‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 97 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

volonté de toute dépendance des choses extérieures, ne lui laisse plus d’autre règle et d’autre but qu'’ellemême. À la vérité, c'est rendre au principe intellectuel , dans l’homme même, l’indépendance entière attribuée par l’Aristotélisme à la pensée divine. Mais la pensée divine a un objet et une fin suffisante dans l'acte par lequel elle pense et se contemple. Qu'’estce, au contraire, qu'une volonté, une liberté sans autres objets qu'elle seule? Une abstraction, une pure négation. Aussi la morale d'Épictète est-elle , dans ses conséquences comme dans ses principes, entierement négative. Le mal, selon lui, c'est d’être l'esclave des choses du dehors; le bien, de s’affranchir de leur domination. Toute la vertu revient donc à deux choses : supporter et s’abstenir 7; c’està-dire la force, avec la tempérance, qui est encore de la force; en vn seul mot, la volonté appuyée sur’elle-même et concentrée en elle-même.

Cependant, plus savant dans la vie intérieure qu'aucun de ses devanciers n'avait sans doute pu l'être, Épictète connait mieux l'insuffisance de l'homme, Le commencement de la philosophie est, dit-il, la conscience de notre faiblesse et de notre impuissance pour les choses les plus nécessaires ?.

1 Gell. Noct, Att. XVII, τὸ : ἀνέχου χαὶ ἀπέχου. ® Diss. II, 11: Ἀρχὴ φιλοσοφίας... συναίσθησις τῆς αὑτῶν ἀσθενείας καὶ ἀδυναμίας περὶ τὰ ἀναγκαῖα. Épicure avait dit: Initium salutis est notitia

peccati. Senec. £p. 28.

Pour devenir bon, il faut commencer par se reconnaître mauvais’. Il est deux vices dont l’àme ἃ également besoin d’être purgée : la présomption et le désespoir ?; en d’autres termes, elle a un besoin égal de la modestie et de l'espérance. Et ce en quoi elle doit chercher son appui, c’est Dieu. Souvienstoi de Dieu, dit Épictète; invoque-le afin qu’il te secoure et t'assiste 5, C’est à Dieu, enfin, qu'il rapporte comme à leur auteur les jugements droits et les désirs conformes à la nature 4. Car Dieu n’est pas loin de nous ni hors de nous : il est en nous ?. Qui ne croirait reconnaitre à de telles maximes le Christianisme méme? Mais le Dieu intérieur qu'Épictète invoque, ce n’est point celui dont le chrétien adore ja grâce toute-puissante, ce n’est pas cette pature supérieure à laquelle la théologie même d’un Aristote subordonne et suspend l’humanité comme la nature entière; ce n’est guere autre chose encore que le génie, émané de Dieu, qui habite en nous’, c'est-à-dire notre raison ou notre volonté propre, considérée dans sa pureté et son indépendance idéale. Quel lien en effet, quelle union profonde et durable entre notre âme, et Dieu considéré en lui-même,

Fragm. p. 941 ; ap. Stob. Serm. 1, 48.

Ibid. IL, 18 : Τοῦ Θεοῦ μέμνησο" ἐκεῖνον ἐπικαλοῦ βοηθὸν καὶ παραστάτην, Diss, I, 19.

5 Diss. 3,14 1518:

. TESCA 172 x 1 & A \ ’ ὮΝ , ΄ Diss, 1. 14 : Αλλ᾽ ὁ Θεὸς ἔνδον ἐστὶ, χαὶ ὁ ὑμέτερος δαίυιων ἐστί,

PEVRE FT, CHAPTTRENTE 978 c’est sur quoi Épictète reste, ainsi que Sénèque', dans le silence et vraisemblablement dans le doute. Pour nous affermir contre la mort, il remarque seulement que par elle nous ne sommes pas anéantis, mais simplement changés, c'est-à-dire que de ce que nous étions nous devenons autre chose dont l'univers avait besoin ?. Au lieu de cette fabuleuse vie future, inventée par les poëtes, nous retournons aux éléments d’où nous étions sortis? ; c'est là tout notre avenir. Une volonté passagère, sans but, sans règle et sans appui hors d'elle-même, et bientôt engloutie dans le torrent de la destinée universelle, tel est l'homme d’Epictète.

Dans les réflexions que Marc-Aurèle s’adresse à lui-méme, dernier monument qui nous reste du Stoicisme , la pensée de l'unité du monde, de la connexion étroite de toutes ses parties, de l'obligation qui en résulte pour tous les hommes, comme pour autant de membres d’un même corps, de n'exister que les uns pour les autres, cette grande pensée joue un rôle aussi considérable en apparence qu'elle avait jamais pu le faire chez les premiers Stoiciens. Successeur d’Antonin à l'empire du monde, l’idée

1 Voy. 1. Lips. Physiol. stoic. NT, 14; Gatak, ad M. Antonin. I, 12. 2 Diss. III, 23 : Οὐκ ἔσῃ, ἀλλ᾽ ἄλλο τι οὗ νῦν ὁ χόσμιος χρεῖαν ἔχει.

5 Ibid. 13.

4 M. Antonin. IV, 3; VII, 55; VIIL, 12, 23, 26; IX, 31; XI, 20 : Μὴ ἐπ᾽ ἄλλο τι ἢ ἐπὶ TO χοινωνιχὸν τέλος τὴν ἀναγωγὴν ποιεῖσθαι. 21 : Τὸν

= : RE : ᾿ σχοπὸν δεῖ τὸν χοινωγιχὸν χαὶ πολιτιχὸν ὑποστήσεσθαι,

de la communauté universelle, du devoir d’agir pour le bien de tous, devait être sa première préoccupation ; et de là il devait aussi remonter naturellement à cette conception familière au Stoïcisme primitif, de la sympathie, de l’affinité, de l'union intime de toutes choses. Mais à considérer sa philosophie dans les principes dont elle dérive, et, par suite, dans ses conséquences légitimes, on la trouve resserrée dans un horizon encore plus étroit que celle d’Épictète. Tandis qu'Épictète, fidèle encore à l'esprit de l’antique Stoïcisme, prend pour ce qu’il y a de plus élevé dans la nature humaine le principe dirigeant de l'âme, source de ses désirs et dès lors principe immédiat de toutes ses actions, Marc- Aurèle reconnait au-dessus de l’âme la simple intelligence (νοῦς ) “. L'âme, c'est l'esprit, comme disaient aussi les premiers Stoiciens; lesprit, c’est-à-dire une vapeur qui s’exhale du sang”. Or, de l'âme viennent tous les penchantsÿ, par suite tous [68 actes. L'intelligence, c'est le génie intérieur 4, qui habite en nous dans un repos divin, supérieur, par conséquent, à la vie active. Parler peu et peu agir, selon l'antique précepte de Démocrite’, se ΤΙ, 2,2: TL τὸ; NUIT, 3, 56; XIII, τή.

53. V, 33: Αὐτὸ τὸ ψυχάριον, ἀναθυμίασις ἀφ᾽ αἵματος. VI, 15, IL, 2; et XIL, 3, πνευμάτιον au lieu de ψυχὴ; ΠΙ, 16. 5 III, 26 : Ψυχῆς, pat.

4 II, 3 : ὦ μὲν γὰρ νοῦς καὶ δαίμων. XIT, 26 : ὁ ἑκάστου νοῦς Θεός. II, 13; V,27. Cf. Euripid. et Menaudr. ap. Gatak. ad M. Antonin. XII, 26.

SAIT, τὴν, 55 IL 0

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