CHAPITRE m
La revue rapide que nous venons de faire des principales époques de l'histoire de la théologie, nous a permis de constater les développements successifs de la méthode de cette science, et de caractériser les directions diverses qu'a suivies l'esprit chrétien pour arriver à la connaissance raisonnée des vérités de la foi. En général, les grands travaux accomplis pendant la première période pour la défense de la religion^ pour l'exposition des dogmes, de la morale et de la discipline ecclésiastique, nous ont présenté un caractère plus historique que didactique. Dans l'apologie des premiers siècles, on oppose les faits aux faits, on repousse les calomnies des païens, on compare le christianisme au paganisme et au judaïsme, afin de faire ressortir l'excellence du premier. Les travaux dogmatiques eux-mêmes sont écrits dans un but de controverse, quelquefois ils répondent aux questions ou au désir de quelques hommes pieux. L'agitation de ces temps, l'absence de loisirs, le discrédit dans lequel on tient les philosophes et les auteurs païens, mettent de puissants obstacles à la formation de la science théologique.
Mais avec la seconde période et dès le commencement du moyen -âge, nous voyons poindre la tendance à la spéculation. Les grandes luttes contre l'arianisme sont terminées et l'islamisme n'est point à redouter comme doctrine religieuse; aussi, la restauration des études, l'introduction de la philosophie d'Aristote dans les écoles, la paix et le recueillement des cloîtres donnent bientôt lieu à un grand mouvement scientifique. Le caractère qui le distingue, c'est la subordination de toutes les sciences à la théologie, et la prédominance dans cette dernière science du point de vue métaphysique et abstrait, l'abandon du point de vue expérimental et historique, et comme conséquence, la réaction sur la fin du moyenâge du principe subjectif, ainsi que les elîorts faits par les plus grands hommes pour constituer une théologie mystique.
La troisième période nous présente chez les meilleurs théologiens une tentative sérieuse de constituer la méthode des sciences théologiques sur les hases qui sont communes à toutes les sciences morales. On reconnaît la nécessité d'unir la connaissance expérimentale de l'homme à l'analyse ahstraite des vérités de la foi ; on veut étudier parallèlement les faits et les doctrines, déterminer plus exactement le rapport qui existe entre l'élément philosophique et l'élément révélé, atîn d'établir sur une dialectique rigoureuse, non- seulement la légitimité de l'acte de foi au point de vue rationnel, mais encore sa parfaite convenance avec les besoins de la nature humaine, et présenter, comme résultat final, un procédé méthodique irréprochable. Ce sont là les faits qui ressortent clairement de notre étude historique, et sur lesquels il serait difficile d'élever le moindre doute.
Or, un procédé méthodique irréprochable ne saurait adopter pour point de départ une vérité de la foi qui ne serait pas en même temps un fait d'évidence immédiate. Si la théologie est une science, il est nécessaire qu'elle procède scientifiquement et qu'elle établisse dès le début un rapport immédiat entre le sujet connaissant et l'objet à connaître. Par conséquent, la première vérité théologique doit être une vérité immédiate, et l'on doit considérer, comme parties intégrantes de la théologie, ces sciences que l'on n'envisageait autrefois que comme des préambules et des préliminaires.
En outre, une marche vraiment méthodique est inséparable d'une bonne classification des matières; et il est nécessaire, pour résoudre le problème de la méthode , de montrer les diverses parties qui composent le corps de la science, ainsi que le lien intime qui les unit entre elles. Nous allons donc passer en revue les principaux essais de classification proposés par les théologiens modernes.
Une classification véritablement scientifique des matières de la théologie n'a été sérieusement tentée qu'à une époque trèsrécente. Nous ne parlerons pas des essais de saint Augustin, d'Abélard, de Pierre Lombard, de Hugues de Saint- Victor, de Nicolas de Clémenges, d'Erasme, des PP. Possevin, Annat et Mabillon, parce qu'elles présentent en général un caractère plus artificiel que naturel, plus extérieur que profond. Nous ne pouvons pas insister davantage sur la division proposée par le P. Petau, et reproduite par tous les Cursistes sans exception,
IG
jusqu'à Bergier (1). Elle consiste à prendre Tidée de Dieu pour le centre et la base de toute la théologie ^ et à distribuer les matières de la science selon les œuvres de Dieu ad extra; de là, les traités de Dieu créateur, de Dieu rédempteur^ de Dieu sanctificateur, etc., qui composent divers corps de doctrine, sans lien intime et sans rapports nécessaires. Nous nous contenterons de mentionner ici les récents travaux publiés par Dobmayer, de Drey, Klée et Staudenmayer, espérant que l'on nous pardonnera l'aridité de cette étude en raison de son extrême importance.
Sans nous arrêter à l'examen du Spécimen Encyclopediœ ac Methodologiœ theologicœ, de Wiest. publié en 1789, qui présente pour la première fois la division de la dogmatique, reproduite par Liebermann, en dogmatique générale et en dogmatique spéciale, nous analyserons rapidement le Systema tJteologice catholicœ, de Dobmayer, édité de 1807 à 1819. D'après Dobmayer, la théologie catholique est la science du royaume de Dieu. Elle a, par conséquent, pour objet immédiat d'établir la vérité du christianisme et de l'Eglise catholique. Or, on peut étudier cette vérité au double point de vue spéculatif et pratique. Le point de vue spéculatif est lui-même général ou spécial : général, il comprend les prolégomènes de la théologie, qui sont l'analyse des vérités naturelles et l'apologétique; spécial, il renferme une étude de la doctrine chrétienne, c'est-à-dire du Dogme et de la Morale, puis une étude de l'Eglise catholique, comprenant le Droit canonique et la Liturgie. La science du royaume de Dieu, envisagée sous son côté pratique, se divise en deux parties, l'Ascétique et la Pastorale. La première a pour objet les exercices publics de piété, et les dévotions particulières. La seconde s'occupe de la formation des pasteurs des âmes.
(1) Voici d'ailleurs la classification proposée par Bergier [Dict. de tJiéoL, art. Théologie) : « Depuis que la théologie a fait de si grands progrès, il peut être permis de proposer sans prétention un plan peut-être plus convenable et plus régulier que celui que l'on a suivi jusqu'ici pour former une théologie
complète Voici quelles en seraient les diverses parties. On traiterait : 1» de
Dieu en lui-même; 2» de Diea créateur et conservateur; 3» de Dieu législateur, rémunérateur et vengeur de ses différentes lois, soit naturelles, soit positives; 4» de Dieu rédempteur et sauveur; de la mission de Jésus-Christ et des caractères du Rédempteur ; de l'économie générale du christianisme ; 5° de Dieu sanctificateur et des moyens que sa bonté emploie, etc., etc. ; 6» de Dieu dernière fin de toutes choses. » — Le plan proposé par Bergier se réduit, comme on le voit, à suivre l'ordre chronologique des mystères de la foi.
Tel est, d'après Dobmayer, le domaine complet des sciences théologiques. Cependant, il y a bien encore, en dehors de cette nomenclature, un certain nombre de sciences auxiliaires, ou plutôt inséparables de la théologie. Telles sont, d'abord, les études bibli(pies, comprenant ITntroduction à l'étude de l'Ancien et du Nouveau- Testament; la Critique historique, ou examen de l'authenticité, de l'autorité et de l'intégrité des textes sacrés; l'Herméneutique, ou les règles de l'interprétation, et enfin l'Exégèse, ou l'explication des textes. A ces études il faut ajouter les sciences historiques, comprenant l'histoire de la religion et de l'Eglise catholique, avec la Patrologie et la Littérature sacrée, la Synodologie et l'Archéologie. Enfin, il faut étudier aussi les Sciences philosophiques, telles que la Logique, la Métapliysique et la Morale, dont la théologie tire la plus grande utilité.
Les défauts de cette classification sont faciles à apercevoir. Qu'est-ce, en effet, que l'histoire de l'Eglise, sinon une partie principale de l'apologétique, et par conséquent une science théologique proprement dite? Et que deviennent les études bibliques, traitées en dehors de la règle de la foi, et abandonnées aux témérités d'une théologie indépendante?
L'expérience n'a-t-elle pas suffisamment établi que les résultats de pareilles recherches se tournent, le plus souvent, contre la théologie elle-même, et aboutissent à ime œuvre d'impiété?
Une classification beaucoup plus parfaite a été présentée par de Brey, dans son ouvrage intitulé : Courte Introduction à l'étude de la théologie, publié à Tubingue en 1819. En voici le résumé :
« On peut définir la théologie : la science de la foi chrétienne. En conséquence, elle a pour objet de poser les bases du christianisme en général, puis d'analyser les vérités de la foi, selon l'enseignement de l'Eglise catholique, et enfin de montrer la religion chrétienne dans ses rapports avec le but poursuivi par l'Eglise. De là, ces trois grandes divisions des sciences théologiques : théologie historique, théologie systématiciue et théologie pratique.
» Le. christianisme, étant un fait historique, doit avant tout être étudié par la voie expérimentale et comme une question historique. Il est donc nécessaire de prendre connaissance des monuments de la révélation, de son histoire, de ses développements, et, par suite, de s'appliquer à la Philologie sacrée,
d'étudier l'hébreu, le grec et les dialectes qui s'y rattachent. La connaissance des monuments de la révélation comprend, en outre, un grand nombre de questions. Ainsi, on peut demander quels sont les livres qui font partie de l'Ecriture sainte? quels en sont les auteurs? quelle est leur autorité? quel est le vrai texte? quels sont les caractères de chacun des écrivains sacrés? quel est leur byt et leur méthode? Autant de questions qui doivent être ^résolues par une Introduction à l'étude de l'Ancien et du Nouveau-Testament.
» Pour pénétrer plus facilement dans la connaissance des livres saints, il n'est pas moins nécessaire d'étudier les mœurs, les usages, la vie publique et privée des peuples dont s'occupent les livres saints : tel est l'objet de l'Archéologie bibhque. Il y faut joindre l'Herméneutique, c'est-à-dire la science qui trace les règles et les principes d'après lesquels on doit exposer l'Ecriture sainte. Après ces diverses préparations, on pourra s'appliquer avec succès à l'interprétation des livres saints, ce qui est l'objet de l'Exégèse. Cette deuxième science ne se contente pas d'une simple traduction du texte, elle recherche encore quel est, dans chaque ouvrage, le caractère général, la pensée fondamentale, le lien des idées et le rapport de chacune des parties avec l'ensemble.
» Comme la révélation n'est pas autre chose que la somme des vérités révélées, et que les vérités révélées sont le fond et la substance de la religion parmi les hommes, le résultat des études bibliques sera une Histoire de la religion chez le peuple de Dieu, et une Histoire de l'Eglise. Le christianisme étant la religion parfaite et le complément des révélations antérieures, il est facile de voir que l'histoire de la religion chrétienne et celle de l'Eglise catholique ont une immense importance dans la théologie historique. Cette partie comprendra aussi une étude des Pères et des Ecrivains ecclésiastiques ; une Histoire des dogmes, présentant le développement de l'enseignement doctrinal de l'Eglise ; une Histoire des hérésies et des conciles ; enfin, une exposition du culte, des mœurs et des monuments de la primitive Eglise, ou une Archéologie ecclésiastique.
» Les sciences que nous venons d'énumérer ont envisagé leur objet au point de vue purement historique. Elles ont établi la certitude des faits, leur caractère, leur nature ; il est donc actuellement possible d'en présenter la théorie et de les conce- Yoir sous une forme scientifique. C'est l'objet de la théologie
systématique. Or, pour construire un système de la révélation, il faut analyser successsivement toutes les idées fondamentales, qu'elle renferme, en commençant par les plus générales pour descendre jusqu'aux plus particulières. On donnera ainsi naissance à une philosophie de la ReliL>ion, ou théorie de la Religion révélée. Mais comme ces idées fondamentales ont été de tout temps attaquées par la fausse philosophie et par les fimsses religions, et que ces diverses attaques ont souvent changé de forme et de caractère, elles nécessitent une défense méthodique et scientifique, qui est l'objet de l'Apologétique.
» Après avoir suffisamment établi la légitimité et la solidité des principes de la révélation, et réfuté victorieusement les attaques dirigées contre elle, il faut présenter l'enchaînement et le bel ordre des vérités révélées, afin d'acquérir ainsi une connaissance plus profonde des mystères de Dieu. Cette exposition systématique des vérités de la foi s'appelle Dogmatique ou théologie spéculative. Elle comprend la controverse et la comparaison des symboles, ou confessions de foi. Elle est la plus élevée parmi les sciences théologiques.
De plus, les vérités révélées ne sont pas d'un ordre purement spéculatif, car un grand nombre d'entre elles ont pour objet de régler et de gouverner les facultés actives; elles ne sont autre chose que la volonté de Dieu, législateur souverain, manifestée à l'homme dans la révélation. La science de ces vérités est l'objet de la Théologie morale, à laquelle se rattache l'Ascétique, ou doctrine des vertus, qui a été traitée quelquefois comme une science séparée de la précédente.
» Enfin, comme la foi et la vie chrétienne n'arrivent à leur complet développement que dans l'Eglise catholique, il faut faire une étude spéciale de cette Eglise, de sa constitution et de ses lois, des droits et des devoirs des fidèles, du légitime usage des choses saintes. Toutes ces prescriptions, soit divines, soit ecclésiastiques, composent la matière d'une science spéciale appelée Droit canonique, qui, tout en ayant des rapports intimes avec la science du droit, conserve pourtant un caractère profondément théologique.
» Le droit canonique pose les principes dont la théologie pratique n'est que l'application. Cette dernière partie des sciences théologiques est plutôt un ensemble de règles qu'une science proprement dite. Ces règles se rapportent soit à la doctrine, soit au culte, soit à la personne des ministres de l'Eglise.
» Sous le premier point de vue, on distingue les instructions privées sur la foi, les entretiens de controverse; puis, les catéchismes, la prédication, l'enseignement de la Théologie et la Pédagogie. Le culte est l'objet de deux sciences : de la science liturgique, qui en expose les fondements et les principes, et de la science rubristique, qui n'est autre chose qu'une exégèse de la liturgie. Enfin, deux dernières sciences concernent spécialement les ministres de l'Eglise : l'une a pour objet le gouvernement ecclésiastique, l'autre le ministère pastoral proprement dit. »
Il est impossible de méconnaître les grands avantages de cette classification. Un résultat important, et que l'on peut regarder comme désormais acquis à la science, c'est l'introduction dans le domaine de la théologie proprement dite de l'Apologétique, science qui n'était considérée auparavant que comme les préliminaires ou les prolégomènes de la théologie. Cependant, il est difficile de considérer la théologie morale et le droit canonique comme appartenant à une partie purement spéculative; car le but de ces sciences étant essentiellement pratique, on doit les placer dans la troisième division. Enfin, si nous recherchons le fondement et la base de toute cette classification, nous trouvons que le point de vue subjectif y obtient une prépondérance excessive.
Que deviennent la tliéologie historique et la philosophie de la religion sans la règle de foi posée par l'Eglise catholique? Supposez qu'un protestant raisonne sur les idées de religion et de révélation, de miracle et de prophétie, de christianisme et d'Eglise, d'Ecriture et de tradition, etc...., il serait fort étrange, pour ne pas dire impossible, qu'il se trouvât d'accord sur ces différents points avec un adversaire qui n'en appellerait comme lui qu'au sens commun et au raisonnement. De là ressort la nécessité indispensable d'établir, dès le début de la controverse, la vérité de l'Eglise catholique.
Nous donnerons une moindre attention à l'ouvrage du docteur Klée, publié à Mayence en 1832, sur la méthode des sciences théologiques, et qui est resté, soit pour le fond, soit pour la forme, beaucoup au-dessous du précédent. Klée définit aussi la théologie : la science de la religion, et il conçoit la religion comme l'ensemble des rapports qui unissent les hommes avec Dieu. De cette définition il conclut que la science de la religion ne saurait être ni exclusivement spécu-
lative, ni exclusivement pratique. « Elle a un caractère plus spéculatif, dit-il, quand elle recherche ce qu'est Dieu en luimêniCj ou par rapport à l'homme, et un caractère plus pratique, quand elle étudie les rapports de l'homme avec Dieu. » La théologie est donc la science de la religion révélée. Elle est dogmatique quand elle expose les vérités divines sous la forme d'idées et de définitions ; morale, quand elle étudie la révélation comme règle de notre volonté et de notre conduite ; liturgique, quand elle montre l'élément révélé dans les institutions établies de Dieu pour le salut des hommes , et historique, quand elle fait ressortir, dans les faits religieux de l'humanité, l'élément divin, qui en est l'âme et la vie. Pour mieux comprendre cette classification, il faut savoir que la dogmatique peut employer divers procédés et être traitée de difierentes manières. Ainsi, elle peut être positive, polémique, biblique, symbolique, patristique, synodique et spéculative. La théologie morale comprend deux sciences : l'étude de l'homme individuel, ou l'Ethique chrétienne, et l'étude de l'homme social, ou la Morale ecclésiastique. Cette dernière science comprend le droit canonique et la théologie pastorale. Quant à la théologie historique, son objet est très-complexe. Elle renferme d'abord la théologie biblique, ou l'étude de l'élément révélé contenu dans les saintes Ecritures, préliminaire indispensable de toute histoire de la religion; puis l'histoire de la religion et l'histoire de l'Eglise, qui doivent manifester l'influence que la révélation exerce sur l'esprit, le cœur et la vie humaine. La patrologie, la connaissance des Ecrivains ecclésiastiques, la synodologie et l'archéologie sont nécessairement des parties intégrantes d'une bonne histoire de l'Eglise. Tel est le domaine de la théologie proprement dite. Mais, avant toutes ces études, on a dû cultiver certaines sciences préparatoires. Telle est d'abord la philosophie, puis la Philologie sacrée, comprenant l'histoire biblique (origine et collection des livres saints, textes authentiques , etc.), la Critique biblique (authenticité, véracité, intégrité des livres saints), la Doctrine de la foi, ou démonstration de la vérité de la religion chrétienne, et enfin la démonstration de la vérité de l'Eglise catholique.
Avec de nombreux inconvénients, cette classification présente pourtant un côté avantageux, en ce qu'elle fait parfaitement ressortir le principe fondamental des sciences théologiques, à savoir l'élément révélé. Elles ont toutes, en effet,
le même objet, le même fond, la m.ême substance, mais elles envisagent cet objet sous des aspects différents. Cependant il n'est pas possible, à l'exemple du docteur Klée, de laisser parmi les études préparatoires de la théologie, et par conséquent en dehors de son domaine, les travaux sur l'Ecriture sainte, la démonstration de la religion et la démonstration de l'Eglise. Chacune de ces parties doit nécessairement être traitée selon les principes fournis par la règle de la foi, autrement elles ne sont plus que des opinions individuelles, qu'il est loisible à tout homme de rejeter ou d'admettre, et non les bases d'une apologie véritable de la religion chrétienne.
Deux ans après l'Encyclopédie du docteur Klée parut celle de F.-Ant. Staudenmayer (1800-1856), professeur à l'Université de Fribourg en Brisgau. Ce livre est destiné à faire époque dans l'histoire de la méthode en théologie, et le système qu'il renferme est remarquable par son extrême simplicité.
L'auteur définit la théologie : la science spéculative, pratic^ue et historique de la religion chrétienne. Elle embrasse par conséquent trois grandes divisions. Comme science spéculative, la théologie doit donner d'abord une théorie de la religion et de la révélation, qui n'est autre que l'apologétique. En voici les principales parties : démonstration de l'existence de Dieu \ analyse de l'idée de la révélation ; analyse de l'idée de la religion; histoire de la religion en dehors de la révélation; existence de la révélation et son histoire. Ce dernier point comprend d'abord une histoire de la Bible, ou le développement de la révélation selon l'ordre des temps, puis une étude des institutions destinées à protéger et à conserver la révélation, ainsi que des règles selon lesquelles il la faut exposer, Ici se placent, par conséquent, la doctrine de la règle de la foi catholique, et toutes les sciences scripturaires dont nous avons fait ci-dessus l'énumération.
La théologie spéculative comprend encore la dogmatique, c*est-à-dire l'enchaînement systématique des dogmes, ainsi que la morale, ou la science de la vie chrétienne. L'objet de cette science n'est autre, en effet, que de montrer comment la doctrine de Jésus-Christ doit pénétrer toutes les parties de la vie humaine, de sorte que l'homme puisse être justement appelé un parfait chrétien.
La deuxième partie du système théologique renferme la théologie pratique. Elle étudie l'action de l'Eglise catholique,
en tant qu'elle a pour fin de dispenser aux hommes une vérité et une vie supérieures ; et comme cette action s'exerce par le ministère et le gouvernement ecclésiastiques, il faut rapporter au ministère l'enseignement de la religion, le culte, la liturgie, l'éducation des enfants , et au gouvernement ecclésiastique la science du droit canonique.
La théologie historique complète et couronne tout le système. Elle offre le développement des idées et des œuvres de l'esprit chrétien à travers les siècles; de là ces trois parties de la théologie historique : histoire des dogmes, archéologie sacrée et histoire de l'Eglise proprement dite.
On ne peut s'empêcher de reconnaître que la classification de Staudenmayer présente de la simplicité et de la grandeur tout à la fois. Aucune science proprement théologique n'a été omise; le domaine de la théologie est parfaitement circonscrit; toutes les sciences appelées autrefois préliminaires ou préparatoires sont définitivement incorporées aux sciences théologiques , et leur vraie nature est exactement déterminée. Cependant, on remarquera facilement que le système de Staudenmayer est conçu d'après un point de vue trop abstrait, et que sa triple division de la théologie en science spéculative^ pratique et historique, n'a point une base psychologique suffisante. En outre, on admettra difficilement que la morale appartienne à la théologie spéculative, soit en raison de son objet, soit à cause de la part qu'elle est censée faire à la casuistique. Enfin, on a le droit de s'étonner que Staudenmayer ait négligé de joindre les sciences historiques à la théorie de la révélation; car il est de toute évidence que ces sciences font essentiellement partie d'une bonne apologie de la religion chrétienne. Il y a donc lieu de modifier le plan de Staudenmayer, et ce sont ces modifications que nous allons tenter d'introduire.
D'après ce que nous avons établi précédemment, nous pensons qu'il n'y a de fondement solide pour une bonne classification des sciences théologiques que dans la connaissance de Jésus- Christ, communiquée par l'Eglise. L'idée de Jésus-Christ est à la fois le centre de la doctrine et la- synthèse de toute la révélation; elle est liée à l'existence de l'Eglise, représentation visible et continuation du mystère de Jésus-Christ, fait d'évidence immédiate. Il y a donc, dans la relation intime et nécessaire du Christ et de l'Eglise, d'une part, l'excellence d'un premier principe, de l'autre, le facile accès d'un fait immédiat.
250 CLASSIFICATION DES SCTENXES THÉOLOGîQUES.
Là est donc le fondement solide d'une bonne classification. En outre, comme la théologie ne saurait être confondue ni avec la parole infaillible de TEglise, ni avec une science profane quelconque qui s'occuperait, à un point de vue exclusivement rationnel, des matières religieuses, nous pensons que l'on doit la définir : La science de Jésus-Christ, acciuise et développée en conformité avec la règle de la foi.
De cette définition découle naturellement la classification des sciences théologiques, puisque ces sciences ne sauraient être que l'étude des divers rapports que l'Eglise établit entre l'homme et Jésus-Christ. Or, l'Eglise, en prêchant Jésus- Christ, établit un premier rapport de l'Homme-Dieu avec notre entendement, rapport qui se fortifie et s'élargit à mesure qu'elle forme et développe en nous la conscience chrétienne.
Il y aura donc, d'abord, une théologie spéculative, comprenant la préparation à la connaissance de Jésus-Christ, ou l'Apologétique, et une analyse systématique de la doctrine chrétienne, ou la Dogmatique. Mais, tandis qu'elle présente la loi chrétienne comme la règle de nos actions, et la personne de Jésus-Christ comme le modèle de la vertu parfaite, l'Eglise met Jésus-Christ en rapport avec la volonté humaine. 11 y aura par conséquent une théologie morale, ayant nécessairement pour objet les conditions de la vie morale, les règles de l'ascétisme chrétien et le tableau complet de nos devoirs. Enfin, en devenant membre de l'Eglise, l'homme est en quelque sorte incorporé à Jésus-Christ, il fait partie d'une société constituée par lui, et entre en participation des droits et des devoirs qui découlent de la nature de cette société. Il y aura donc une science qui s'occupera de la constitution du royaume de Dieu, science qui n'est autre que le di^oit canonique. Telles sont les parties essentielles de la théologie. Il nous reste à passer en revue les diverses sciences spéciales contenues sous chacune de ces trois grandes divisions.
Tant que nous n'avons point entendu la prédication de l'Eglise, le Christ n'existe pas pour nous, et nous n'en avons aucune connaissance (1). Or, la prédication a pour but de nous amener à produire l'acte de foi, qui est l'adhésion absolue de l'esprit et du cœur à la vérité révélée. Mais cette adhésion n'est
(1) Rom., X, 14. Quomodo credent ci quem Don audierimt? Qiiomodo autein audient sine praedicante?
pas possible tant que n'ont pas été écartées de rentendement les erreurs directement contraires au christianisme, telles que le scepticisme, le matérialisme, le polythéisme, le dualisme et le panthéisme. Il faut donc que la prédication de la foi soit précédée d'une bonne Théorie de la connaissance, ou traité de philosophie, comprenant une logique et une métaphysique, composées selon les données de la raison et de la conscience chrétiennes.
Mais comme il n'y a point de vraie connaissance dans le sujet, si l'objet ne lui est présenté selon sa vérité et ses rapports essentiels, il s'ensuit que pour saisir l'objet de la foi selon ses vrais rapports, le sujet que l'on veut initier à la foi doit être certain de la vérité de l'Eglise, qui lui transmet la connaissance de Jésus-Christ. De là, la nécessité de commencer par établir la divine autorité de l'Eglise, en partant de faits immédiats et faciles à constater, comme son unité, sa sainteté, sa catholicité, son apostolicité. Cette marche est évidemment celle que recommandent Tertullien (1), saint Irénée, saint Augustin, Vincent de Lérins, et que saint Pacien rappelle dans ce mot célèbre : « Mon nom est chrétien, mon prénom catholique; le premier me nomme, le second me montre (2). » Or, cette partie de l'apologétique n'est pas autre chose qu'un Traité de l'Eglise catholique, dans lequel on procède selon la méthode expérimentale, en partant de faits d'évidence immédiate, et sans user de longs raisonnements. Il est clair que cette marche est la plus courte, la plus sûre et la plus logique, puisque l'autorité de l'Eglise étant établie et la règle de la foi trouvée, on peut s'engager dans les recherches historiques et dans l'étude des monuments de la révélation. Ces études sont nécessairement précédées d'une Histoire de la révélation et des principaux monuments qui la contiennent. Elles comprennent d'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la Philologie sacrée, l'Introduction à l'étude de l'Ancien et du Nouveau-Testament, l'Archéologie biblique, l'Herméneutique et l'Exégèse.
(1) De Prœsanpt., cap. 19. Ergo non ad Scripturas provocandum est : nec in his constituendum certamen, in quibus aut nulla, aut incerta Victoria est, aut par incertœ. Nam etsi non ita evaderet coUatio scripturarum, ut atramque partem parem sisteret, ordo rerum desiderahat prius proponi, quod nunc solum disputandum est : quibus competat fides ipsa? Gujus sint Scripturœ? A quo, et per quos, et quando, et quibus sit tradita disciplina qua fiunt christiani?
(2) Epist. I.
252 CLASSIFICATIOX DES SCIE>XES THÉOLOGIQUES.
Après avoir soigneusenient étudié les faits et les monuments, selon une méthode simple et facile, on peut s'élever à une Théorie générale de la révélation, qui a toujours été considérée comme la partie principale et la plus difficile de l'apologétique. Cette théorie embrasse nécessairement trois grandes divisions. Elle commence par établir la possibilité de la révélation, et traite les questions du surnaturel, du miracle, de la prophétie et de l'inspiration. Elle étudie ensuite les rapports de la raison avec la révélation, et conclut que la raison est insuffisante, et la révélation nécessaire. De la nécessité de la révélation, elle passe aux preuves de son existence. Et pour donner à la démonstration historique tout le développement désirable, elle la présente sous trois grandes divisions, comprenant une étude comparée du paganisme et du judaïsme, une étude de l'établissement du christianisme et de l'excellence de sa doctrine, enfin, une étude des effets du cliristianisme et des changemeiits produits dans le monde par l'Eglise catholique.
Telles sont les parties essentielles de l'apologétique, dont le résultat, ainsi que nous l'avons dit, ne saurait être une démonstration mathématique de la vérité du christianisme, mais une étude raisonnée des fondements de la foi, un ensemble de raisons persuasives, qui laissent à l'esprit toute sa liberté et à l'acte de foi tout son mérite.
Or, en supposant qu'à la suite d'une bonne apologie du christianisme, et avec le secours de la grâce, cet acte de foi soit produit, il reste à en étudier l'objet, c'est-à-dire à passer en revue les dogmes chrétiens, à en montrer la convenance et l'enchaînement systématique. Telle est la tâche de la Dogmatique, science dont la portée philosophique est immense, et qui est la plus élevée de toutes les branches de la théologie.
Elle comprend nécessairement l'histoire des dogmes, l'étude comparée des confessions de foi des dissidents, et la discussion des points controversés.
L'acte de foi en la doctrine de Jésus-Christ est un acte de vertu, et par conséquent le dogme n'est point séparé de la morale. Cette deuxième grande division des sciences théologiques se partage naturellement en trois principaux traités. Dans le premier, qui contient la Doctrine des biens, on examine les questions du souverain Bien et des biens relatifs, du mal et de sa nature, et enfin les conditions naturelles et surnaturelles de l'accomplissement du bien. Après avoir posé
ainsîi les fondements de la moralité, on propose le modèle de la vertu parfaite, on recherche dans une analyse exacte du grand acte de la justification le principe de toutes les vertus chrétiennes. L'histoire du développement de ces vertus devra se compléter par une étude descriptive du commencement, des progrès, et de la consommation de la ruine spirituelle de l'àme. Toutes ces questions sont l'objet du Traité des vertus. Cette doctrine renferme les vrais principes de l'ascétisme chrétien. Enfin, il reste à considérer comment le bien librement voulu , et devenu pour nous une habitude acquise, se transforme en une réalité extérieure. C'est l'objet du Traité des devoirs, qui se partage en deux grandes parties, dont l'une s'occupe des devoirs de la vie religieuse, et l'autre des devoirs, soit généraux, soit particuliers, de la vie humaine. *I1 est facile de voir que ce plan de la morale chrétienne ne diffère pas essentiellement de celui qui est suivi par saint Thomas. En effet, saint Thomas traite d'abord de la dernière fin de l'homme, c'est-à-dire de Dieu, puis des vertus et de leurs conditions, comme moyen d'atteindre à la dernière fin, et enfin des devoirs qui sont imposés aux divers états.
Mais la perfection chrétienne n'est pas possible en dehors de la communion de l'Eglise, et ainsi le Droit canonique se rattache intimement à la morale. N'est-il pas vrai que Jésus- Christ vit, opère et continue son action rédemptrice dans son Eglise? C'est lui qui en a tracé le plan et la constitution pour toute la durée des siècles ; c'est encore lui qui, par ses organes, enseigne, administre et gouverne le peuple chrétien. Nous nous réservons de dire plus loin quelle division il convient d'appliquer aux matières du droit canonique. Ce qui est incontestable, c'est qu'il renferme dans son domaine la Théologie pastorale, comprenant la catéchétique , l'homilétique , les règles du ministère pastoral et de la vie des clercs, ainsi que la Théologie liturgique, à laquelle se rattachent la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture religieuses, et en général l'art chrétien.
Toutes les sciences théologiques ne sont donc autre chose que l'idée de Jésus-Christ, considérée dans ses rapports avec l'homme intellectuel, avec l'homme moral et avec l'homme social. Et comme cette idée est le centre et le fondement de toutes les sciences théologiques, il s'ensuit qu'elles sont toutes intimement liées et se prêtent un mutuel appui.
Puisse la sublimité des matières qu'elles renferment inviter un grand nombre d'esprits à cultiver avec ardeur ce champ sacré; puisse cette terre que le Seigneur a bénie, produire toujours pour ceux qui la travaillent avec l'amour du Vrai et du Bien, des fruits précieux de salut et de bénédiction!
DE l'apologétique EN PARTICULIER. 255