CHAPITRE VI
Nous avons vu les diverses transformations par lesquelles avait successivement passé la théologie morale, depuis l'époque des Pères et des scolastiques jusqu'au temps présent. Nous devons nous arrêter surtout à trois principales méthodes qui ont été suivies dans l'exposition de la morale chrétienne, afin de faire voir que, de leur étroite union et de la combinaison harmonieuse de leurs procédés, résulterait une méthode parfaite et irréprochable : nous voulons parler de la méthode des purs scolastiques, de la méthode des mystiques, et de la méthode des casuistes.
La méthode des scolastiques, se préoccupant surtout de ce qu'il y a d'éternel et d'invariable dans la science morale, a appliqué un raisonnement rigoureux à l'idée de la fin dernière; elle a recherché, avec une analyse subtile, quelle est l'essence du bien, quelle est la nature du mal, quelles sont les conditions de l'acte humain, ses formes diverses, son but et sa fin. Mais à mesure qu'elle poursuivait ses analyses, et qu'elle prolongeait la série de ses raisonnements, elle s'éloignait de plus en plus du terrain solide de la réalité, pour entrer dans le domaine de l'abstraction et de la théorie pure. De là il est arrivé que les traités de morale des purs scolastiques^ qui pensaient résoudre toutes les questions de la morale par le raisonnement, se sont trouvés bientôt en désaccord avec les traités des théologiens mystiques, dans lesquels la science expérimentale de l'âme avait fait de notables progrès. Il serait inutile d'insister sur l'insuffisance du raisonnement seul, appliqué à la résolution des problèmes de la morale. Les excès du rationalisme allemand ont dû démontrer aux esprits les plus rebelles que la science morale ne saurait être purement rationnelle et déductive, sans cesser immédiatement d'être appropriée à la nature humaine.
La méthode suivie par les théologiens mystiques avait de grands avantages. Elle entretenait le feu sacré sur l'autel de
la conscience; elle ramenait l'âme tout entière aux phénomènes du sentiment, dans lesquels la vie se manifeste au plus haut degré; elle analysait avec une délicatesse exquise les diverses pulsations de la vie rehgieuse, en réglait les moindres mouvements, épurait toutes les pensées, tous les désirs, et conduisait un grand nombre d'âmes à la vie parfaite par la voie de l'ascétisme. Mais, en transportant dans la sphère du sentiment les lois éternelles de la conscience, en abandonnant aux fluctuations de l'attrait, à la mobilité du désir les règles immuables de la liberté humaine, n'offrait-elle pas un danger? Une morale établie sur les bases fragiles du sentiment ne pouvait avoir qu'un caractère contingent et relatif, et non un caractère absolu ; elle devait hâter et précipiter le mouvement de l'âme vers sa fin dernière, et confondre quelquefois les conseils avec les préceptes, les vertus réservées avec les vertus comuiunes, les pieuses pratiques de l'ascétisme chrétien avec les devoirs de la vie sociale.
Enfin, une troisième méthode a été appliquée à la théologie morale à partir du commencement du moyen-âge; c'est la méthode casuistique. Sans doute, il est nécessaire que tout homme soit casuiste et s'applique à agir avec sagesse et prudence, au milieu des complications si variées de la vie humaine ; sans doute, il est bien nécessaire de déterminer le point où s'arrête l'obligation imposée par la loi. Mais il n'y a point de science sans théorie et sans principes absolus. La résolution d'un cas particulier, d'un fait de détail, est plutôt un expédient qu'un résultat scientifique, et bien souvent elle substitue à la loi générale l'opinion d'un docteur. Elle peut également conduire à un relâchement qui corrompt ou à un rigorisme qui désespère ; mais elle n'arrive pas facilement à constituer cette morale chrétienne, uniforme et générale, que les théologiens de toutes les écoles doivent considérer comme le terme de leurs efforts.
Ainsi aucune de ces méthodes, prise à part, ne saurait nous donner un bon résultat ; il faut donc les combiner sagement et les tempérer l'une par l'autre.
Il y a dans la morale chrétienne des données invariables et absolues. L'idée du bien présente à la raison, la loi morale gravée dans la conscience, la grâce qui agit sur la volonté sans la contraindre, les sacrements qui produisent en nous la vie spirituelle, pour élever le niveau de la vie naturelle jusqu'à
l'ordre surnaturel, tous ces éléments essentiels de la théologie morale demeureront jusqu'à la consommation des siècles. Mais d'un autre côté, les changements continuels dans les mœurs des hommes, les ditFérences des sexes, des tempéraments et des natures, les nouvelles relations sociales, les droits et les devoirs auxquels elles donnent lieu, constituent dans la science une partie essentiellement variable et mobile. On ne saurait faire abstraction de cet élément pas plus que du premier; et pour arriver à concilier sans cesse ce qui est éternel et immuable avec ce qui est purement disciplinaire et soumis au changement, il est nécessaire d'étudier les faits dans leur plus grande généralité, c'est-à-dire dans la vie de l'Eglise catholique, qui est la manifestation éclatante des progrès de la vie morale dans l'humanité.
La méthode de la théologie morale ne sera donc ni purement rationnelle ni purement expérimentale, mais elle devra contenir une analyse rationnelle des principes absolus et une étude consciencieuse des faits. Elle devra se préoccuper de montrer sous toutes les formes et sous tous les aspects possibles cette grande vérité : Jésus-Christ est le parfait modèle de la vie morale; sa vie est, non point le rêve d'une imagination enthousiaste, ni un idéal impossible à atteindre, mais un mouvement normal de l'âme vers sa fin dernière, entièrement conforme à la nature humaine. Il est évident que la méthode ne saurait plus se renfermer dans de froides abstractions, ni abandonner le terrain de la science de l'âme. La morale étant la science de la vie par excellence et de la plus haute vie à laquelle l'homme puisse s'élever, il s'ensuit que la méthode de la morale doit communiquer la vie à toutes les parties de la science, répandre un suc vivifiant sur les questions les plus arides, donner à la science elle-même un aspect attrayant ^ mettre constamment en rapport avec les progrès de la psychologie, les divisions et les classifications des matières, en un mot, exposer la morale chrétienne dans sa beauté sévère, en des termes intelligibles à tous, et sous cette forme originale^ ancienne et nouvelle, qui convient à son objet.
Parmi les diverses méthodes suivies par les théologiens modernes dans l'exposition de la morale chrétienne, nous nous sommes arrêté à l'Ethique chrétienne (1) du savant professeur
(i) Système d'Ethique chrétienne, par le D»' Gh. Werner, Ratisbonne, 1850.
Werner, si connu en Allemagne par ses récents travaux sur saint Thomas d'Aquin. L'enchaînement systématique des matières est tellement rigoureux, que l'on pourrait peut-être le trouver excessif et inflexible. L'observation des faits s'unit à des vues générales d'un mérite incontestable ; le style même est animé d'une certaine chaleur, et en quelques endroits se colore d'une teinte poétique. Il ne manque à ce beau livre, pour répondre entièrement à nos vues, que d'être orné d'une courte casuistique. Nous ne donnerons ici qu'une réduction de l'ouvrage de Werner.