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DOCTRINE DES BIENS

§ I. — L'idée du bien.

La nature humaine aspire à la vie heureuse, et elle ne trouve la vie heureuse que dans le souverain Bien. La plupart des anciens philosophes se sont trompés sur la nature du souverain Bien, en le considérant comme une relation de l'être moral, soit avec le monde en général, soit avec la nature humaine en particulier, considérée dans son universalité (1).

Ces divers points de vue sont erronés. Car 1"* le Bien en soi n'est point une relation, mais une réalité; 2° la nature des choses, y compris la nature humaine, n'a point un caractère absolu; 3° la nature humaine déchue ne peut ni complètement concevoir, ni entièrement représenter, ni parfaitement accomplir ce qui est bien. Dans le Christ, au contraire, est renfermé tout d'abord tout le Bien en soi parce qu'il est Dieu, puis tout le bien moral, humainement possible, parce qu'il est l'homme parfait.

L'idée du bien , déposée dans l'entendement humain illuminé par le Verbe , n'est point un pur nom , ni une vaine abstraction, mais une idée concrète, qui suppose un rapport immédiat entre notre entendement et le souverain Bien. Celui qui nie les idées est un infidèle, parce qu'il nie le Fils de Dieu (S. AuG.;. Le bien étant un attribut de l'Etre absolu,

(1) Cic, Acad., lib. i, cap. 5. Primam illam parteui bene vivendi à natura petebant, eique parendum esse dicebant, neque alla alia in re, nisi m natura^ <]uœrendum esse summum illud bouum, que omiiia referrenttir.

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l'Etre et le Bien sont donc deux termes identiques. Bonum et Ens siint idem secundum rem (1). Ainsi, de même qu'il y a un Etre absolu et des êtres relatifs, de même aussi il y a un Bien absolu et des biens relatifs. Il est d'ailleurs évident que Dieu, qui est éminemment tout l'être, est aussi éminemment tout le bien.

Mais quelle relation y a-t-il entre les êtres et les biens relatifs, et l'Etre et le Bien absolu?

On peut la ramener à ces termes : ressemblance formelle et différence essentielle. En effet, l'homme et la nature, comme créatures et images de Dieu , portent des vestiges et des empreintes de leur auteur; c'est cette ressemblance formelle qui est le fondement de la théodicée et de toutes les preuves de l'existence de Dieu. Mais aussi, comme créatures tirées du néant, l'homme et la nature sont essentiellement autre chose que Dieu ; ils sont un non-moi par rapport à Dieu, ils ne sont pas de la substance de Dieu.

Mais il faut pénétrer davantage dans la nature du Bien.

Tout être créé subsiste, d'une part, dans sa nature ou ses attributs essentiels, puis, dans ses relations avec son principe, qui est aussi son but et sa fin; car Dieu est tout à la fois la cause efficiente, la cause exemplaire et la cause finale (2). Or, comme la fin d'un être est conforme aux lois de sa nature, il s'ensuit que Je bien moral n'est que le mouvement normal et légitime d'une créature libre vers sa fin dernière. Par conséquent, l'ordre moral tout entier consiste dans un mouvement de toutes les créatures vers une forme d'existence plus élevée, plus spirituelle, plus parfaite. De là, il suit qu'il est radicalement impossible aux panthéistes de construire un système de morale.

Pour trouver la loi du mouvement de l'être moral vers sa fin dernière, il faut étudier l'homme, c'est-à-dire le composé d'un esprit et d'un corps, substances opposées, mais intimement unies dans un sujet humain. Et comme l'expérience nous présente un grand nombre d'hommes appliquant librement leurs facultés à troubler l'ordre universel, il faut étudier la question du mal, qui a été si diversement résolue par les philosophes.

(1) Summ. theoL, i part., quœst. 5, art. 1. — (2) Ibid. i part., quœst. 6.

§ II. — Le mal.

Les uns ont nié que le mal existe, et ne l'ont considéré que comme une privation partielle du bien ou un moindre bien; les autres lui ont attribué une réalité concrète et l'ont investi d'une puissance absolue et d'une force irrésistible. Les premiers n'ont envisagé dans le mal que le côté négatif, et les seconds que le côté positif. Or, le mal n'est ni une simple privation du bien, ni une pure limite ou un moindre bien, ni un être nécessaire et absolu, un principe éternellement opposé au bien, mais un désordre de la volonté créée.

Origène a erré en considérant la cbute de l'ange comme la cause du péché de l'homme; elle n'en fut que l'occasion. Le mal de l'homme consistait dans le désir d'un faux bien, tandis que le mal de l'ange était plutôt la haine du vrai Bien. Le mauvais esprit peut tenter l'homme, c'est-à-dire, égarer ses désirs sur des biens inférieurs, mais il ne peut le faire pécher sans que l'homme y consente. Le mal dans la nature ' humaine produit trois principaux effets : il décentralise, désorganise et désordonné. Son influence s'exerce incessamment sur toutes les créatures de ce bas monde, et le bien n'en triomphera pleinement qu'à la consommation finale.

Par rapport à l'étude de cette question, il faut remarquer que les anciens Pères se sont surtout préoccupés de faire ressortir le côté négatif et purement métaphysique du mal , et ont négligé d'en analyser le côté positif et psychologique. Cela est vrai de saint Augustin^ d'Origène, de saint Athanase, de saint Basile et de saint Anselme.

L'accomplissement du bien parles créatures libres dépend de plusieurs conditions. De ces conditions les unes se rapportent If à Dieu, les autres à l'agent moral lui-même, et parmi ces dernières, il faut distinguer entre celles qui dépendent de la nature de l'esprit, et celles qui tiennent à la constitution physique des individus. Ce sont ces dernières qu'il faut analyser tout d'abord.

§111. — Conditions physiques de l'action morale»

Nous ne nous arrêterons pas à examiner les rapports généraux que l'homme, comme agent moral, soutient avec

l'ensemble des êtres matériels; qu'il nous suffise de dire que la terre n'est pas pour le chrétien un lieu d'habitation perpétuelle, une cité permanente, mais un moyen d'arriver à la vie éternelle. Sic ti^anseamiis per bona temporalm, ut non amittamus œterna (1).

L'homme est le centre de la nature, et la nature fait tout pour la vie morale de l'homme. En produisant et conservant par ses forces et ses énergies, les individus, les familles, les nations, elle est un symbole de la force organisatrice de l'esprit humain, elle prépare le champ où se développe son activité.

Après le péché, l'homme est demeuré le maître de la création. Il est vrai qu'il est asservi aux nécessités qui proviennent du péché ; mais sa liberté s'accroît à proportion qu'il s'affranchit du péché et de ses suites, et qu'il s'élève du fond ténébreux de la vie de la matière, vers les pures clartés de la vie de l'esprit.

Tels sont les rapports généraux de l'homme avec la nature. H faut examiner en particulier les différences de sexes, de tempéraments et d'âges.

Les sexes ne sont point égaux mais subordonnés. C'est une loi fondée sur l'organisation même des individus et sur leurs relations réciproques. Bien que l'esprit soit soustrait à toute différence sexuelle, l'homme, c'est-à-dire le composé d'esprit et de matière, est universellement partagé en deux sexes. La spontanéité et la réceptivité, la nature active et la nature passive caractérisent en général les différences de sexes. Ce point est important à noter. D'après plusieurs Pères de l'Eglise (2), la femme a été formée dans la prévision de la chute et de la rédemption. Les deux sexes se complètent, se développent et s'élèvent mutuellement. L'expérience nous fait voir les conséquences fatales qu'engendre la violation des rapports naturels des sexes.

Les tempéraments nous présentent surtout deux différences essentielles, la spontanéité et la réceptivité.

Les âges sont parallèles aux tempéraments. L'enfant et le vieillard représentent les tempéraments sanguin et flegmatique, le jeune homme et l'homme fait, les tempéraments mélancolique et bilieux. Tous les âges sont rattachés les uns aux

(1) Oratio collect. — {"£) Athanas., in Ps. l; Greg. Naz., Carm., u, 123 et seq.iCHRYSOST., m Gen., hom. xyiii; Joan. Damasc, Orth. fid., lib. Ii, c. 80.

autres par des besoins et des services mutuels. Si l'on considère les différents âges de la vie humaine par rapport à la triple concupiscence dont parle saint Jean, on voit que la jeunesse recherche surtout la jouissance sensuelle, que l'âge mûr fait effort pour acquérir et pour dominer, et enfin, que le dernier âge exagère le soin de conserver la propriété. Ainsi l'amour, l'honneur et l'or représentent assez bien les passions des différents âges.

§ lY. — Conditions sociales de l'action morale.

Il y a encore d'autres conditions de la vie morale, qui dépendent en partie de la nature et en partie de la volonté. Telles sont la puissance de la coutume ou les mœurs publiques, d'où proviennent les divers types de la société humaine. Depuis le péché, le type primitif unique de la société humaine s'est prodigieusement diversifié. Toutefois, on peut distinguer deux types généraux auxquels se rattachent tous les autres.

Il y a une société active et une sodidië passive. Cette dernière se compose en particulier des races nègres. Le genre humain descend d'une seule souche, et le savant de Humbolt se prononce pour Funité de la race humaine. Les Chamites, adonnés aux instincts brutaux, à l'indolence, à la cruauté, se sont répandus vers le midi. Les descendants de Japhet se sont établis sur les montagnes, où ils défendaient leur liberté. Les Sémites ont relié ces deux races, et en ont été les instituteurs et les prêtres. Ils ont formé dans la race de Chaui la civilisation égyptienne, et dans la race de Japhet la civilisation grecque.

Les forces dissolvantes et désorganisatrices de la nature déchue n'ont jamais été ni combattues ni vaincues avant le christianisme, ni après lui, en dehors des espaces chrétiens. En dehors du christianisme, la dignité de la conscience humaine est généralement méconnue, et l'on trouve des mécanismes sociaux plutôt que des sociétés. C'est un point facile à établir en faisant une étude sérieuse des trois grandes formes de civilisation que nous présente l'ancien monde, l'Egypte, la Grèce et Rome. Les castes sacerdotales des peuples asiatiques ont en vain tenté de réaliser la sainteté. L'individualisme grec, qui était si fort amoureux de la beauté et de la liberté, n'a pu supprimer l'ilote, l'esclave, le barbare. Enfin, dans cette société

du droit fondée par les Romains, nous voyons la religion mise au service de la politique, et le citoyen disparaissant peu à peu pour devenir un instrument de la tyrannie. La même impuissance à fonder une société se rencontre encore aujourd'hui en dehors des espaces chrétiens.

De même que nous n'avons trouvé avant le christianisme que des éléments épars de Tordre social, de même aussi nous ne rencontrons en dehors du judaïsme qu'erreurs et que ténèbres par rapport à l'ordre religieux. Le fond de la religion païenne était la crainte d'une puissance mystérieuse, formidable, qui était censée gouverner impérieusement les volontés humaines. On aspirait à une réconciliation avec Dieu; on avouait un état de disgrâce et on attendait un libérateur. Les textes des anciens tragiques, de Platon, d'Aristote, de Plutarque, de Cicéron et de Sénèque, ne laissent aucun doute sur ces différents points.

L'œuvre divine de la restauration de l'humanité devait avoir sa préparation. Le paganisme et le judaïsme aboutissaient tous deux au christianisme, le premier par la conscience douloureuse de la faute, Israël par les promesses du pardon. L'élection du peuple de Dieu n'était point une préférence injuste, car elle s'adressait aux hommes pieux de toute l'humanité, et le vase d'Israël, brisé à plusieurs reprises, avait répandu son parfum sur tous les peuples du monde. Tandis que chez les nations abondaient la puissance, l'éclat et la splendeur des avantages temporels, les Juifs demeuraient attachés au vrai Dieu et aux choses éternelles. Leur culte était une figure et leur histoire une prophétie.

Cette histoire est vraiment universelle, car elle touche à toutes les civilisations. Placés sous le despotisme égyptien, les Juifs apprennent à supporter le joug de la loi ; emmenés en captivité chez les Perses, ils sont mis dans la nécessité de se restaurer eux-mêmes, et de reconstituer par leurs seules forces un état social conforme à la loi de Moïse ; opprimés par les Grecs et par les princes syriens, ils déploient un courage héroïque pour la défense de cette même loi; enfin, soumis aux Romains, qui ont subjugué tous les autres peuples, ils sont forcés d'abdiquer leurs espérances d'un Libérateur temporel et d'un Messie dominateur. Les ruines mêmes d'Israël sont un témoignage perpétuel de la vérité des promesses de Dieu.

Depuis Favénement de Jésus-Christ le mal est vaincu, la

puissance du péché, considérée en elle-même, est anéantie. Mais le péché et les suites du péché se propagent à travers la race humaine. Et voilà pourquoi cette victoire du mal, considérée dans les individus, est lente, successive, et ne sera accomplie pleinement que dans l'ordre futur. Pendant la vie présente, le christianisme s'étend et se développe, faisant lentement et péniblement l'éducation de la race humaine. Avec quelles difficultés ne pénètre-t-il pas dans l'esprit et le cœur des peuples et des individus? Tout dans le temps présent nous montre la lutte et l'opposition : opposition entre l'esprit et la matière, entre le péché et la rédemption, entre la liberté et la grâce, entre l'Etat et l'Eglise, entre le temps et l'éternité. Les. fils du premier Adam subsistent à côté des enfants du seconde Ils bâtissent chacun une cité ; les premiers, la cité terrestre^ qui a ses bases et ses fondements au plus profond de la nature humaine ; les seconds, la cité de Dieu, le royaume de l'esprit^ qui est un symbole du monde futur, entièrement conforme à la pensée créatrice, et qui sera le temple visible de l'Eternel. Aprçs avoir examiné les conditions de l'action morale qui sont ou totalement ou partiellement indépendantes de l'agent, il faut étudier la nature de l'esprit humain , doué de conscience et de liberté.

§ V. Conditions psychologiques de faction morale.

Le moi est une réalité. Il est immatériel, il a conscience de son double rapport avec Dieu et avec le monde. Il est redevenu par Jésus-Christ capable de la vie religieuse et morale, et est entré comme agent dans le mouvement de l'histoire humaine.

L'entendement et la volonté sont l'essence de la personne morale. La première de ces facultés fournit les idées, la se-* conde accomplit les actes de vertu. Toutes deux, elles sont gouvernées par les lois de l'éternelle Raison, qui sont aussi les lois suprêmes de la moralité. Elles se touchent et s'unissent au sein de la conscience humaine dans une troisième faculté, qui sert de lien entre la matière et l'esprit, et qui a la plus grande part dans les opérations de la volonté. Cette faculté est la sensibilité. La morale doit surtout s'attacher à l'analyse de la volonté.

Il y a lieu de distinguer d'abord entre le côté négatif et le côté positif de la volonté. Au côté négatif appartiennent tous

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les éléments qui enlèvent à l'agent une partie de sa liberté, tels sont les désirs, les passions, les habitudes ; au côté positif appartient la liberté elle-même, c'est-à-dire le pouvoir de choisir et de se déterminer. Il faut étudier en détail les appétits naturels et les instincts, les désirs et les inclinations, les passions et les habitudes.

Dans l'institution primitive delà nature, connaître et vouloir étaient dans un(^ parfaite harmonie. Mais depuis le péché, il y a opposition entre la chair et l'esprit, entre la loi spirituelle, voptoç 7rv£U|xaT:;co;, et la loi des membres, vopoç rcov ijieAscov.

Il y a en nous des appétits qui ont pour objet de pourvoir aux besoins de la nature, et qui nous sont communs avec les animaux. Ils tendent à la jouissance sensible, se manifestent par des attractions et des répulsions, et ont pour organes les nerfs, les muscles et les leviers osseux. Comme il importait que les premiers besoins de l'homme fussent satisfaits, avant que l'entendement entre en exercice, le Créateur y a pourvu par les mouvements instinctifs, qui précèdent toute réflexion et qui vont droit à leur but. Les instincts sont perpétuels dans Tanimal et transitoires en grande partie dans l'homme.

Les premiers mouvements que l'âme produit pour la satisfaction des appétits naturels sont tout d'abord instinctifs; mais quand ils tombent sous la conscience, ils s'appellent désirs. Le désir, à son origine, est involontaire; devenu plus fréquent et plus impérieux , il est une inclination ou un penchant de rame. Comme l'objet d'un désir est tantôt conforme à la raison, tantôt simplement conforme à l'appétit, il s'ensuit qu'il y a des désirs nobles et élevés, et d'autres qui sont vulgaires^ bas et honteux.

Tout mouvement de l'âme, désir ou inclination, devenu dominant et tyrannique, se nomme passion. Les scolastiques ont distingué entre les passions irascibles et concupiscibles ; les modernes classent en général les passions d'après leurs objets. Il faut distinguer dans la passion un grand nombre de phases et d'états différents.

Quand les mouvements du corps, les désirs et les passions ont été fréquemment accomplis et satisfaits, alors naît l'habitude, qui est toujours volontairement contractée. L'habitude est bonne ou mauvaise, selon son objet; elle ne décharge jamais un agent de toute responsabilité, car aucune habitude ne résiste aux efforts de la volonté.

Tels sont les éléments qui entravent plus ou moins l'exercice de la liberté.

Le côté positif de la volonté comprend la faculté de produire des actes. Une action exprime un rapport entre un agent libre et une fin. Elle a différentes parties essentielles : 1° la connaissance de la fin; 2"* la conscience des motifs; 3° la délibération; 4" le consentement ou la détermination de l'agent. Quant à l'exécution, elle n'appartient à l'agent que d'une manière très-secondaire.

L'existence de la liberté est incontestable. La plus simple observation des faits de notre âme ne nous permet pas d'en douter. Il faut la considérer à un triple point de vue : au point de vue métaphysique et dans son rapport avec la puissance absolue, au point de vue psychologique et comme pouvoir de choisir, au point de vue moral et dans sou rapport avec la grâce divine.

Il est facile de réfuter, au moyen des données de la psychologie, les erreurs des fatalistes anciens et des panthéistes modernes, à partir de Sphiosa jusqu'à Ilerbart, ainsi que les exagérations de Kant sur l'autonomie de la volonté. Il faut combattre aussi les déterministes, équilibristes et prédéterministes de toutes les écoles. Enfin, en exposant les rapports de la grâce avec la liberté, il ne faut pas négliger l'histoire du pélagianisme et du jansénisme.

Or, après avoir étudié la volonté humaine dans ses rapports, soit avec les forces de la nature déchue, soit avec la grâce divine, qui est pour elle un élément de force et de vie dans sa lutte contre la concupiscence, il nous reste à montrer comment cette même volonté humaine reçoit d'en haut une direction, une règle de ses actes, et comment il y a dans cette règle un principe critique, une base d'appréciation et de rétribution des actions humaines. Ces deux dernières parties de la doctrine des Biens peuvent être comprises sous ces deux titres généraux : de la loi morale, comme expression de la volonté divine, et des diverses sanctions de cette loi. Nous allons les examiner successivement.

§ VI. — De la loi morale.

La volonté divine est la loi fondamentale de toute créature. Elle gouverne les êtres dépourvus de raison, aussi bien que les

créatures libres. Toutefois, celles-ci ont le choix de leurs délerminatioDs, et la loi n'est pas seulement pour elles un commandement, un ordre, mais un principe de sanctification. Evidemment, la puissance de Dieu ne consiste pas tant à créer des forces immenses, des corps gigantesques qu'à diriger vers leur fin des êtres libres. Il est peu raisonnable de mettre en opposition la liberté humaine avec la prescience divine, et d'affirmer que l'homme n'est pas libre, parce que Dieu prévoit ses actes. Cette difficulté consiste tout entière dans la confusion que l'on introduit entre le savoir et le pouvoir de Dieu, entre la pensée et la volonté divines. Si les attributs divins, parce qu'ils sont tous infinis, pouvaient être supprimés l'un par l'autre, comme des termes identiques dans un calcul, il ne resterait plus de la suprême réalité qu'une abstraction égale au néant. D'ailleurs, tous les Pères ont distingué entre la science de Dieu et la volonté de Dieu dans les rapports de ces attributs avec les actes humains.

Or, la volonté divine manifestée à la conscience s'appelle la loi morale. Il suffit de consulter la conscience psychologique pour réfuter les fausses conceptions de cette loi, qui tendent à la transformer, soit en un élément purement expérimental, soit en une pure abstraction.

Il n'y a qu'un législateur (1) et toutes les lois descendent de lui. Tous les législateurs se sont dits inspirés par lui, bien qu'ils n'aient fait que regarder dans leur conscience, pour y découvrir la loi éternelle qui y était gravée. Nous avons tous présents à la mémoire les beaux vers de Sophocle et d'Hésiode, ainsi que les passages de Cicéron et de saint Augustin sur la loi morale (2). Ce n'est pas à cette hauteur de vues que se sont élevés Montaigne, Mandeville, Hutcheson, qui faisaient dériver la loi morale, le premier de l'éducation, le second du tempérament, et le troisième du sentiment.

A la loi naturelle de la conscience, Dieu a ajouté la loi révélée. Tous les anciens patriarches et prophètes ont donné leur mission législative comme un ordre de Dieu, et Jésus- Christ lui-même s'est présenté comme annonçant aux hommes la volonté divine.

(1) Jacob., iv, 12. — (2) Sophocl., Aniig., y. 448-458; Œdip. rex, v. 836; — Hesiod., Op. et dics., v. 276; — Cic, de Ley., lib. ii, cap. 4, de Repub.; pro Mi/on.; — AUG., de Lib. arb., lib. i. cap. 6.

Après avoir établi l'existence de la loi, il faut examiner quel est son objet et quels motifs d'action sont en rapport avec cet objet.

L'objet de la loi divine, considérée comme règle de nos actions, n'est pas autre que la perfection morale et la sanctification de l'àme. Cette loi embrasse l'homme tout entier, ses facultés, ses forces ph3'siques, ses relations extérieures. Elle le veut élever à la ressemblance avec Dieu, en lui prescrivant une vie conforme à celle du Christ.

Nous avons donc de graves motifs de pratiquer la loi. Il les faut analyser, et bien préciser les sens des termes à' obligation morale, de devoir et de droit.

§ YII. — Des motifs d'action.

Reproduire dans l'individu, et dans le genre humain tout entier, la parfaite harmonie de rapports et la sainteté sublime que Fou trouve en Jésus-Christ, tel est l'objet de la loi. Or, cette parfaite harmonie du corps, de l'âme, de la vie entière, est à la fois une aspiration de notre nature et un devoir positif. Il y a donc deux classes de motifs d'action, les uns sont puisés dans notre nature , les autres consistent dans l'obligation qui découle de la loi chrétienne.

Le mérite d'une action morale se tire d'abord de la conformité de cette action avec la loi, puis de l'intention de l'agent. L'intention est le côté interne et invisible de l'action. On doit y distinguer des degrés différents de vakur morale, selon que l'action est inspirée par Tégoïsme du péché, ou par le pur amour de Dieu. Nous pouvons ramener les principaux motifs d'action, tirés du sujet, aux trois sentiments suivants : la crainte, l'espérance et la charité. Il ne s'agit pas ici de la crainte servile, mais de la crainte respectueuse et filiale, même quand elle est provoquée par la vue des châtiments. L'espérance est un motif plus noble, mais qui implique un retour de l'esprit sur la récompense méritée. La charité est, à proprement parler, la bonne volonté, l'intention droite et pleinement désintéressée de l'agent.

Cette classification des motifs d'action correspond assez bien d'ailleurs à la vie de l'humanité en général, et de chaque individu en particulier. L'ancien peuple de Dieu vivait dans la crainte, le paganisme ne sortit jamais de ce sentiment. Le

peuple chrétien vit dans respérance, et les élus dans la chanté. De plus, nous distinguons dans les diverses phases de la vie spirituelle trois périodes bien caractérisées : la période du commencement, la période du progrès et la période de la perfection chrétienne.

Puisque la crainte, l'espérance et l'amour sont des motifs légitimes d'observer la loi, il faut rejeter ce purisme exagéré, cet idéalisme exclusif de certains mystiques et rationalistes, qui, se plaçant autant en dehors de la nature humaine que de la vraie doctrine chrétienne, ont condamné tous les motifs inférieurs, et n'ont admis comme motif légitime que le pur amour du souverain Bien.

Il faut encore remarquer qu'un motif inférieur n'exclut nullement un certain degré du motif supérieur. Ainsi, le peuple juif, conduit par la crainte des châtiments temporels, pouvait trouver dans la pureté de sa religion une pieuse espérance, et même s'élever au pur amour de Dieu. Les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiastique, Job tout entier sont remplis de ces sentiments.

Il y a dans la loi elle-même un grand nombre de motifs d'action, qui peuvent tous se ramener à un seul : l'obéissance à la souveraine volonté de Dieu. A côté du Dieu jaloux de l'Ancien -Testament, armé pour faire respecter sa gloire, l'Evangile nous présente la consolation, la bénédiction, la paix pour ceux qui souffrent, l'exemple de Jésus-Christ, la reconnaissance que nous lui devons, le sublime caractère du chrétien, et les devoirs qu'il impose, etc., etc.

Mais tous ces uiotifs d'action, soit subjectifs, soit objectifs, peuvent se ramener à un seul, qui est la charité. La loi est par elle-même une chose extérieure, sévère, imposée à la volonté humaine; la charité lui donne un caractère intime, conciliant, aimable ; elle rend le joug plus facile, et le fardeau plus léger. D'un autre côté, les dispositions subjectives sont variables, changeantes, subordonnées au caractère des individus. La charité, qui est une adhésion, aussi ferme que spontanée, à la volonté de Dieu, a quelque chose d'immuable, d'absolu comme son objet, d'universel comme le monde et l'humanité, de fort comme la mort, dont elle triomphe, de libre comme le cœur et les affections. Elle est d'ailleurs le motif d'action le plus élevé, puisqu'elle affirme au plus haut degré la spiritualité, la liberté du sujet; elle est aussi le motif

le plus influent, puisqu'elle procède de l'âme tout entière; elle est un sentiment très-profond, un acte réfléchi et qui suppose une pleine conscience ; enfin, elle est un acte volontaire et libre, et voilà pourquoi elle est la plus sublime des vertus et le premier des devoirs.

§ YIII. — Des diverses espèces d'obligations morales.

Mais il y a des degrés dans la charité; et s'il est défendu d'une manière générale de faire le mal, et prescrit d'une manière absolue de faire la volonté de Dieu, il n'en est pas moins vrai qu'il y a diverses espèces d'obligations morales, de droits et de devoirs.

Il y a dans le monde où nous vivons trois sphères différentes à distinguer. La première comprend les relations des hommes entre eux par rapport au monde extérieur; la seconde, les relations de la personne morale proprement dite, et la troisième, certaines relations toutes spéciales de l'esprit humain avec Dieu, qui dépassent les deux premières sphères, et qui en sont complètement indépendantes. Il faut donc distinguer entre les diverses sphères du Droit, des Devoirs sociaux, et des Vertus réservées, ou Conseils évangéliques.

Il y a évidemment une différence notable entre les deux premières sphères, et l'on ne saurait les confondre sans une grave erreur. L'homme est capable de droit pour deux raisons : d'abord, parce qu'il n'est pas un pur esprit; ensuite, parce qu'il est un être social. Dans la sphère du droit a lieu l'emploi de la contrainte et de la force, parce que le droit comprend des relations qui se mesurent et se peuvent évaluer en quantités exactes. Le droit est d'ailleurs une faculté de la personne morale, embrassant tout ce qui lui est essentiel, toutes ses relations tant intérieures qu'extérieures.

De là, les droits essentiels de la personne morale sont d'abord : le pouvoir d'agir, la faculté de posséder à titre de propriété, et le droit à l'honneur. Le premier de ces droits comprend : IMa liberté de penser; 2° la liberté de vouloir; 3° la liberté des opinions scientifiques et politiques, et enfin la liberté de la conscience religieuse. Ces droits sont d'une nature exclusivement intellectuelle. Il y en a d'autres qui dérivent de l'union de l'âme et du corps : telles sont la liberté des mouvements, la faculté de changer de lieu, et d'user de ses membres.

La personne morale ayant le droit de se compléter par rapport à son existence temporelle, il est clair qu'elle a le droit de posséder à titre de propriété. Ce droit, comme l'histoire le prouve, est sujet à des variations, et son exercice est constamment limité par le droit d'autrui. Plus une liberté est immédiate, plus le droit d'en user est immédiat et intense, plus son exercice est inviolable. Au contraire, plus un droit est extérieur et médiat, plus il est dépendant de l'ordre établi, et susceptible de recevoir des limites.

En considérant le droit comme un attribut essentiel de la personne morale, on rattache d'une manière générale le droit à la morale. Cependant, il importe de distinguer entre le droit, dans son acception positive, en tant qu'il signifie l'ensemble des devoirs de la vie morale, et le droit, dans le sens négatif, c'est-à-dire ne représentant qu'une conformité extérieure avec la loi, ou simplement le maintien de l'agent dans les limites de la légalité. Cette partie négative du droit suppose nécessairement, l'introduction du mal dans le monde, la domination des appétits sur la raison, le despotisme et l'oppression, l'abaissement et la servitude. La contrainte qui est employée pour le maintien de ce droit est une triste suite du péché, et les formules qui l'expriment ont toujours quelque chose de dur et d'inflexible comme une sentence ou une condamnation. Aussi, le droit entendu de la sorte est loin de renfermer toute la morale; il ne règle que les actions dans lesquelles les forces désordonnées du péché tendent à s'affirmer aux dépens de l'être spirituel et libre ; tandis que la morale proprement dite a pour objet l'étude de cette espèce de rapport entre les hommes, où l'on détermine surtout la qualité de l'agent, et non la quantité du dommage à réparer.

La vie matérielle doit être entretenue, c'est une nécessité ; mais il est une sphère plus noble et plus élevée, c'est celle des relations sociales. Toutes les prescriptions qui s'y rapportent expriment une affirmation plus explicite de la liberté morale et de la supériorité de l'esprit sur la matière. Au lieu de la menace du châtiment qui domine dans la sphère du droit, nous voyons apparaître ici, comme principal motif d'action, r obligation morale, librement remplie, pour l'honneur de la nature raisonnable. A cette sphère se rapportent les devoirs suivants : 1° le devoir de cultiver et de développer son esprit ; 2°7e devoir de discipliner ses appétits, et de soumettre les plus

fougueux d'entre eux à la loi du mariage; 3" le devoir de jjourvoir à la subsistance de la famille. On le voit facilement; ces devoirs correspondent aux trois grandes classes de droits que nous avons analysés plus haut. Il y a entre ces deux sphères cela de commun, que le respect des droits et l'accomplissement des devoirs, lient au même titre la conscience morale, car saint Paul dit qu'il faut se soumettre aux prescriptions du droitj non solum propter iram, sed propter conscient iam.

En passant en revue les diverses théories du droit qui ont été imaginées à l'époque moderne par Hugo Grotius, Paffendorf, Spinosa, Hobbes, Thomasius, Kant, Fichte, Ilégel et Feuerbach, on verra que tous les efforts tentés en dehors du christianisme, aussi ingénieux qu'ils soient d'ailleurs, n'ont pu arriver à une vraie et complète intelligence du droit, ni de ses rapports avec la morale.

A mesure que nous nous élevons vers une sphère qui comprend des relations plus nobles, nous voyons s'accroître le domaine de la liberté. Dans la sphère des conseils évangéliques, l'esprit pleinement libre, et maître de ses déterminations, embrasse une vie réservée et exceptionnelle, supérieure à la sphère purement terrestre du droit, supérieure aussi à la sphère des relations sociales ordinaires, et plus directement en rapport avec le royaume de Dieu.

La constitution de l'Eglise militante demandait d'ailleurs cette vie réservée, ce sacrifice de la volonté propre, des appétits charnels, et du désir de posséder; elle demandait, comme un exemple offert à tous, ce déploiement d'une force morale supérieure, et cette suppression d'une bonne partie des obstacles que rencontre la pratique de la vertu. La liberté intellectuelle engendre facilement l'orgueil, le vœu d'obéissance préserve de ce vice ,1). La liberté de l'usage du corps peut devenir l'occasion, même dans le mariage, de divers péchés de la chair, le vœu de chasteté (2) apporte à ces abus un remède efficace. Enfin, le soin exagéré de l'existence temporelle engendre trop souvent l'avarice, le vœu de pauvreté (3) la rend impossible. Tous les Pères ont recommandé la pratique des

(Ij Matth., XIX, 21. Veni, sequere me. — (2) Ibid., xix, 12. Sunt eunuchi, qui seipsos castraverunt propter regmim cœlorum. — (3) Ihid., xix, 21. Vade, vende quee habes et da pauperibus; — cf. Luc-, x, 4. Nolite portare sacculum, neqae perara

conseils évangéliques, et ont fait les plus magnifiques éloges de l'état religieux.

Outre la séparation produite par le péché, entre Dieu et riiomine, il existe entre la volonté absolue de Dieu, qui est la loi suprême de la moralité, et la liberté humaine, limitée et relative, un rapport qui rend celle-ci justiciable de la première. Il faut donc étudier la forme de ce jugement de Dieu sur les actions humaines, et le considérer, soit dans la conscience de l'agent, soit dans FEglise, qui est la gardienne des lois éternelles de la morale.

§ IX. — De la conscience morale individuelle.

La conscience nous donne la perception intime de la bonté ou delà malice de nos actes. Même après le péché, elle nous montre encore la loi avec un caractère religieux, c'est-à-dire, comme exprimant la volonté absolue d'une puissance qui a le droit de nous commander. Le fondement psychologique de la conscience morale est l'idée du Bien, qui est la plus profonde de toutes les notions premières. Le Bien a pour nous un caractère de réalité objective plus immédiatement certain que le Vrai ou le Beau ; et voilà pourquoi la charité qui a le Bien pour objet immédiat est la première de toutes les vertus.

La conscience est naturellement chrétienne; d'abord, parce qu'elle est formée par une relation de notre âme avec le Yerbe divin, auteur et restaurateur de notre nature spirituelle; ensuite, parce que le christianisme seul a analysé l'idée du Bien, et en a déterminé la vraie nature. Les meilleures solutions extra-chrétiennes sur la question du souverain Bien, confondent plus ou moins le Bien avec le Beau ou le Vrai ; ainsi font le platonisme et le stoïcisme. La conscience nous intime la loi morale d'une manière entièrement conforme à la nature de l'esprit. Elle commande, elle conseille, elle encourage, elle châtie, mais toujours intérieurement et spirituellement.

Quant aux diverses formes que peut prendre la conscience morale, nous devons en distinguer deux principales ; la conscience immédiate, et la conscience réflexe [I Jean., m, 19-21). La conscience immédiate est formée en nous par le Christ et par l'Eglise, qui n'est que la continuation ou la projection du Christ dans l'humanité. Elle est immuable dans son objet, et quels que soient les éléments que l'homme ait mêlés à

sa conscience dans le drame confus et compliqué de l'histoire humaine, l'homme de bien a toujours été reconnu comme tel,, car la vérité du Seigneur demeure éternellement. Les incertitudes de la conscience réflexe ont donné lieu de distinguer entre la conscience douteuse et la conscience probable, entre le rigorisme et la morale relâchée, questions qui appartiennent plus à l'histoire qu'à une théorie générale.

Considérée dans son exercice, la conscience remplit une double fonction. Avant l'action, elle en proclame la loi; après l'action, elle la juge. Cette seconde fonction est comme la sanction de la première. La conscience est un véritable tribunal, dans lequel il y a une loi, un accusateur, des témoins, un juge, une sentence, et toutes les conditions d'un jugement infaillible.

La sentence renferme une application de la justice éternelle à un acte libre, c'est-à-dire à un acte qui entraîne pour l'agent mérite ou démérite, châtiment ou récompense. Le premier châtiment d'un acte mauvais est le souvenir :

Virtutera videant, intahescantque relictâ.

Pers., Satir. m.

C'est le ver qui ne meurt point, et le feu dont les brûlures lie se cautérisent point; ce sont les Furies vengeresses qui tourmentent le coupable, jusqu'au point de lui faire perdre l'esprit. En cet état, l'agent moral éprouve un tourment intérieur, qui n'a son apaisement et sa fin que dans l'expiation. L'expiation se fait par l'application de la peine, et dans la peine, il y a un caractère d'harmonie et d'ordre (1), et un caractère de justice. Le caractère expiatoire est essentiel à la peine, le caractère correctionnel ne lui est qu'accessoire. En eflfet, le premier caractère est absolu et doit toujours exister, le second est relatif, et dépend entièrement des dispositions du sujet. L'Ecriture distingue d'ailleurs entre les idées de correction, de discipline et d'éducation, qui s'appliquent à la première partie de la vie des individus et de l'humanité, et les idées de châtiment expiatoire et absolu, exprimées par les mots <^!xrî, vA^'.x/tdiq^ TtfjLcosja, qui se rencontrent dans un grand nombre de passages (2). Or, comme la conscience sociale n'est

(1) Alg.j de ver. Helig., cap. xuv. Est et pulchritudo universœ creaturae, per haec tria iucalpabilis, daninationem peccatornm, exercitationem justorunij perfectionem bertorum. — (2) // Thess., i, 9; Rom., xii, 9; Hehr., X, 30; I Petr., II, 14; Hehr., x, 29; Act., xxii, 5; xxvi, 11.

pas autre chose que le reflet et la projection de la conscience individuelle, il s'ensuit qu'elle a essentiellement les mêmes attributs que celle-ci. L'Etat a pour but immédiat le maintien du droit et de la justice. Il promulgue la loi, il y ajoute une sanction. C'est une erreur que de dénier à l'Etat la faculté de frapper d'autres peines que des peines correctionnelles. L'Etat doit toujours être juste dans sa pénalité, il sera correcteur et éducateur quand il le pourra.

§ X. — De la conscience morale universelle dans l'Eglise

catholique.

De même que l'individu est complété, développé, éclairé par le milieu social dans lequel il vit, de même la conscience individuelle se complète, se développe, s'éclaire dans la conscience universelle de l'humanité. Mais où faut-il chercher cette humanité, douée d'une conscience morale incorruptible et saine, au milieu des changements du temps et des choses, sinon dans l'Eglise catholique? D'abord, c'est dans l'Eglise seule que s'est conservée la véritable vie spirituelle, et par conséquent la vraie moralité. La réconciliation de l'homme avec Dieu n'a été préparée, accomplie et continuée nulle part ailleurs que dans l'Eglise. Elle a représenté de tout temps le mystère de l'incarnation du Verbe dans l'humanité; et la vie vraiment morale n'a jamais été qu'une imitation des sentiments et des actions du Christ, son fondateur. Le Christ vit toujours dans l'Eglise, et voilà pourquoi l'Eglise est impérissable, inaltérable, invariable, montrant sans cesse à tous les yeux, dans sa doctrine, son esprit, son culte et sa discipline, la forme parfaite des bonnes mœurs, la pureté inviolable de la loi morale. Elle a pour tâche l'éducation de la race humaine, la diffusion parmi les hommes d'une vérité et d'une vie supérieures, et la lutte contre les puissances des ténèbres. Elle maintient, conserve et féconde la vie purement naturelle; et la première forme de la famille, la forme patriarcale, est une forme ecclésiastique. Le père y est à la fois maître, juge et prêtre, il a la triple souveraineté. C'est la théocratie, ayant pour caractères la fidélité pieuse, le courage incorruptible, la fécondité, la naïveté, la profondeur des sentiments et la joie spirituelle. Nous retrouvons cette forme de la famille au moyen-âge, qui est, pour ainsi dire, l'époque patriarcale des temps modernes.

Mais, après ce premier âge, la réflexion commence. L'unité de la famille patriarcale est brisée, et le même homme n'est plus tout à la fois le père, le roi et le prêtre. La famille, l'Etat et l'Eglise existent dans des sphères séparées. Dans ses rapports avec l'Etat, l'Eglise conserve l'intégrité de son action. L'Etat ouvre les voies du droit et les fait suivre; l'Eglise montre le chemin de la sainteté, et persuade d'y entrer. L'Etat défend l'ordre social contre toute injuste agression; l'Eglise honore l'Etat qui a la majesté de la puissance terrestre, et ne réclame d'honneur que pour le culte de Dieu. Elle protège et favorise l'esprit de recherche scientifique , ennoblit la science et l'art, et s'efforce de délivrer le monde actuel, de même qu'elle a délivré le vieux monde, des liens de la concupiscence, de la captivité du péché. Mais en formant une société chrétienne, en faisant régner la vraie, la noble morale, elle a à lutter contre les puissances ténébreuses, discordantes et malfaisantes, qui troublent la vie du temps présent. Cette lutte durera autant que le monde. Elle est un symbole de la lutte qui se passe dans la conscience de tout homme. C'est pourquoi il faut bien distinguer, en considérant la vie de l'Eglise, ce qui est un signe, un symbole, de ce qui est fondamental, permanent, éternel. Il faut tenir comme infaillible le jugement que porte l'Eglise contre l'erreur, l'impureté, l'orgueil et le mensonge sous toutes les formes. Le monde, au contraire, écoute surtout le jugement de l'opinion, basé sur le succès, sur l'éclat extérieur, sur le cours profane des choses terrestres. C'est dans cette vanité que se pervertissent les individus et les peuples. Ils avancent ainsi l'heure de leur mort temporelle, que le christianisme seul pourrait retarder. C'est dans cette opposition entre le monde et l'Eglise que consiste le temps présent et les difficultés qu'il renferme.

§ XI. — De la sanction suprême de la loi morale.

Mais tout homme aspire au bonheur, bien qu'il n'y ait que l'honnête homme qui en soit digne et qui le mérite. Or, le -bonheur temporel ne consiste que dans la possession et la Jouissance de biens relatifs, tandis que le bonheur suprême et final ne peut être que la possession et la jouissance du souverain Bien. Il arrive donc que la poursuite exclusive du bonheur de la terre rend impossible la jouissance du souve-

rain Bien; d'ailleurs, les passions, qui sont les grands ressorts des actions humaines, doivent être constamment réprimées par la force morale qui est en chacun de nous, et cette force, constamment en lutte avec les appétits de la nature, se sent isolée, épuisée et doit souffrir. Telle est la condition actuelle de la vertu ; telle nous la représente la vie du Sauveur des hommes.

Cependant, la foi nourrit dans la conscience chrétienne l'espérance d'un avenir où sera rétabli l'accord entre la vertu et le bonheur; la charité entrelient aussi une résignation active, éclairée, et non point passive et indolente. L'entendement est satisfait par la possession du vrai, la volonté par l'opération du bien, la tempérance donne la santé, la justice l'honneur, la prudence une vie d'aisance et de bien-être ; de sorte que la plus grande somme de bonheur temporel appartient encore à la vertu. Et si certains justes souffrent ici-bas plus qu'ils ne jouissent, c'est que la solidarité humaine a ses héros, qui, en souffrant pour les autres, obtiennent par leurs mérites qu'un grand nombre d'impies soient détournés de leurs voies mauvaises.

Mais enfin, il y a un accord final entre la vertu et le bonheur, un jugement définitif, une rétribution éternelle que la raison réclame et que la foi affirme.

Dieu se révèle trois fois dans son Fils : au commencement des temps comme Créateur, au milieu des temps comme Rédempteur, et à la fin des temps comme Juge. De même qu'il a répandu la lumière sur la création, la grâce sur l'Eglise, de même il répandra la gloire sur les élus et les flammes vengeresses sur les méchants. L'opposition entre l'esprit et la matière n'étant pas absolue, il y aura une résurrection des corps. Cette résurrection est préparée par Faction sacramentelle. Les sacrements expriment le mystère du Christ; en eux, la matière voile et enveloppe des vertus sanctifiantes. Ils ont tous un rapport intime avec le mystère de la transformation des substances, qui sera complète dans la ressemblance des créatures avec le Christ. Alors la nature entière transfigurée, et servant d'organe parfait à l'esprit de Dieu, sera elle-même un grand sacrement. Mais comme l'opposition entre le bien et le mal est absolue, il y aura d'abord une séparation, et les méchants iront au feu éternel, et les élus seront unis au Christ, et Dieu sera tout en tous, sans que la création se confonde jamais avec lui.

Telle est la doctrine des Biens, qui peut se résumer ainsi : Dieu est la source et le principe de tout bien. Dans l'honame, les facultés et les forces, affaiblies par le péclié, sont restaurées par Jésus-Christ, en qui toutes choses sont récapitulées, qui est le législateur souverain, le médiateur unique et le juge suprême des vivants et des morts.

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