DOCTRINE DES DEVOIRS
Introduction.
Après que la doctrine des biens nous a montré quelles sont les conditions de l'action morale, que la doctrine des vertus a considéré la personne morale agissant sur elle-même et en elle-même, pour l'accomplissement du bien, il nous reste à considérer comment cette même personne morale agit au dehors et produit des œuvres extérieures. C'est l'objet de la doctrine des devoirs, qui embrasse l'activité morale tout entière, et dont la loi peut se formuler dans ces deux mots : Or a et labora.
La doctrine des devoirs se rattache étroitement à la doctrine des vertus, car l'action n'est que l'expression d'une résolution intérieure, délibérée et consentie. Il n'y a donc point de devoirs accomplis sans un fond de vertu. D'un autre côté, il n'y a point de vertu sans l'accomplissement du devoir, car, dans la plupart des cas, l'action fait partie de l'exercice d'une vertu. Il y a, toutefois, cette différence entre ces deux parties de la morale, que, dans la doctrine des vertus, nous voyons le moi prendre le Christ pour le modèle idéal de toute perfection, et s'efforcer de l'imiter par une série d'actes vertueux, tandis que dans la doctrine des devoirs, ce sont les relations extérieures de la personne morale qui
donnent naissance à ses différents devoirs, et placent ses facultés actives dans des rapports déterminés.
Cependant, dans l'une et l'autre doctrine, la liberté morale apparaît au premier plan. Il n'y a ni vertu ni devoir sans une libre détermination. L'acte vertueux, ainsi que l'œuvre extérieure, sont libres, et le principe formateur, ou plutôt la loi organique des vertus comme des devoirs, est la charité. Il est évident que la doctrine des devoirs complète et termine un exposé systématique des principales idées de la morale chrétienne. Après avoir considéré le bien comme une donnée objective, après avoir vu la personne morale se l'approprier et se l'assimiler, il ne nous reste plus qu'à en considérer l'expression et le reflet dans nos relations diverses, soit avec Dieu, soit avec nos semblables.
D'ailleurs, l'accomplissement du devoir n'étant pas autre chose que l'effort fait par Fhomme pour atteindre la fin qui lui est assignée dans l'ordre universel, il résulte, de ce qui précède, que la vie parfaite, c'est-à-dire la vie consacrée au devoir, est une vie de sacrifice. Ce caractère est aussi celui que nous présente la vie de Jésus-Christ, idéal suprême et modèle accompli de la vertu parfaite.
Or, le sacrifice, dans son acception la plus générale, est un acte par lequel on rapporte au souverain Bien les biens relatifs que nous tenons de lui. La forme extérieure de cet acte est une consécration. Par conséquent, tous les actes que le devoir imposé, ont jusqu'à un certain point le caractère d'une consécration. Mais il faut distinguer entre une consécration immédiate, faite selon un rite religieux et sacramentel, et une consécration médiate, accomplie par les forces de notre activité, et ayant pour objet l'organisation de nos biens relatifs. A la première se rapportent les devoirs de la vie religieuse, à la seconde les devoirs de la vie sociale, et ainsi tous les devoirs sont renfermés dans ces deux mots : Ora et labora. n Mais si Ton compare cette double série de devoirs quant à leur forme, on verra qu'ils ont des caractères opposés. Les uns, qui procèdent de la grâce divine, ont pour caractère général le repos et la solennité ; les autres, qui procèdent de la liberté, supposent le travail et la peine. Dans les premiers, c'est Dieu qui vivifie, sanctifie, bénit les dons offerts par l'homme ; dans le second, c'est l'homm.e, qui, par sa vie conforme à la volonté divine, rend féconds et salutaires pour ses
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semblables les dons qui lui viennent de Dieu. Ainsi, toute œuvre morale est jusqu'à un certain point une œuvre sainte, et porte le caractère d'une consécration.
On peut donc traduire la formule générale des devoirs : Ora et labora, de cette manière : « Yis pour l'honneur et la gloire de Dieu, et opère ton salut et celui de tes semblables. » Cette double loi correspond d'ailleurs à la fin des êtres créés; car Dieu a créé le monde directement pour sa gloire, et indirectement pour la félicité des créatures. Ainsi, l'homme dévoué au devoir, tant par le culte qu'il rend à Dieu que par son action morale sur les créatures, poursuit et réalise l'accomplissement des fins suprêmes de la création.
L'objet du traité des devoirs est donc la doctrine entière des mœurs; sa forme est plutôt impérative que descriptive. Cependant, en traitant scientifiquement la matière des devoirs, il faut surtout se préoccuper de l'enchahiement rigoureux et de la disposition méthodique des diverses parties, ainsi que l'ont fait autrefois les scolastiques. Ils avaient aperçu une division systématique dans la première et la seconde table du Décalogue, dans les vertus théologales et les vertus morales. Il y a quelque chose à retenir de cette classification.
Quant au Décalogue, il est l'abrégé le plus complet des devoirs, il embrasse le cercle entier de la vie humaine, domestique, civile et religieuse. Il n'omet aucun des biens essentiels de la personne morale soit individuelle, soit collective, et voilà pourquoi, il est à tout jamais la plus parfaite des législations.
Puisque tout devoir a pour objet la réalisation de notre fin et des relations qu'elle embrasse, et que, d'un autre côté, toutes nos actions doivent se rapporter, soit directement, soit indirectement, au souverain Bien, nous avons à analvser une double série d'actions, dont les unes appartiennent spécialement à la vie religieuse, et les autres à la vie sociale; de là, les deux grandes divisions de la doctrine des devoirs.
ARTICLE PREMIER
Devoiris de la vie rcli^ieii^ie.
§ I. — Caractères fondamentaux de T action religieuse.
Le caractère le plus général d'une action religieuse c'est qu'elle est un signe, un symbole, tandis que l'action purement*
humaine tend à rorganisation et à l'ordre du monde moral. Dans la vie religieuse, le rapport d'harmonie qui doit rattacher à Dieu l'esprit et la matière, est représenté et produit par des signes établis de Dieu, tandis que dans la vie morale, cette même harmonie est réalisée par actions conformes à la loi éternelle du Bien.
Or, tout signe ou symbole religieux nous présente une double face. D'un côté, il reproduit les conditions de la vie future, les splendeurs de la gloire divine, les joies de la béatitude éternelle; de l'autre, il se rapporte à la vie présente, à ses exigences et à ses besoins. Il faut supposer, pour qu'il remplisse ces deux fins, un moyen terme, un médiateur qui réunisse les caractères essentiels de l'une et de l'autre. Ce médiateur est l'Eglise, personnifiée dans le ministre sacré. Le devoir religieux est donc nécessairement un devoir prescrit, imposé par l'Eglise, accompli en communion avec elle, et selon la forme qu'elle détermine. Comme la divine autorité de l'Eglise peut être parfaitement démontrée, il s'ensuit que tout devoir religieux impose une obligation parfaitement raisonnable.
Il est inutile d'établir qu'il existe des devoirs religieux, car il est évident que toute personne morale soutient un rapport immédiat et médiat avec la volonté divine. La constante disposition d'un agent moral à remplir exactement les devoirs de la vie religieuse est appelée communément dévotion. Saint Thomas la définit ainsi : Voluntas prompte se tradendi ad ea qiiœ pertinent ad Dei famulatum.
Or, les devoirs de la vie religieuse consistent dans des actions par lesquelles nous faisons à Dieu, très-grand et très-bon, une donation entière de iious-même. Ces actions peuvent être ou des opérations purement intérieures, telles que la prière mentale, ou des actes extérieurs, tels que le sacrifice.
§ IL — // est nécessaii^e que t action religieuse soit un
sacrifice.
n est facile de démontrer la nécessité pour tout homme de rendre à Dieu un culte extérieur, consistant surtout dans le sacrifice.
L'homme tout entier appartient à Dieu. Mais en raison de
la limitiitioii de sou être, Toffraiide de lui-même est insulFisante pour établir entre Dieu et lui une proportion quelconque. Il se tourne donc vers les objets du monde extérieur, pour compléter l'offrande qu'il fait de lui-même. Or, le monde extérieur est pareillement limité, et le sacrifice que l'homme en ferait à Dieu n'aurait aucune valeur, si une consécration particulière ne venait l'élever à une hauteur idéale et surnaturelle.
Mais l'homme, par ses seules forces, ne saurait donner ce caractère de consécration, car, dépourvu de sainteté comme il l'est, il a besoin lui-même d'être consacré et sanctifié; et il ne peut être consacré ni sanctifié que par le ministère d'un priHre, plus élevé et plus digne que lui, ou que tout autre ministre choisi parmi les hommes. Ce prêtre ne saurait être un autre que riiomme-Dieu, le Sauveur de l'humanité, le modèle et la source de toute sainteté.
Ainsi, Jésus-Christ est nécessairement notre oblation et notre prêtre, et tout sacrifice offert à Dieu parmi les hommes ne peut avoir d'autre valeur que de nous faire participer au sacrifice de Jésus-Christ. Par conséquent, le sacrifice de la messe, qui reproduit substantiellement le sacrifice de Jésus- Christ, est le seul vrai et réel sacrifice reUgieux, et la religion catholique possède seule ce qui fait l'essence du culte et de la
prière.
Or, les œuvres de la piété chrétienne peuvent être envisagées à un triple point de vue : 1" d'après leur caractère sacramentel; 2" d'après leur valeur et leur efficacité; 3° d'après leur forme extérieure et le symbolisme qu'elles renferment. Sous le premier rapport, elles se présentent comme une donation que l'homme fait à Dieu; sous le second, comme une effusion des dons de Dieu sur l'homuie, et sous le troisième, comme une manifestation solennelle des facultés de la personne morale.
Le fond et la substance de toute action religieuse consiste dans l'identification de notre sacrifice avec le sacrifice de Jésus-Christ. Or, comme toute action religieuse est un acte humain, il faut en analyser successivement le côté intellectuel, puis le côté matériel eï visible, et enfin le côté organique et vital.
§ III. — Côté intellectuel de l'action religieuse.
Le culte de Dieu est tout d'abord un culte en esprit et en vérité (1); et le Père veut des adorateurs spirituels (2). Or, c'est par l'Eglise que l'esprit liuînain est nourri de la vérité divine, et la prédication de l'Eglise n'est pas autre chose que la continuation à travers les siècles du ministère de Jésus- Christ. Elle consiste surtout dans la lecture et l'explication des saintes Ecritures (3 , qui sont un élément essentiel du culte chrétien.
Mais là ne se borne pas le côté intellectuel de l'action religieuse. L'esprit chrétien a sa grande occupation dans la prière. L'àme tout entière y prend part, rentendement, la sensiljilité et la volonté. La prière est un devoir absolu, l'expression habituelle des sentiments de l'àme vertueuse, et l'affirmation explicite de nos rapports avec Dieu, principe et fin dernière de toutes choses. Puisque l'objet de toute prière ne peut être que l'honneur de Dieu et le désir de notre salut, il s'ensuit que l'on doit faire une distinction entre la prière de louange, la prière de demande, et la prière d'action de grâces.
§ IV. — Côté extérieur de l'action religieuse.
Le côté visible et sacramentel de l'action religieuse a pour objet l'identification de notre sacrifice avec le sacrifice de Jésus-Christ. Envisagée sous ce point de vue, l'action religieuse nous présente trois parties principales : l'oblation, la consération et la communion. L'oblation est une prière de louange. Elle consiste : 1° dans l'offrande que l'on fait à Dieu de certains objets de la nature, et T dans le ministère du prêtre, représentant de l'assemblée des fidèles. La consécration a le sens général d'une prière de demande. Elle commence par l'humble exposition des vœux et des demandes du prêtre qui consacre, et s'achève par la transformation et la transsubstantiation des dons offerts. Elle fait participer aux mérites de Jésus-Christ tous ceux qui souffrent, et répand des
(1) JOAN., IV, 23. —(2) Ephes., vi, 18. — (3) CciNc. Trid., sess. xxiv, de Réf., cap. 7.
biens spirituels sur tous ceux qui ont besoin de sa médiation divine. La communion est en général une action de grâces. Elle est précédée du baiser de paix, d'un aveu de nos fautes, plein d'humilité et de confiance filiale; elle se consomme dans la réception du corps du Seigneur, dans les prières d'action de grâces et dans la bénédiction des fidèles.
§ Y. — Calé efficace et oi^g unique de l'action religieuse.
Si nous considérons enfin l'action vitale et restauratrice du sacrifice, nous verrons que notre nature matérielle est lentement et successivement transformée au corps glorifié de Jésus-Christ, et que cette transformation est fondée sur le lien intime et profond qui rattache le second Adam à tous les hommes qui sont ses frères. Cette action mystérieuse du culte dépasse les bornes du monde présent; elle s'étend aux saints du paradis, aux âmes des morts qui achèvent de se purifier, et, en général, à tous les hommes qui composent le corps mystique de Jésus-Christ. Par conséquent, le culte des saints et la prière pour les morts ont une base solide, comme devoir religieux. D'ailleurs, en se plaçant au seul point de vue naturel, on verra que rien n'est plus admirable que cette immense communauté d'intérêts et de sentiments humains, que cette union intime de tous les fidèles en un vaste corps dont les membres sont solidaires, et répondent les uns pour les autres devant la justice divine. Il y a là certes une des plus étonnantes merveilles du culte chrétien.
En devenant la prière et le sacrifice de Jésus-Christ, notre prière et notre sacrifice acquièrent une force et une vertu dont il est impossible d'assigner les limites. De là, les fruits de salut et les immenses bienfaits spirituels qui proviennent des actes religieux. On peut considérer ces fruits, soit dans la pensée, soit dans la parole, soit enfin dans difî"érents actes spéciaux de la vie chrétienne.
§ VJ. — Des actes religieux individuels,
La pensée est sanctifiée par la prière, la lecture, la méditation sainte. Pour être exaucée, toute prière doit être faite au nom du Christ, avec piété, avec amour, avec conformité à la volonté de Dieu, en état de grâce ou dans le but d'y par-
venir. Peie sancta sanctè. Telle est, la loi ; et nul ne niera que raccomplissement de cette condition ne soit très-salutaire pour notre âme. D'ailleurs, plus une faculté de l'esprit est exercée, plus elle acquiert de force et d'étendue. L'âme qui prie continuellement sera plus fortement attachée à Dieu, elle croîtra en humilité, en espérance, en charité, en zèle, en pureté, en douceur, et résistera plus facileaient à la tentation. Il faut attribuer des effets analogues à la lecture pieuse, soit des saintes Ecritures, soit de la vie des saints ; à la méditation, qui tourne à la pratique journalière les vérités apprises dans la lecture; à la contemplation, qui découvre, sous l'enveloppe des choses temporelles et passagères, les mystères des choses immuables et éternelles.
La vie pieuse est en outre une sanctification de la parole. Nous devons nous servir de la parole d'abord pour confesser la foi, quand cela est nécessaire, et pour la défendre, quand elle est attaquée en notre présence. En outre, nous devons faire un usage religieux de la parole dans la confession des péchés qui doit être accomplie avec une fidélité, une sincérité, une humilité entières. En prescrivant une confession annuelle, l'Eglise n'a fait autre chose que fixer un minimum, au-dessous duquel on ne peut rester sans se rendre coupable devant Dieu. Il est enfin un usage solennel de la parole qui appartient à la vertu de religion, c'est le serment. Son but est d'élever l'obligation morale de dire la vérité à la hauteur d'une obligation religieuse. Le serment est donc un lien religieux de la conscience morale; et puisqu'il affermit la confiance qu'ont les hommes en la force d'une vérité prononcée devant Dieu, souverain juge des consciences, il s'ensuit qu'il est chose permise et légitime. Le Christ n'a point défendu le serment d'une manière absolue ; il en a au contraire relevé la dignité^ en corrigeant les formules dont se servaient les pharisiens, formules qui répugnaient à la sincérité, à la loyauté et à la droiture de la conscience chrétienne (1). Si certains Pères, et en particulier Clément d'Alexandrie (2), saint Athanase, saint Jean Chrysostôme se sont exprimés avec une grande rigueur au sujet du serment, il faut expliquer leurs défenses par des raisons particulières, soit parce que la formule usitée alors contenait quelque mention des faux dieux, soit parce que la
(1) Matth., V, 33-37. —(2) Pedag., ni, cap. IJ.
morale des Pères grecs en général a un caractère plus idéal que ne le comporte la vie réelle. Cette abstention du serment est préconisée par Pelage, par les sectes du nioyen-àge, par les cathares, vaudois, albigeois, et encore aujourd'hui par les anabaptistes, les meninonites et les quakers.
En considérant la vie chrétienne comme une série d'actes qui ont pour objet la sanctification de l'homme, nous devons rappeler différentes espèces de devoirs religieux proprement dits. D'abord, tout chrétien est obligé de participer au sacrement de l'Eucharistie. Ici, comme pour la confession des péchés, l'Eglise a fixé un minimum au-dessous duquel on ne peut se tenir sans pécher mortellement. La réception de l'Eucharistie suppose une préparation convenable. Elle produit d'ailleurs les effets les plus salutaires dans l'àuie chrétienne, et tous trouvent en elle la paix de l'esprit et la joie du cœur. Il est en outre, pour le chrétien, une manière de s'attacher à Dieu par un lien aussi intime que possible, je veux parler des vœux. Le vœu est un serment d'appartenir à Dieu, prononcé en présence de l'Eglise. Il ne saurait être un devoir pour personne; mais quiconque promet une chose par vœu, contracte une obligation sévère, dont la violation constitue le sacrilège, qui est un énorme péché. L'Eglise règle les conditions, les obligations, les dispenses des vœux, et, en général, tout ce qui concerne cette partie.
Nous trouvons enfin un acte religieux qui est comme le complément et le couronnement de tous les autres, c'est le martyre, ou le sacrifice de la vie pour la gloire de Dieu et l'affirmation de la vérité chrétienne. Le martyre est un devoir, quand le salut de l'Eglise et l'honneur delajreligion le demandent ; et ils le demandent chaque fois que la tentative de sauver sa vie impliquerait une espèce d'apostasie et une négation de Jésus-Christ devant les hommes (1).
§ VII. — Des actes religieux collectifs.
Mais l'efficacité et l'influence salutaire du culte chrétien se montrent surtout dans certains actes de dévotion] auxquels plusieurs prennent part. Tels sont d'abord le suffrage ou la prière pour les autres ; les bénédictions chrétiennes sur les
(l) Matth., X; 16. 17, 23.
aliments et les demeures, sur les entreprises de toute espèce, sur les divers membres d'une famille, dans certaines circonstances solennelles; enfin, les actes du culte domestique qui investissent le père et la mère de famille d'une espèce de sacerdoce, et font de la demeure chrétienne un temple de Dieu où la piété habite.
§ YIII. — Des formes et des conditions extérieures du culte
religieux.
Mais l'homme n'est pas un pur esprit, et, par conséquent, le culte qu'il rend à Dieu ne saurait exister sans revêtir une forme extérieure et sensible. Il faut donc aussi considérer les actes religieux dans leurs manifestations diverses, soit dans la personne chrétienne elle-même, soit hors d'elle, et sous les formes matérielles des temples, ou selon la suite historique des fêtes. Les devoirs qui se rapportent à cette partie ne sont pas de la même nature que les précédents. Ils sont soumis d'une manière générale à la loi du décorum et de la convenance religieuse; et, dans la mesure où cette convenance est essentielle à l'efficacité des actes religieux, ils deviennent obligatoires, selon les prescriptions de l'Eglise, qui juge ici en toute autorité. Or, l'expression la plus immédiate du sentiment religieux consiste dans la prière vocale, le chant, les gestes et attitudes diverses du corps humain.
La formule de prière la plus parfaite est l'Oraison dominicale, que saint Cyprien appelle le compendium de la doctrine chrétienne, et Tertullien le bréviaire de l'Evangile. Il faut y ajouter la Salutation angélique, les oraisons appelées collectes, les litanies, etc., etc.
Le chant religieux est l'écho d'une âme inspirée et vivement émue. Il s'adresse plus à l'esprit qu'aux sens, il a quelque chose de mâle, de vigoureux qui ne ressemble en rien à la mollesse des chants profanes. Rien n'égale la beauté des cantiques, hymnes sacrées et autres compositions lyriques chrétiennes.
Enfin, les attitudes et les gestes, ainsi que les ornements et vêtements du culte, sont autant d'expressions symboliques des plus grands mystères. Incliner la tête est un signe d'humilité; se frapper la poitrine exprime le repentir; joindre les mains est le geste de la supplication ou de la béné-
diction, etc., etc. Toutes ces choses sont fondées sur cette parole de l'Ecriture : Vous êtes les temples du Dieu vivant.
Mais si nous considérons les formes du culte en dehors de la personne du chrétienj nous trouvons qu'une des premières manifestations du culte est la construction des temples. L'idée fondamentale qui a inspiré ici le génie chrétien est la communauté de salut et de rédemption en Jésus-Christ ; et comme la croix est l'instrument du salut, les temples chrétiens ont eu dès l'origine, et auront toujours dans l'avenir la forme d'une croix. Leur décoration intérieure et extérieure a rapport aux mystères de la vie et de la mort du Christ, et embrasse toute l'histoire du monde. Les temples renferment en particulier l'autel, la chaire, le baptistère, les statues des saints, les reliques vénérées et authentiquement reconnues. Tous ces objets sont remplis d'une poésie sublime, émouvante, éclatante de vérité et profondément salutaire. Aussi, le plus beau spectacle qu'il y ait au monde est sans contredit le sacrifice chrétien solennellement accompli.
La succession des jours de la vie chrétienne compose dans l'Eglise une harmonie et un rhythme d'un ordre particulier. Les temps saints et les fêtes diffèrent des temps profanes par la cessation du travail. L'Eglise s'efforce de reproduire ici-bas le repos de l'éternité, et d'affermir parmi les hommes l'espérance d'y parvenir. Elle a partagé le temps en semaines de sept jours, et l'année en trois grands cycles qui représentent l'histoire de Jésus-Christ et les destinées de l'humanité. C'est un devoir indispensable au temps présent de respecter la loi du chômage des fêtes et jours fériés. L'Etat doit, autant qu'il lui est possible, aider à l'action de l'Eglise, afin que cette loi soit religieusement obsei^vée.
Tels sont en résumé les devoirs de la vie religieuse. Toute vie humaine passée en dehors de ces devoirs est irréligieuse, et porte le caractère, soit de l'indifférentisme religieux, qui n'est qu'une impiété déguisée, soit de l'agression violente et brutale. Les moralistes traitent à ce propos du péché d'incrédulité, du blasphème, du parjure et du sacrilège.
ARTICLE IL ^ DeToii*^ de la Tte socâaIe>
Inti'oduction.
Avant d'arriver à ce repos éternel auquel nous préparent les fêtes du culte chrétien, il faut remplir la durée du temps présent par une vie irréprochable. De même que les devoirs de la vie religieuse peuvent se résumer en ce seul mot : Ora, de même aussi les devoirs de la vie sociale sont tous renfermés dans celui-ci : Labora. L'essence du culte est d'exprimer et de produire l'union de l'homme avec Dieu, l'essence de la vie sociale est d'organiser ici-bas la cité de Dieu, et de faire de la terre comme une image du ciel. De là, le caractère général de la vie sociale est le travail; non point un travail, imposé et accompli en vertu d'une loi fatale, mais un travail qui a pour objet la sanctification de l'homme et de l'humanité, par l'introduction dans la pratique de l'esprit de sainteté et de sacrifice. La vie sociale a donc en définitive un but religieux, et, en dehors de ce but, la société humaine est radicalement inexplicable.
A la sphère de la vie sociale appartiennent les devoirs, dans le sens strict du mot, c'est-à-dire les obligations qui peuvent se mesurer en quantités exactes. Il est visible que les devoirs religieux ne sauraient être limités ni mesurés, puisque le sentiment qui en inspire l'accomplissement ne saurait être limité lui-même, et voilà pourquoi ils sont l'objet d'une vertu spéciale appelée vertu de religion. Ici, au contraire, il y a nécessité de demeurer dans certaines limites, et de subordonner l'action individuelle à Tordre établi dans la société.
D'ailleurs, le travail de l'homme social n'est pas une pure imitation de l'œuvre de la nature, qui n'est qu'une appropriation et une transformation des éléments matériels selon des procédés dont les agents naturels n'ont pas conscience ; mais il est un effort continu pour élever le niveau social à un degré de perfection supérieure, et en même temps une formation de l'homme moral. Ainsi l'homme, en cultivant la nature, s'élève lui-même et bâtit en son àme un édifice immortel. H y a donc, dans les actes commandés par les devoirs sociaux, un double caractère d'appropriation individuelle et de répartition
sur autrui, qui est l'essence même de la vie sociale. L'individu tend d'abord à se conserver et à se compléter, puis à se dévouer à la personne morale collective. Ainsi s'exercent à la fois la liberté et la charité, qui ont pour termes corrélatifs la perfection de chacun et le bonheur de tous.
L'obligation de remplir les devoirs de la vie sociale, considérée au point de vue de la morale clirétienne, repose sur ce triple fondement : la justice, la charité, la sainteté. Le motif de justice est renfermé dans cette loi : Vois à ne pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même (Ij. Le motif de charité est exprimé dans cette autre loi : Aime ton prochain comme toi-même (2) . Quant au motif de sainteté, il est clairement indiqué dans cette parole du Seigneur : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (3). Ces idées rentrent les unes dans les autres ; la justice est comprise dans la charité, et toutes les deux sont renfermées dans la sainteté. Dieu est d'ailleurs leur centre et leur objet. La justice le considère comme souverain maître et législateur, la charité comme père et sauveur, la sainteté comme la souveraine perfection. La foi chrétienne est la seule gardienne de ces principes, et dès que l'on entreprend de la mettre de côté, sous le faux prétexte d'émanciper l'esprit humain, le pivot de l'ordre social est déplacé, et la société périt infailliblement. En effet, au lieu de rapporter tout à Dieu, le moi rapporte tout à luimême, et devient nécessairement injuste, égoïste et impur. Alors, les résultats de son action dans l'ordre social ne peuvent être que la servitude, la perversité et la corruption.
Bien que les objets auxquels s'applique le travail de l'homme soient multiples et divers, la loi morale et la règle des devoirs les ramènent pourtant à l'unité. Tout d'abord, il faut distinguer la sphère de l'individu^ comprenant les relations de l'homme avec les biens de l'existence individuelle, puis, la sphère sociale, comprenant les biens de la personne morale collective. Les devoirs compris dans la première sphère sont communs à tous les hommes, et les mêmes pour tous , tandis que ceux qui se rapportent à la seconde obligent diversement, selon la place que Ion occupe dans l'organisation du corps social. Les premiers sont donc des devoirs généraux, les
(1) ToB., IV, 16; Matth,, VII, 12; Luc, vi, 31. — (i) Matth., xxii, 39. (3) Ibid., VI, 48.
ilO DE LA THÉOLOGIE MORALE EN PARTICULIER.
seconds des devoirs spéciaux et particuliers. Nous allons donner une rapide analyse des uns et des autres.
Devoirs «généraux.
§ I. — Devoir de cultiver son esprit.
Nous devons distinguer entre les devoirs qui se rapportent aux biens constitutifs de la personne morale, et ceux qui ne sont relatifs qu'à son bien-être, ou qui ne concernent que des biens incorporels. Or, la personne morale est composée d'un esprit et d'un corps, elle se complète par la propriété. Le premier devoir de tout homme, par rapport à son esprit, est la recherche du vrai, dans le but de mieux pratiquer le bien; et ce devoir est fondé sur un motif de justice, de charité et de sainteté. C'est dans cette recherche que consistent la sagesse, la prudence et la droiture d'esprit.
Lorsque notre entendement est en possession du vrai, il peut le communiquer à d'autres, par l'enseignement et l'exemple. Les mêmes motifs qui nous imposent l'obligation de rechercher le vrai, nous commandent aussi de le communiquer aux autres. C'est justice, que tout homme racheté par Jésus-Christ, participe à la vérité; de plus, c'est faire une œuvre de charité et de dévouement que d'enseigner la vérité aux ignorants, de les conseiller, de les éclairer, et de les mettre en garde contre les séductions de l'erreur. Enfin, la communication de la vérité est une œuvre sainte, qui exige la pratique d'un grand nombre d'autres vertus, et en particulier de la modestie, de la patience et de la douceur. De là, il suit que c'est commettre une sacrilège profanation que d'enseigner l'erreur à la place de la vérité.
Il serait facile d'énumérer ici les nombreuses congrégations enseignantes que l'Eglise a fondées, soutenues et développées, et de rappeler les immenses services qu'elles ont rendus, soit au peuple chrétien, soit parmi les nations infidèles.
§ IL — Devoir de véracité.
Le devoir de rechercher et de transmettre la vérité qui est imposé à tout homme, suppose que les biens de l'esprit sont une propriété commune à laquelle tous ont un droit égal.
De là naissent les deux devoirs de la véracité et de la fidélité. La véracité consiste à mettre un accord parfait entre la parole et la pensée. La fidélité consiste à tenir sa promesse. Dieu, étant la vérité absolue, il s'ensuit que l'esprit du christianisme est directement opposé au mensonge, à la duplicité, à la fourberie. La véracité est à proprement parler la pudeur de l'esprit (1) qu'un mensonge ternit et corrompt. Il faut donc éviter le mensonge comme une chose contraire à la justice, à la charité et à la sainteté. En conséquence, le chrétien doit porter, dans toute sa vie en général et dans chaque action en particulier, une observation scrupuleuse de la véracité et de la fidélité. Il détestera donc la pratique de cet odieux machiavélisme qui ne craint pas de mentir pour cause d'intérêt public, par esprit de secte et de parti, pour la défense d'une mauvaise cause, etc., etc. Une fiction spirituelle, une plaisanterie fine ne sont point choses défendues, pourvu qu'elles soient toujours gouvernées par cette parole de saint Paul : Nous sommes les membres les uns des autres. Saint Augustin ayant défini le mensonge : Falsa sigiiifîcatio cum voluntate f aliénai, il s'ensuit que c'est dans l'intention de tromper que consiste la vraie nature du mensonge, et que c'est à ce point de vue qu'il faut en apprécier la gravité.
Puisque nous sommes les membres les uns des autres, il s'ensuit que dans nos rapports mutuels nous devons apporter de la (hoiture et de la franchise. La droiture, ou la droite intention rejette tout détour, mais elle ne doit pas dégénérer en maladresse ; la franchise qui ne nous cache pas une vérité salutaire, bien que pénible à entendre, ne doit pas non plus ressembler à la grossièreté ni à l'insolence. Dans la correction fraternelle, la franchise devient un devoir de justice, de charité et de sainteté.
A la droiture se rattache le devoir de la sincérité. Plus les rapports sont intimes, plus elle est obligatoire. Ainsi les époux se doivent une entière sincérité. Tout chrétien est obligé d'être sincère devant le médecin, devant le juge et devant le prêtre. La dissimulation est le défaut opposé à cette vertu.