LIVRE I, CHAPITRE
ment , au temps, à toute condition sensible : idée encore obscure dans la Physique et la Métaphysique d’Aristote, méconnue par ses successeurs, mais qui, remise plus tard en lumière, approfondie et complétée, doit résoudre toutes les difficultés, lever toutes les contradictions où s’embarrassent les doctrines qui ne reconnaissent rien au-dessus de la matiere.
Ainsi sur tous les points, dans Énésidème comme dans Pyrrhon, ce n'est point à la philosophie d’Aristote que le Pyrrhonisme s'adresse. Il s’adresse uniquement à ce Dogmatisme qui ne reconnaissait rien de réel qui ne füt corps, et dans lequel les successeurs d'Aristote et de Théophraste se rencontraient alors avec les Stoiïciens. S'il n'est rien de réel que des corps, si par conséquent il nest point d'autre source de savoir que le sens, externe ou interne, rien ne saurait être connu directement, intuitivement, sinon des phénomènes. Et alors il est impossible de passer des phénomènes, comme d’autant de signes révélateurs, à des causes inconnues, impossible de concevoir et de définir la cause. Rien de compréhensible que des phénomènes plus ou moins rapprochés dans le temps et dans l’espace, mais sans commerce réel, sans lien intime, et détachés les uns des autres comme les atomes des Épicuriens. Telle
est la conclusion vers laquelle le Dogmatisme mar-
chait de lui-même pas à pas, et où le pousse la dialectique pyrrhonienne.
Aussi, depuis le temps auquel appartient probablement Énésidème , il semble qu’insensiblement la philosophie renonce à dépasser le cercle des phénomènes. Après avoir abandonné dans le principe la métaphysique, force lui est de déserter aussi les plus hautes parties de la physique, qu’elle y avait substituée. Sénèque proclame encore, comme les Zénon et les Chrysippe, que la science de la nature est la plus noble partie de la philosophie , et la fin de toutes les autres : c’est encore pour lui la science des causes premières, ou des choses divines, aussi supérieure aux sciences proprement humaines que Dieu est au-dessus de l’homme’. Mais sur quoi portent les Questions ou recherches naturelles qu’annoncent si pompeusement ces propositions? Sur la météorologie, et sur les phénomènes généraux que présentent les airs, les eaux et la terre. Pour la théorie des principes de la nature, il avoue qu’on n'y peut pas dépasser le vraisemblable. La connaissance de la vérité est, dit-il, autant au-dessus de nous que la vérité elle-même?. En particulier, la question de la destinée de l'âme, sur
1! Quest. nat. præf. : Denique tantum inter duas interest, quantum inter
Deum et hominem.
? Ep, 65 : Pronuntia quis tibi verisimilimum videatur dicere, non quis
verum dicat ; id enim tam supra nos est quam ipsa verilas.