‹ Essai sur la méthode dans les sciences théologiquesChapitre 11 sur 29 · COUP D ŒIL SUR L HISTOIRE DE LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

COUP D ŒIL SUR L HISTOIRE DE LA MÉTHODE

reconnaître en général que le langage de l'apologétique chrétienne au dix-huitième siècle est terne et sans vigueur. On s'épuise à dissoudre les objections voltairiennes, à chercher des preuves contre les zodiaques égyptiens, à prouver que la religion naturelle est insuffisante, à justifier la législation mosaïque, à adoucir, à concilier, à expliquer, et quelquefois à accepter avec résignation l'objection des adversaires. On dit ordinairement qu'il eût été peu sage aux apologistes de s'insurger contre des préjugés qui avaient jeté partout de profondes racines. Mais ces préjugés n'allaient à rien moins qu'à la négation du catholicisme. Car, qu'étaient-ils autre chose que le désaveu du moyen-âge chrétien, l'injure contre les souverains pontifes, le sarcasme contre les ordres religieux, le rejet de toutes les institutions positives de la religion, et en général, la négation de l'ordre surnaturel? Un seul côté de l'apologétique eut quelques succès, et ce côté était le plus faible. Il consistait à mettre en lumière le génie du christianisme au point de vue esthétique et^ artistique. Il y avait bien là le principe d'une poétique nouvelle, fort différente de celle de Boileau ; mais aussi, cette méthode enveloppait le danger certain d'aboutir, dans un temps plus ou moins long, au sentimentalisme en religion et au naturalisme en philosophie.

L'opposition religieuse eut d'abord son siège *en Angleterre, où une révolution, qui avait duré près d'un siècle, avait affaibli le respect de la religion et l'autorité de ses monuments. Les premiers adversaires furent Hobbes, dans son Léviathan, Cherbury et Blount dans leurs divers écrits. L'incrédulité de ces écrivains était si audacieuse, que leurs partisans eux-mêmes en furent effrayés, et que tout en rejetant la religion révélée, ils s'accordèrent à admettre la nécessité d'une religion naturelle, produit de la raison humaine, et dont on retrouvait des traces dans toutes les religions anciennes. Il s'agissait seulement de la restituer dans sa pureté primitive. Mais lorsqu'il fallut en préciser les dogmes, ils ne tombèrent d'accord qu'en un seul point, à savoir : qu'il existe un Dieu créateur du monde ; de là le nom de Déistes ou de naturalistes qui leur fut donné. Fortement unis entre eux dans leur lutte contre le christianisme, ils se distribuèrent le plan et les moyens d'attaque, selon leurs goûts et leurs aptitudes diverses. Les plus généreux faisaient au christianisme l'honneur de l'envisager comme la religion la plus conforme à la religion

naturelle; tels furent Toland, Tindal et Morgan. D'autres, comme Collins, Connor, Woolston, Bolingbrocke, IlumCj s'appliquèrent surtout à renverser les miracles; d'autres attaquèrent spécialement les preuves* tirées des prophéties; ainsi firent Craig, Toland, Collins; tandis que Shaftesbury, Bolingbrocke et Thomas Payne mettaient en cause la doctrine et les mystères du christianisme; tous à la fois s'accordaient à rejeter l'authenticité de la Bible; mais aucun ne le fit avec plus de violence et de passion que Chubb.

Les attaques du déisme rationaliste précisaient nettement la tache nouvelle de l'apologétique. Il s'agissait avant tout d'établir la possibilité et la nécessité de la révélation, puis de donner les preuves de son existence. De plus^ dans l'application des principes concernant la révélation en général à la révélation biblique en particulier, il fallait démontrer d'une manière évidente la crédibilité des auteurs sacrés : telle était la tache à remplir. Or, le même pays qui avait vu naître l'attaque produisit aussi de nombreux défenseurs.

En effet, les apologistes anglais au dix-huitième siècle dépassent de beaucoup, et par leur nombre et par leurs travaux, ceux de tous les autres pays. Il nous est impossible de les apprécier chacun en détail; nous nous contenterons de les classer dans certaines catégories.

Le premier devoir de l'apologétique était d'abord d'établir l'utilité et la nécessité de la révélation. Telle est la tâche qu'entreprirent Whitby (1), Clarke (2), Conybeare (3), Poster (4), Watts (5), Leland (6). Mais, comme un grand nombre de ceux qui les ont suivis, ils ont eu le tort, en voulant se montrer trop conciliants, d'accorder à leurs adversaires l'existence d'une religion naturelle qui aurait précédé la religion révélée, et qui, par son insuffisance, aurait rendu celle-ci nécessaire. C'était fournir matière à de nouvelles attaques.

(1) A discourse of the necessity and usefulness of the Christian révélation by reason of the principles of natural religion, 1705.

(2) Verity and certitude of natural and revealed religion, 1705.

(3) A défense of revealed religion, 1735.

(4) The usefulness, truth and excelleney of the Christian révélation, edit. 3,

(5) The strength and weakness of human reason, 1736.

(6) The advantage and necessity of the Christian révélation from the state of religion in the ancient heathon world, 2 vol. 1764.

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Une autre classe d'apologistes défendaient le christianisme en étudiant le fond même de la doctrine chrétienne. Les uns essayaient de montrer sa conformité avec la raison ; tels furent Hammond, John Locke, Benson et Bennet. Toutefois, dans cette défense^ ils s'en tenaient tous à de vagues généralités, sacrifiaient plus ou moins le caractère positif de la doctrine, n'en pénétraient point toute la profondeur et se bornaient à établir les principes d'une morale générale. Archibald Campbell (1) et Williamson (2) tiraient une preuve solide de la vérité du christianisme, de sa conformité avec les besoins de la nature humaine. Buttler (3) rencontrait une preuve originale et vraiment philosophique dans les analogies qui existent entre la sphère de la nature et la sphère de la religion. Bien que l'auteur ne connaisse pas suffisamment ni la nature, ni la religion, et qu'il s'en tienne simplement à l'étude des phénomènes, cependant il apporte dans les rapprochements et les analogies qu'il découvre, ainsi que dans l'exposition des preuves historiques tant de pénétration et d'originalité, que son ouvrage est un des meilleurs de cette période.

D'autres apologistes s'appliquèrent exclusivement aux preuves historiques. Et c'est cette partie de l'apologétique^ éminemment en rapport avec le génie anglais, qui a été traitée par eux avec le plus de succès. Il s'agissait surtout de mettre en pleine lumière la divinité du cliristianisme en faisant ressortir la possibilité, le caractère, la certitude et la valeur démonstrative des miracles. Telle fut, pour répondre aux attaques de David Hume, la tâche accomplie par Smaalbrook (4), Pearce (5), Adams (6), et surtout par Georges Campbell (7). Le miracle de la résurrection, qui est de tous le plus impor-

(1) The autJienticity of the gospel-historij and the truth of the Christian religion frora the laws and the constitution of the human nature, Edimb., 1759, 2 vol.

(2j Argument for the Christian religion drawn from a relation with the natural opérations of the mind, d783.

(3) The analogy of religion natural a^id revealed to the constitution and course of nature, 1736.

(4) Vindication of our saviours miracles, Lond., 1729.

(5) The miracles of Jésus vindicated, 4 vol., 1729.

(6) An Essay on Hume's essay on miracles, 1733.

(7) Dissertation sur les miracles cotitenant l'examen des principes posés par D. Hume, composée en anglais par G. Campbell, traduite par Jean de Gaslillon, Utrecbt, 1764.

tant dans l'histoire de Jésus-Christ, a été spécialement traité par Ditton, Sherlock et Gilhert West. La preuve par les prophéties de l'Ancien et du Nouveau-Testament a été présentée par Chandler, Sykes (l) et par Newton (2). Le traité le plus précis et le plus exact sur l'autorité du Nouveau-Testament est celui de Nathan Lardner (3). L'ouvrage d'Addison, qui a pour ohjet les témoignages tirés des auteurs païens en faveur de la vérité du christianisme, est demeuré incomplet. Paley s'est occupé de la vérité et de la crédibilité des miracles évangéliques, il leur applique une critique fine et impartiale, sans négliger toutefois les autres preuves de la religion chrétienne. Les plus récents apologistes anglais ont marché sur les traces de leurs prédécesseurs. Nous devons citer Porteus, Everett, Ilaldane, Erskine (4) et Chalmers (5).

L'opposition religieuse prit en France un caractère différent de celui qu'elle avait revêtu en iVngleterre. Les ennemis de la religion ne s'en tinrent point au déisme ou au naturalisme, mais ils professèrent franchement l'athéisme en religion et le matérialisme en philosophie. En outre, la forme des attaques fut plus incisive, c'était tantôt la légèreté railleuse, tantôt l'ironie et le sarcasme, toutes armes perfides, plus appropriées au caractère national, et qui devaient avoir un plein succès. Le représentant de la raillerie, l'âme de toutes les attaques, était Voltaire, qui professa tour à tour le déisme et le scepticisme, et ne s'inspira plus à la fin de sa vie que d'une haine profonde et aveugle contre le christianisme. L'athéisme se rencontre chez les encyclopédistes, dirigés par Alemhert, et dans d'autres écrits qu'il est inutile de nommer. J.-J. Rousseau, équitable et respectueux par fois envers la religion chrétienne, rejeta les miracles et l'authenticité de la Bible, dans la Profession de foi du vicaire savoyard.

Contre toutes ces attaques, aussi défectueuses pour le fond que pour la forme, l'apologétique ne nous présente point en France une méthode sure et déterminée comme en Angleterre.

(1) An Esscuj upon thc truth of the Christian religion, etc., 1725.

(2) Observations upon the prophecies of Daniel and the Apocalypse of S. John, 1733.

(3) The credibility of the gospel-history, 12 vol., 1741.

(4) Remarks on the internai évidence of the truth of revealed religion, 5c édit., 1821.

(5) The évidence and authority of the christ, révélation, 7^ édit., 1824.

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Elle se fait plus remarquer par l'esprit que par la science, elle est plutôt une réplique qu'une œuvre scientifique. Houtteville a développé avec une certaine étendue la preuve historique, mais il y a en général plus d'érudition que de netteté et de vigueur dans ses raisonnements. Bullet, professeur de théologie à Besançon, a spécialement pour objet de répondre aux attaques dirigées contre la vérité historique de l'Ancien et du Nouveau- Testament. L'abbé Guénée réfute avec beaucoup d'esprit et de raillerie fine les objections tirées àxi Dictionnaire philosophique, de Voltaire. Nous devons citer ici d'une matière toute spéciale, tant pour leur étendue que pour le talent d'exposition de l'auteur, les ouvrages apologétiques de Bergier. Il avait commencé par réfuter le déisme de Bousseau, et en rapprochant des textes contradictoires, il avait composé le Déisme réfuté par lui-même. Plus tard il donna l'ouvrage intitulé : Certitude des preuves du christianisme, et fit paraître, contre différents écrits de Boulanger, de Voltaire et de Toland, la Religion chrétienne défendue, etc., 1769. Son œuvre la plus remarquable est le Traité historique et dogmatique de la tTaie religion. Suivant le plan tracé par saint Augustin (1) et par Bossuet (2), il divise son traité en trois parties, et établit d'abord qu'il n'y a point eu de religion naturelle antérieure à la religion révélée ; puis , il examine le contenu de la révélation et réfute, à propos des dogmes de la création et de la Providence, les principaux systèmes de matérialisme et d'athéisme qui avaient été reproduits par les incrédules. Dans la seconde partie, Bergier s'occupe de la révélation faite par le ministère de Moïse ; il en démontre la nécessité et la convenance, et répond aux objections que l'on faisait alors contre la religion mosaïque. Enfin, il consacre la dernière partie de son traité à l'exposition de l'histoire de la religion chrétienne, et à l'analyse des dogmes, de la morale et de la discipline de l'Eglise. Après s'être étendu sur les effets produits par le christianisme dans l'ordre social, il rappelle en terminant les combats qu'il a soutenus, et la courageuse résistance des chrétiens en face de la persécution.

Il faut reconnaître dans cet ouvrage un mérite incontestable de méthode et de diction ; mais il est à regretter que l'étude du paganisme et des religions anciennes y soit aussi incomplète ;

(1) De Cil'. Dei, lib. xr. — (2) Hist. univ., ne part.

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que, tout en envisageant le christianisme au point de vue de ses effets sociaux, Bergier ne fasse qu'effleurer le passé glorieux de l'Eglise, et ne tire aucun parti de sa valeur démonstrative comme fait d'évidence immédiate.

L'apologétique s'est placée à un point de vue plus original, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, intitulé : Génie du christianisme. En développant le côté poétique et artistique de la religion, l'auteur essaie de réconcilier le christianisme avec le cœur et les sentiments de ses contemporains. Les raisonnements théologiques sont rigoureusement écartés, et les preuves que l'on allègue sont en général fort peu solides ; pourtant cet ouvrage exerça, au moment où il apparut, une influence plus puissante que ne l'eût fait une œuvre strictement scientifique.

Parmi les réformés français, il faut citer comme apologistes les deux Genevois Turretin et Bernet (1). Charles Bonnet essaya de concilier la foi aux miracles avec sa Palingénésie philosophique. En Italie, nous trouvons une espèce d'apologétique dans les Prolégomènes de la théologie dogmatique. Ainsi, Taniburini et le P. Perrone commencent par traiter de la possibilité, de la nécessité, de l'existence et des critères de la révélation; ils développent surtout les preuves que l'on tire des miracles, des prophéties, de la rapide propagation et de la conservation du christianisme, ainsi que du témoignage des martyrs, et enfin de la sainteté et de l'excellence de la doctrine.

En Allemagne, les apologistes descendirent les derniers dans l'arène, mais chez eux l'apologétique prit un caractère plus solide, plus méthodique et plus fécond que partout ailleurs. On commença par combattre les déistes anglais et les athées français, avec plus d'érudition, d'ordre et de méthode qu'on ne l'avait fait auparavant. Les efforts de l'exégèse rationaliste excitèrent le zèle des apologistes, et donnèrent naissance à une science philologique orthodoxe. Parmi les théologiens qui se sont fait le plus remarquer, nous devons citer Lilienthal, Sailer, Reinhard et Kœppen. Enfin, pour répondre aux attaques que les naturalistes et les rationalistes dirigeaient contre les fondements de toute religion révélée, on conçut le plan d'une défense générale et d'une science de l'apologie, qui est devenue depuis,

(1) Traité de la vérité de la religion chrétienne, tiré en partie du latin de Ti'RRETO, Genève, 1730-46.

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sous le nom d'Apologétique, une des branches les plus importantes de la théologie.' Bien qu'on n'ait pas été d'accord dès le principe sur l'objet et le domaine propre de cette science (1), et qu'on Fait considérée tantôt comme une philosophie de la religion, tantôt comme une œuvre de circonstance et une apologie proprement dite, cette incertitude disparut plus tard, et l'on tenta de réunir les deux systèmes en les complétant l'un par l'autre.

Outre les ouvrages de Wiest, de Zimmer, de Dobmayer, de Liebermann et de Klée, qui sont plutôt des introductions à la théologie dogmatique, les récents travaux des Franke, des Steiii, des Sack, des Stirm, et surtout l'œuvre du savant de Drey, nous montrent rapologéti(]ue dans sa forme définitive et rigoureusement scientifique.

La théologie dogmatique nous présente, dans le cours du dix-huitième siècle, les mêmes difi^érences de méthode que nous 'avons déjà signalées dans les moralistes du siècle précédent. Nous trouvons la méthode scolastique à peu près conservée dans Thomas de Charmes, Gazzaniga, Antoine, Monschein, Bailly, etc. En général, ces auteurs partagent les matières de la théologie en divers traités indépendants les uns des autres, et ne se préoccupent peut-être pas assez du lien systématique, qui doit en rattacher toutes les parties. Ils négligent, il est vrai, une grande partie des subtilités de l'ancienne école, mais, par contre, ils discutent longuement un certain nombre d'objections surannées, combattent des adversaires qui n'existent plus, et ne paraissent pas en mesure de répondre aux besoins et aux exigences de leur temps.

Thomas de Charmes (1703-1765), religieux de l'ordre de saint François, est de tous les cursistes de cette époque celui que l'on peut citer avec le plus d'éloges, surtout en raison des approbations de Benoit XIY et de Clément XIII. Il suit, dans sa Théologie dogmatique^ le plan du catéchisme romain, et tente de mettre un certain ordre systématique dans les matières. Toutefois, si le questionnaire qu'il introduit après chaque leçon peut servir à réviser promptement une foule d'objets, n'est-il pas à craindre qu'il ne détourne d'une étude

(l) Liebermann, Imtit. tfœo/., tom. i, proleg., p. 29, 4* odit. Hauc methûduin lubentissime arripimas, quauquam ei in hoc tain volubili steculo certaiD stabilomque possesdionem asàerero non audeamus.

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plus approfondie et ne donne lieu à des réponses mécaniques? Thomas de Cbarmes procède d'après la méthode anciennement suivie, et par conséquent il n'a point l'ait entrer dans son analyse des dogmes l'élément liistorique qui est si nécessaire, non-seulement pour comprendre le dogme en lui-même, mais encore pour saisir l'ensemble harmonieux des vérités de la foi. Ne sont-ce pas les décrets des conciles, les écrits des saints Pères, les erreurs des hérétiques qui nous apprennent le mieux la vraie portée d'un dogme? On ne peut donc pas, dans une analyse des dogmes, séparer l'élément spéculatif de l'élément historique, sans se mettre jusqu'à un certain point en dehors du véritable point de vue. Le traité des Lieux tJtéologiqiœs placé en tète de l'ouvrage n'est pas autre chose qu'une répétition de ce qu'avait dit au seizième siècle Melchior Canus. Si l'Ecriture et la tradition sont la règle éloignée de la foi chrétienne, l'Eglise en est la règle prochaine; c'est par elle seule que l'on peut mettre hors de doute l'authenticité, l'inspiration et le canon des saintes Ecritures; elle a d'ailleurs une priorité d'existence sur l'Ecriture et sur la tradition. En présentant la définition, les divisions, les caractères de la tradition, Thomas de Charmes néglige de nous la faire connaître par la liturgie, par les prières publiques et privées, par l'enseignement des docteurs , par les monuments du génie chrétien , qui sont autant de témoignages vivants et continus de la tradition, tandis que les conciles et les Pères ne parlent que par intervalles et dans des occasions solennelles. Dans les traités de Léo iinOj deque attributis divinis ; de Deo trino ; de Deo creatore; de Deo incarnato, on regrette de ne trouver qu'une étude sèche, abstraite et métaphysique du dogme chrétien. Ne pourrait-on pas exiger avec le docte Petau que la science théologique présente l'objet qu'elle traite, sous une forme qui satisfasse à la fois l'esprit et le cœur, de manière à produire cette foi vive et agissante autant qu'éclairée, résultat suprême de ses efforts. En morale, le P. Thomas suit les opinions rigides; il est prohahilioriste ; cependant la déclaration du clergé de France de l'année 1700 n'est point, que nous sachions, un jugement sans appel.

Lorsqu'après la révolution française, les facultés de théologie catholique furent restaurées en Allemagne, les diverses parties de la science théologique y furent enseignées, selon des méthodes plus actuelles et plus satisfaisantes. Ce mouvement

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commence avec le jésuite Stattler, professeur à Iiigolstadt , théologien d'une grande profondeur et d'une exactitude irréprochable. Il se poursuit avec Jean-Michel Sailer, évêque de Ratisbonne (1751-1832), avec Wiest (1748-1797), Dobmayer (1753-1803) et Liebermann. Ces hommes sont particulièrement remarquables au point de vue de la méthode. Entre leurs mains la théologie prend une nouvelle forme, les matières sont classées dans un ordre satisfaisant, les dogmes mieux exposés, mieux démontrés, le style est plus correct et plus classique. Ce sont eux qui ont préparé les beaux traA'aux modernes des Staudenmayer, des Kuhn , des Schwartz et des Dieringer, dans lesquels la théologie dogmatique, sans se rendre solidaire d'aucune doctrine philosophique, comme ce fut malheureusement le cas pour Hermès et pour Gtinther, se développe dans son harmonieuse unité, et atteint cette forme élevée qui convient si bien à la dignité de son objet, et aux exigences de notre époque.

Ces qualités se rencontrent au plus haut degré dans les Institutions théologiques de François-Léopold-Bruno Liebermann '1759-1844 , nalif de la petite ville de Molsheim en Alsace, pendant vingt ans directeur du séminaire de Mayence, et enfin vicaire-général du diocèse de Strasbourg. L'ouvrage de Liebermann fut reçu avec acclamation par les Universités catholiques et adopté dans un grand nombre de séminaires. Il se recommandait surtout par une méthode rigoureusement systématique, par un style pur et vraiment cicéronien, par des observations fines et spirituelles, qui, sans rien ôter à la science de sa noble gravité, frappent les adversaires d'un trait victorieux et préparent à la vérité un nouveau triomphe (1). Liebermann est éminemment remarquable au point de vue de la méthode, par le choix profondément judicieux qu'il a su faire entre les éléments qu'il trouvait sous sa main. Au commencement de ce siècle, la réaction contre la méthode scolastique ne s'était point arrêtée, et la plupart des théologiens s'engageaient dans des voies nouvelles. Après avoir balancé pendant quelque temps les avantages et les inconvénients d'innover dans la méthode, Liebermann prit le parti de suivre une voie moyenne. Voici comment il expose les motifs de sa résolution :

(1) Orat. funeb. habita a J.-B. Specut, Argentorati, 1844.

(( Maintes fois j'avais craint, en embrassant la nouvelle métliode, d'exciter contre moi l'envie; d'un autre coté, je sentais qu'en me tenant à une égale distance des points de vue opposés, je risquais fort de ne plaire à personne. Mais en y réfléchissant, j'eus bientôt honte d'une crainte aussi ridicule et aussi puérile; je reconnus que c'était la marque d'un esprit léger de ne rejeter et de n'admettre que ce que l'opinion du moment rejette ou approuve, comme au contraire, c'est le fait d'un esprit judicieux de ne point s'enthousiasmer pour le présent parce qu'il est nouveau, et de ne point rejeter le passé parce qu'il est ancien.

» Il est d'ailleurs incontestable que la vérité n'est point dans les extrêmes, et que l'erreur consiste pour la plupart des hommes à s'écarter soit à droite, soit à gauche de la voie moyenne. La théologie e^t sous ce rapport dans les mêmes conditions que les autres sciences; car, bien que le dépôt des vérités révélées, confié aux mains de l'Eglise, ne puisse périr, la théologie, comme science, est exposée aux mêmes variations dans sa forme que le reste des choses humaines. Longtemps tourmentée et déformée par les scolastiques, elle avait à peine retenu quelque chose de son ancienne dignité, lorsque des hommes d'une grande érudition et d'un esprit supérieur, dégoûtés des inepties dont elle fourmillait, appliquèrent leurs recherches à l'Ecriture sainte et à la tradition, qui sont le fondement de toute saine théologie. C'est par leurs efforts qu'ont été peu à peu effacées les taches qui défiguraient la plus auguste des sciences, et les théologiens, rejetant tout ce fatras de vaines subtilités, donnèrent tous leurs soins à ce qui était vraiment utile, digne de Dieu et de la religion.

» Toutefois, comme un grand nombre d'esprits, sans garder la réserve et la sobriété nécessaires, se sont précipités à notre époque dans l'erreur opposée, comme ils dédaignent et outragent les anciennes formes, j'ai cru faire sagement en ne me jetant pas dans une telle extrémité. J'ai été confirmé dans cette pensée par le témoignage de Bossuet : « La méthode, dit-il, qui consiste dans cette manière contentieuse et dialectique de traiter les questions, a son utilité, pourvu qu'on la donne, non comme le but de la science, mais comme un moyen pour y avancer ceux qui commencent; ce qui est aussi le dessein de saint Thomas dès le commencement de sa Somme, et ce qui doit être celui de ceux qui suivent cette méthode. »

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Ayant donc surtout égard aux besoins de l'enseignement, j'ai maintenu la méthode scolasti^uie comme procédé pratique, tout en me préoccupant avec les hommes de mon temps du point de vue systématique (1). y^

Après avoir défini , divisé la théologie , et traité de ses rapports avec les autres sciences, l'auteur résout ainsi la question de méthode :

« On ne peut nier que dans toute espèce de science la méthode ne soit nécessaire, et puisque la théologie est la plus noble de toutes les sciences, elle ne saurait être dépourvue d'une méthode propre et bien déterminée. Il est évident que la méthode purement historique, qui suivrait l'ordre chronologique de l'Ecriture sainte ne peut convenir qu'à un enseignement élémentaire de la religion. Mais il ne s'agit point ici d'instruire des ignorants, il s'agit de former des clercs, et de leur communiquer une connaissance scientifique et raisonnée. Or, puisque notre siècle, le plus systématique de tous, doit être plus frappé de l'éclat de la vérité, si on lui met sous les yeux l'admirable enchaînement et le bel assemblage des dogmes chrétiens, nous avons dû préférer à toutes les autres la méthode systématique,

» Mais pour établir un bon système de théologie, il faut tenir compte de deux choses : 1° d'une vue d'ensemble qui ramène à l'unité toutes les parties de la science; 2° de la méthode selon laquelle il convient de traiter chaque partie. Quant à un système général de théologie, nous avouons sans difiiculté que les scolastiques n'ont point observé dans la disposition des matières un ordre rigoureux, et conforme aux règles d'une bonne démonstration. Ainsi, on les voit débuter par des vérités qui dépendent de celles qui suivent, traiter quantité de questions qui sont du domaine de la révélation, avant d'avoir établi son existence, son origine, l'autorité de l'Ecriture et de la tradition, et l'infaillibilité de l'Eglise, autant de points sur lesquels s'appuie toute vérité révélée. Pour remédier à cet inconvénient, il nous a semblé bon de présenter d'abord, sous le nom de théologie générale, les fondements de la religion chrétienne et de la foi catholique. Nous pensons que cette méthode est plus parfaite, qu'elle s'approche davantage de la rigueur mathématique, bien que, dans notre

1) Inst. thcol., prcefat., cdit. 4a ab auctore recoguita. Moguutise, 1836.-

siècle si chaiigoaiit, nous n'osions encore Ini garantir une possession certaine et durable.

» Pour ce qui est du procédé pratique de l'enseignement, nous pensons qu'il faut employer la marche synthétique : poser des principes, s'avancer de ce qui est connu à ce qui ne l'est pas, définir exactement pour éviter les malentendus, et formuler la doctrine en propositions dont la vérité se déduise logiquement des principes. Nous ne sommes pas de l'avis de ceux qui, cédant aux clameurs des impies, écartent le syllogisme du domaine de la théologie. \in nous en contestant l'usage, les incrédules montrent assez leur perfidie. En effet, tandis qu'ils attacpient la religion par de captieux sophismes, qu'ils multiplient les paroles, qu'ils voilent la faiblesse de leurs raisons sous les obscurités d'un style diffus, ils ne redoutent rien tant que cet art du raisonnement, qui, dépouillant les idées d'un ornement inutile, et ramenant les difficultés à quelques propositions simples et nues, les juge sans pitié selon les règles de la logique.

» En résumé, il est nécessaire d'adopter en traitant la théologie une méthode strictement systématique ou démonstrative, « à la condition que l'on tiendra compte de la méthode de l'Ecole, )) comme le fait observer le docte Wiest, dont nous consignons le témoignage avec d'autant plus de confiance, qu'il est moins suspect. Nous pourrions aussi apporter en preuve noire propre expérience, nos longues réflexions sur ce point, et des observations faites avec un esprit complètement impartial (1). »

Après ces préliminaires, Liebermann entre en matière et donne une théorie générale de la révélation, dirigée spécialement contre les objections des déistes. Il établit successivement la possibilité, l'utilité, la nécessité de la révélation, les critères ou marques qui la font reconnaître, et détermine l'existence de la vraie révélation en lui appliquant les principes posés dans la théorie générale. Une marche tout analogue le conduit à reconnaître la vérité de l'Eglise catholique. Tout en se rattachant h Bellarmin, à Petau, à Melchior Canus, aux frères Wallenbourg, à Bossuet et à Noël Alexandre, sa démonstration a pourtant un aspect original. « Il existe, dit-il, plusieurs sociétés qui se disent chrétiennes ; or, comme le Christ n'est

(1) Inst. theoL, proleg., cap. 3, §§ 1, 2 et seq.

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point divisé, il n'y en a qu'une seule qui est la vraie. Sans nous attacher à l'examen des diverses confessions de foi, sans débattre les points controversés, nous démontrons que le Christ a fondé une Eglise, qu'il Ta enrichie de certaines propriétés, marquée de certains attributs qui la font reconnaître. Or, en appliquant ces données à l'Eglise catholique romaine; on trouve qu'elles lui conviennent parfaitement ; elle est donc la seule véritable Eglise. »

Telle est en peu de mots la marche suivie par Liebermann dans sa dogmatique générale. Personne ne niera que ce grand théologien n'ait fait accomplir un imiirense progrès à la méthode, en incorporant dans la science théologique ce que l'on appelait autrefois les prolégomènes , les préambules de la théologie. Nous nous réservons de dire plus tard s'il n'y a pas peut-être quelque difficulté à séparer, comme il l'a fait, le traité de la religion du traité de l'Église, d'abord, parce que la religion chrétienne et l'Eglise catholique sont essentiellement et inséparablement unies, et que les adversaires de la religion n'ont d'autre fin dans leurs attaques que de renverser l'Eglise ; ensuite , parce que le débat engagé sur l'Ecriture sainte, l'histoire de la religion, l'excellence de la doctrine chrétienne, est un débat interminable, si l'on ne reconnaît l'Eglise comme autorité ou comme juge. Toutefois, nous. n'entendons point ici trancher cette grave question.

Cependant les progrès, de la méthode dans la théologie morale paraissent encore supérieurs à ceux que nous avons constatés dans la théologie dogmatique, et nous osons affirmer, avec de savants théologiens de l'Allemagne, que les efforts de la philosophie rationaliste n'ont pas peu contribué à les produire.

Kant, Fichte et Hegel, ont rendu, sans le vouloir, un immense service à la méthode, en analysant chacun en particulier les trois gi^andes parties de la philosophie morale, la doctrine des Biens, la doctrine des Vertus et la doctrine des Devoirs.

Kant n'a vu dans la morale que la doctrine des devoirs. Pour lui, la liberté morale est un fait immédiat, sans lequel l'obligation morale, le mérite et le démérite n'auraient aucun sens. La loi morale n'est pas autre chose que l'idée de ce que la raison commande. Elle n'est point fondée sur l'égoïsme, ni sur le plaisir, ni sur aucun principe purement subjectif, qui

lui enlèverait son caractère d'uiiiversalilé et de nécessité. Elle est une formule i^énérale, obligeant tous les individus, et que l'on peut appeler impératif catégorique. Elle est contenue tout entière dans cette proposition : Agis de telle sorte que les règles de ton action puissent être données comme une loi générale. La vraie liberté ne consiste donc qu'à agir d'après les lois de la raison, indépendamment de tout autre motif puisé dans l'expérience. La volonté est donc autonome, et c'est sur cette autonomie, qui est la nature même de la volonté, que repose la vraie moralité et la vraie dignité de nos actions. Ainsi, la morale n'a pas besoin de la religion, la raison seule lui suffit; par conséquent, il n'y a point de devoirs envers Dieu, distincts de ceux qui nous obligent envers nos semblables, et ce sont là ceux qu'il importe le plus d'analyser.

Fichte se préoccupe suiiout de Ténergie du moi et de ses facultés; il recherche comment s'éveille la conscience morale, comment l'homme passe des actes instinctifs et spontanés aux actes libres proprement dits. De là, ce qu'il y a de plus essentiel dans la morale, c'est la doctrine des vertus.

Enfin Hegel, considérant le moi comme la conscience que l'esprit absolu a de lui-même, conçoit la morale comme la dialectique de l'idée du bien. Or, le bien considéré dans son abstraction et comme objet de la moralité, devient concret et subjectif dans la conscience humaine, et se réalise par la liberté. Nous n'avons point ici à réfuter de pareilles doctrines; contentons-nous de les livrer au bras séculier d'une saine philosophie.

Si les théologiens ont essayé de tourner au profit de la science sacrée certaines analyses de la morale rationaliste, ce n'a été qu'à la condition d'en faire disparaître tout ce cpi'elles contiennent d'impie, de malsain et de sophistique. Quelquesuns parmi eux se sont attachés spécialement aux divers besoins de la direction des consciences. On les partage communément en Prohabilioristes, tels que Billuart, Collet, les auteurs des conférences d'Angers, Bailly, Ssettler, etc., et en Probabilistes, qui se rattachent à peu près tous aux doctrines de saint Liguori.

La théologie morale de saint Liguori jouit d'une incontestable autorité. Benoît XIV l'a non-seulement approuvée, mais encore fréquemment citée, dans son traité de Synodo diœcesana. Lors de la canonisation du saint, sous Grégoire XYI, la

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doctrine de saint Liguori fut de nouveau examinée par la congrégation des Rites, et trouvée irréprochable. Elle est suivie au collège de la Propagande, et fort répandue en Italie, en Espagne, en France et dans les missions. Yoici en quelques mots le plan de saint Liguori.

» \u\icte humain est l'objet propre de la théologie morale. La conscience est la règle prochaine de nos actes, tandis que la loi en est la règle éloignée. Or, selon que l'acte humain est conforme ou contraire à cette double règle, il est un acte de vertu OM un péché. Il faut donc prendre les moyens de rendre nos actes conformes à la loi. » Sur ces principes, saint Liguori partage toutes les matières de la morale en un certain nombre de traités qu'il dispose dans un ordre assez peu satisfaisant d'ailleurs : tels sont les traités de la conscience et des lois, des vertus théologales, des préceptes du Décalogue et des préceptes de l'Eglise ; puis, l'analyse des devoirs qui concernent certaines conditions et professions ; les traités des actes humains en général et des péchés, et le traité des sacrements ; enfin, le traité des Censures et des Irrégularités, qui fait naturellement partie du Droit canonique.

Saint Liguori commence par faire une étude de la volonté et des éléments constitutifs d'nn acte humain, et détermine quels sont les rapports de la liberté avec la loi. Les conditions diverses de l'agent moral, son caractère, son tempérament, les circonstances dans lesquelles il se trouve placé, lui donnent lieu d'apprécier, avec moins de sévém^ité et plus de justice, un certain nombre de faits que les moralistes précédents jugeaient plus rigoureusement. La morale de saint Liguori marque donc un véritable progrès accompli, et il ne faut pas s'étonner si les meilleurs théologiens, tant en Italie qu'en France et en Allemagne, ont marché sur ses traces.

A la fin du dix-huitième siècle, le jésuite Stattler, dans son Ethica christicma universalis (1793), opposa à la doctrine rationaliste de Kant un système de morale établi sur une base chrétienne. C'est en suivant et en développant sa méthode, que l'illustre Sailer composa, en 1818, sa Théologie morale. Il emprunte la disposition des matières à Dobmayer, et joint à une rare pénétration un grand amour de la vérité; il fait une étude psychologique plus profonde que ses devanciers, et évite par là de se tenir dans de pures abstractions. Il pose des principes clairs et lucides, que l'on peut vérifier en soi-même,

DANS LES SCIENCES TIIÉOLgOIQUES. 235

et qui, par leur application facile, dispensent d'étudier longuement la multitude des cas particuliers.

Voici comment Sailer, que l'on p(iut justement appeler, avec l'un de nos plus savants éveques, le Llguori de la Bavière (l), expose les bases de la méthode qu'il a suivie, dans son Manuel de morale cJtrétienne :

« Mon dessein est de donner ici une morale rationnelle, chrétienne, doctrinale et pastorale ; ma uiéthode devra donc répondre à ce que peuvent exiger un philosophe, un chrétien, un théologien, et un pasteur des âmes.

» Dieu existe ; il est par lui-même, en lui-même, il se suffit à lui-même. C'est là non-seulement k plus certaine de toutes les vérités, mais encore le fondement sur lequel reposent toutes les autres vérités certaines. Autant je suis certain que Dieu existe, qu'il est par lui-même, en lui-même, et qu'il se suffit à lui-même, autant je le suis qu'il est la Vérité primordiale, le souverain Bien, la suprême Béatitude. Toute idée que je puis avoir de Dieu est donc une manifestation de la Vérité nécessaire à la vérité contingente, du Bien absolu au bien relatif, de la souveraine Béatitude à la créature qui aspire au bonheur. Par conséquent, l'esseiice divine qui est Vérité, Bonté, Béatitude, se révèle à moi comme la souveraine Beauté; et qu'est-ce que la souveraine Beauté, sinon la Vie, pleine, éternelle, inefTable ?

» Cependant, bien que Dieu soit la Vie, pleine, éternelle, ineffable, l'esprit humain peut connaître Dieu et s'unir à lui par de vagues aspirations, par une foi lumineuse, par une humble prière, par la plus sublime contemplation, dans les épreuves d'une vie sainte, dans le repos de la vie heureuse. L'homme peut surtout s'unir à Dieu par un commerce intime avec ces hommes justes et saints, qui sont comme de vives images de Dieu ici-bas, qui rendent Dieu visible en euxmêmes, et par cette manifestation, animent et vivifient l'aspiration et la foi, la prière et la contemplation, la vie pieuse et les douceurs de la dévotion. Or, cette participation à la vie divine, pleine, éternelle, ineffable, peut ou se renfermer dans la conscience, ou se révéler au dehors; révélée et exprimée en formules, elle s'appelle la doctrine de la foi. Mais, pour que

(1) Mgr R.ESS, évcqiic de Strasbourg, dans son approbation de la Théologie pastorale Aq Sailer, traduite par Vobhô, P. Bélet, Paris, Lecoffre, 2 vol. in-S».

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l'esprit humain, dans son enveloppe mortelle, puisse devenir la ressemblance éclatante, la vive image de la pleine, éternelle et ineffable Yie, il ne suffit pas que le divin lui soit révélé, il faut qu'il se l'approprie, le conserve, le développe, le- réalise en lui et hors de lui. Si donc la doctrine de la foi nous apprend à connaître le divin, il doit y avoir aussi une doctrine qui nous apprenne à nous l'approprier, à le conserver, à le développer, à le réaliser. Cette doctrine, c'est la Morale.

» De là il suit que la morale a le même objet que la doctrine de la foi, c'est-à-dire le divin, l'éternel, manifesté à l'homme. Mais tandis cjue celle-ci se contente de le révéler, celle-là apprend à le rendre visible et dans nos dispositions intérieures et dans nos actes extérieurs; elle nous forme donc à la ressemblance de Dieu. Mais, si par hasard l'homme s'était séparé de Dieu, il faudrait que la morale fût d'abord une restauration de notre être dans son état primitif, et de cette manière elle aurait avec la doctrine de la foi un même objet, un même fondement, une même fin : un même objet, le divin dans l'homme; un même fondement, la déchéance de l'homme; une même fin, la restauration de l'homme. Or, ce que les philosophes ont entrevu, ce que l'histoire du monde fait conjecturer, ce que la nature révèle dans ses plus mystérieuses tendances, le christianisme l'affirme comme un fait primitif; oui, l'humanité est déchue de sa première condition. Si donc la morale doit se mettre en harmonie avec les conjectures des philosophes, avec les données de l'histoire, avec les mystérieuses tendances de la nature, avec les origines du christianisme, elle doit se fonder sur la déchéance primitive et sur la réconciliation de l'homme avec Dieu.

» Mais, outre ce qui lui est commun avec la foi, la morale a aussi son domaine propre, à savoir la formation du divin en nous. Quelles sont donc les conditions de celte formation? — Il est évident que l'homme ne peut former le divin en lui, ni le manifester hors de lui, qu'autant qu'il reconnaît la corruption de rhumanité dans sa tige et dans ses branches, qu'autant qu'il est retiré de sa corruption et ramené aune vie nouvelle; qu'autant qu'il connaît et remplit dans toute son étendue la loi sainte imposée à sa nature , soit primitivement, soit après sa restauration. La morale a donc nécessairement une triple tâche à remplir : l"* amener l'homme à la connaissance du moi véritable, nosce tcipsum; 2'' le retirer du mal et le corriger de

sa perversité, emenda teipsinn; 3° lui apprendre à accomplir fidèlement la loi de son être et à se rendre parfait, pcrfice

teipsum.

Cependant l'homme ne peut connaître la corruption qui est en lui s'il ne connaît la loi souveraine qui gouverne à la fois sa nature et sa destinée, s'il n'observe en lui-même la contradiction qui existe entre la loi de l'esprit et la loi des membres, et s'il ne met ses facultés et ses opérations en complète harmonie avec la loi du bien qui doit dominer en lui. De là, une étude de la loi, du mal qui lui est opposé, et du bien qu'elle ordonne, doit être la première partie d'un traité de morale. En outre, la régénération de l'homme ou le passage du mal au bien, comprend d'abord des conditions qui le rendent possible, puis le concours de deux agents : de Dieu qui nous touche par sa grâce, et de l'homme qui, par ses bonnes dispositions, coopère à l'action divine. C'est là une deuxième partie de la morale. Enfin, lorsque le bien est une fois engendré dans rhomme, il faut qu'il domine dans son être tout entier, qu'il se manifeste dans ses pensées, dans ses actes et dans les conséquences qui en découlent. De là, une dernière partie de la morale, qui comprend la connaissance des devoirs et des vertus, ou l'Ethique proprement dite; les règles de chaque devoir en particulier, ou l' Ascétique ; la perfection morale et les diverses manifestations de la vertu parfaite, consistant dans la noblesse, la beauté et le décorum; la doctrine du bonheur, comme récompense de la vertu, et enfin la doctrine du souverain Bien. ))

D'après Sailer, la morale rationnelle et la morale chrétienne ne sont qu'une seule et même morale, parce qu'il n'y a qu'un Dieu, une vérité, une philosophie, un christianisme. C'est le même Dieu qui intime sa loi dans la conscience humaine et qui la fait annoncer par le Christ et les apôtres pour notre salut ; c'est le même esprit qui parle dans l'Ancien et dans le Nouveau-Testament. Ainsi, en résumé, point de morale sans la conscience, point de conscience sans la religion, point de religion sans la révélation, point de révélation sans le christianisme, point de christianisme sans TEglise 'catholique, qui est la vivante expression du Christ.

Jean-Baptiste Hirscher (1), professeur à l'université de Fri-

(d) Monde chrétienne, Tubingue, 1833-1836.

bourg, fit faire à la méthode de Sailer un nota]:)le progrès. Il s'arrête à ces trois points de vue : fondation , développement et consommation du royaume de Dieu dans l'homme. Stapf a donné aux matériaux mis en œuvre par Hirscher un caractère plus orthodoxe et plus pratique. Enfin, Staudenmayer, dans son Encyclopédie des sciences tJtcologicjiies, a disposé ainsi les trois parties essentielles de la morale : éléments constitutifs, formation et réalisation de la vie chrétienne. Au fond, ces divisions ne diffèrent pas beaucoup de celles des scolastiques; le résultat que l'on s'est efforcé d'obtenir, c'est une fusion harmonieuse des matériaux fournis par la révélation et la tradition avec les éléments philosophiques de l'époque actuelle.

Pendant le cours du dix-huitième siècle, le droit canonique ne nous présente une doctrine sûre et parfaitement orthodoxe que dans les seules écoles italiennes et espagnoles. Nous devons nommer ici les Prœlectiones juris ecclesiastici, de Vincent Lupoli, ainsi que les traités de Reiffenstuel et de Schmalzgrueber. L'ouvrage si précieux de Devoti est demeuré malheureusement incomplet. Les répertoires de droit canonique de Ferraris (1), de Gui de Rousseau (2), de Durand de Maillane (3), ne sont pas d'un mérite égal.

Bien que les frères Ballerini n'aient point envisagé le côté dogmatique du droit canon, cependant leur ouvrage a du prix. Mais nous trouvons un mérite incontestable dans les travaux récents pul^liés en Allemagne par Frey, Maurice de Schenki, Drost, Ferdinand Walter (4' , Buss, Rosshirt, PJiillips, ainsi que dans les Archives de droit canoniciue, rédigées par le baron de Moy de Sons. Tous ces travaux se recommandent, bien qu'à dés titres divers, tant sous le rapport de la méthode que par une immense érudition.

Une des causes qui a le plus influé sur les progrès de la méthode dans les sciences théologiques, c'est la restauration des facultés de théologie canoniqueinent instituées par le Saint- Siège. Il est inutile de rapporter ici combien l'érection des Universités, et en particulier des facultés de théologie, a toujours préoccupé les souverains pontifes (5) . A partir du seizième

(1) Prompta bihliotheca canonica. — (2) Recueil de jurisprudence canonique, Paris, 1748. — (3) Dictionnaire de droit canonique. — (4) Manuel de droit ecclésiastique de toutes les confessions chre'tiennes , traduit par Rocquemont. — (5) CONCIL. Trid., sess. vi, c. 1; vu, c. 13; xiv, c. 5; xxu, c. 2; xxiii, c. 6; XXIV, c. 8, 12, 16, 18.

siècle, le Bullaire nous présente les documents relatifs à la création de trente nouvelles Universités, dont la dernière en date est celle de Louvain. Dans cliacune d'elles, l'enseignement Ihéologique est distribué en diverses branches, et selon des méthodes tout-à-fait en rapport avec les besoins du temps et la marche de la science.

Il est facile de voir par ce rapide coup d'œil quels ont été, depuis dix-huit siècles, les progrès de la méthode dans les sciences théologiques, quels immenses résultats ces progrès ont amenés, et quelles espérances il est permis de fonder sur l'avenir, si les théologiens, donnant une attention de plus en plus sérieuse aux questions de méthode, s'efforcent d'appliquer à la science un ensemble de procédés entièrement irréprochables.

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