoiciens, ce qu'aucune expérience ne nous avait offert : ce sont les signes é2dicateurs ou révélateurs ὅ. Ainsi l'âme ne peut jamais tomber sous les sens; rien ne peut donc nous la faire connaître sinon des signes véritablement révélateurs : tels sont
Pyrrhon. Quant à 1᾿ἐχθὲς χαὶ πρώην d’Aristoclès , on se l’expliquera si l'on observe qu’il a pu trouver moderne encore par comparaison , quoique de beaucoup antérieur à lui, le restaurateur d'une école tombée depuis trois siècles.
1 Sext. Empir. adv, Math. VIII, 245 : Σημεῖον εἶναι ἀξίωμια, ἐν ὑγιεῖ συνημιυέγῳ χαθηγούμιενον,, ἐκχαλυπτικὸν τοῦ λήγοντος.
5. Σημεῖα, ὑπομνηστιχά. Sext. Empir, Pyrrh. hypot. IL, 100; adv. Math. VII, 151.
ὅ Σημεῖα ἐνδειχτικὰ,, ἐχκαλυπτικά, Id, ibid., et VIII, 273.
les mouvements du corps'. — Les phénomenes ne sont pas seulement les signes commémoratifs d'autres phénomènes : ils sont les signes révélateurs des substances et des causes?. C’est cette proposition que conteste le Pyrrhonisme, et avec elle toute la théorie dogmatique dont elle est la base; c’est contre la possibilité et l'usage des signes révélateurs que s’élève avant tout Énésidème.
Le signe et ce qu'il signifie sont, dit-il, deux choses relatives l’une à l’autre. Or, de deux choses corrélatives on ne peut pas connaître l’une sans l’autre : on ne peut comprendre le droit sans le gauche, le haut sans le bas, le dessus sans le dessous. Donc aussi on ne peut pas comprendre le signe, en tant que signe, sans ce qu'il signifie; et par conséquent ce qu’on veut qu’il nous révele, il fallait que nous le connussions déjà en même temps que lui $. Le signe ne pouvant précéder dans la connaissance la chose signifiée , il n’y a donc point de signes révélateurs. Dès lors, point de conclusion des phénomenes aux substances et aux causes; car les phénomènes ne peuvent rien faire connaître qui ne füt déjà connu en même temps et de la même façon que les phénomènes eux-mêmes. En général, point de démon-
1 Id. adv, Math. VIII, 155.
Id. ibid,, VIII, 141 sqq. 151 ; Pyrrh. hypot. IL, 99.
5. τῇ ibid., VIII, 165, 175,273; Pyrrh. hypot. II, 125. Id. Pyrrh. hypot. IL, c. 11.
stration; car si le sujet est le signe de l’attribut, il est impossible que le premier soit connu avant son corrélatif, qui est le second’. Dans la philosophie d’Aristote, entendue en son véritable sens, on l’a déjà vu, ce n’est point par les phénomènes seuls que l’on connaît les causes et les essences. Loin de là, c’est dans l'intelligence même que l'intelligence connait des le principe, comme en leur cause et leur essence primordiale, toutes les formes inférieures d'existence. C’est donc par une expérience supérieure, éternelle et divine, peut-être, qu'elle aperçoit d’abord dans leur source les principes des choses, avec tous les effets possibles qui en dépendent. Et lorsque des effets, des phénomènes qui affectent nos sens, nous venons à remonter à leurs principes, ce n’est qu’en apparence passer, on ne sait comment, de signes révélateurs à un ordre de choses étranger et inconnu : en réalité, c'est revenir de signes véritablement commémoratifs, et par une réminiscence dont celle de Platon donne une idée imparfaite, aux objets d’une expérience primitive, fonds éternel de notre propre conscience. — Mais pour la philosophie dogmatique , qui ne reconnaît aucune connaissance à la fois immédiate et supérieure aux sens, comment échapperait-elle à ce cercle vicieux, de donner pour antécédent à la connaissance des principes les
1 14. ibid,, ce. 13; «dv. Math. VIII, 261, 339 544.
phénomènes, qui, 5115 en sont les signes, en exigent la connaissance préalable?
Ce n’est pas tout. Non-seulement on ne peut pas remonter des phénomènes aux causes, mais l’idée même de la cause , comme la définit la philosophie que le scepticisme combat, cette idée est contradictoire et impossible. C’est ce qui résulte d’un raisonnement absolument semblable au précédent.
Il semble que la cause doit précéder l'effet; car pour que l'effet ait lieu, il faut que déjà la cause existe. Mais, d’un autre côté, la cause est une chose relative ; car il n’y ἃ pas de cause sinon par rapport à un effet. Or, les choses corrélatives ne sont pas seulement simultanées dans la pensée , elles le sont aussi dans l'existence. Il n'y a pas de droite avant qu'il y ait une gauche, point de père avant qu'il y ait un fils, point de cause avant qu'il y ait un effet. Mais si la cause et l'effet sont simultanés, comment les distinguer, et par quoi jugera-t-on où est l'effet et où est la cause ?? Les dogmatiques, c’està-dire les Stoïciens et les Péripatéticiens dégénérés, définissaient la cause : ce qui.est tel que dès qu'il est présent, l'effet a lieu ὁ, Mais l'effet étant présent au même instant que la cause, qui dira laquelle des deux choses est la cause plutôt que l'effet de l’autre?
Ÿ Id. Pyrrh. hypot. III, 25.
? 14. ibid. ; ad, Math. IX, 234.
Οὗ παρόντος γίνεται τὸ ἀποτέλεσιλο,. Sext, Empir. adv. Math. IX, 228.