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CHAPITRE PREMIER

Les esprits superficiels ou hostiles au christianisme ont souvent confondu rimmuable vérité des dogmes avec les développements que peut recevoir la forme de la doctrine chrétienne. Au moyen de cette confusion, il leur a été facile de formuler ces deux reproches contradictoires, qui ont fait illusion à un certain nombre d'intelligences : « Le catholicisme est immobile, donc il n'a pas la vie; le catholicisme a varié, donc il n'est point la vérité. » Mais l'Eglise a toujours parfaitement distingué entre les vérités qui sont l'objet de la foi, et la science des vérités de la foi. Les premières viennent de Dieu, reposent sur l'autorité divine, sont la source d'un mérite surnaturel. Elles exigent une adhésion de l'esprit et du cœur qui a toujours été une condition absolue pour plaire à Dieu; adhésion, qui n'est point méritée par les bonnes œuvres qui la précèdent, mais qui est un don de Dieu purement gratuit et surnaturel, indépendant des temps et des lieux, des méthodes et de leurs progrès.

La science de la foi, au contraire, est un travail de l'esprit humain assisté du secours de la grâce, ayant pour règle et pour garantie l'autorité de l'Eglise ; travail accompli avec des fortunes diverses, présentant des phases successives de déve-

loppement, des temps d'arrêt ou de progrès latent, puis des périodes de splendeur et d'éclat, pendant lesquelles son influence se fait sentir dans toutes les parties de la science.

Il est donc extrêmement important de ne point confondre la foi avec la science, la révélation avec la théologie, l'Eglise avec l'Ecole. Certes, il a paru dans la suite des siècles de grands docteurs, d'éminents théologiens, et pourtant aucun d'eux n'est considéré dans l'Eglise comme ayant posé les limites infranchissables de la science sacrée, ou comme ayant trouvé des solutions satisfaisant à la fois aux questions agitées à leur époque, et aux difficultés que réservait l'avenir.

Dès les premiers temps du christianisme, certains hérétiques avaient nié qu'il y eût une science de la foi. De plus récents ennemis ont recueilli cette négation, et affirmé qu'il n'y avait aucune analogie, aucune conformité, aucun rapport possible entre la raison et la foi. Les uns ont tellement exalté la raison, qu'ils lui ont donné le prétendu droit d'accuser, de juger et de condamner la foi; d'autres, au contraire, ont si fort déprimé la spéculation et la recherche, qu'ils n'ont plus permis aux chrétiens qu'une foi aveugle, insouciante et déraisonnable. L'Eglise a condamné les uns et les autres, en maintenant dans son enseignement les droits de la foi et les droits de la raison, en encourageant la recherche scientifique (1), l'intelligence de la foi, et en travaillant ainsi de tout son pouvoir au développement d'une vraie science théologique (2) .

Mais s'il y a une science de la foi, cette science doit avoir sa logique et sa méthode, non point, il est vrai, pour démontrer la vérité intrinsèque des dogmes, mais pour légitimer notre adhésion à ce que la foi nous propose. Tous les Pères de l'Eglise ont reconnu l'existence d'une science de la foi, et ont décrit quelques-uns des procédés qu'elle emploie, a La connaissance de la foi, dit saint Thomas, est du ressort de l'entendement. Et si nous ne comprenons pas certaines vérités de l'ordre surnaturel, ce n'est pas que ces vérités soient contraires à la raison,

(1) AUG., Ep. cxx ad Consent., n. 3. Absit ut ideo credamus, ne rationem accipiainus. Cf. Serm. cccLiv de divers., n. G. Ut quid vobis loquimur si melior est ignorantia quam scientia? Amate scientiam, sed auteponite caritatem.

(2) Thom., Summ. th., 2^ 2», quaest. 1, art. 5. Ex his autem principiis (fidei scilicet et auctoritatibus Scripturse sacrse) probatur aliquid apud fidèles, sicut etiarn ex principiis naturaliter notis, probatur aliquid apud omnes. Undè etiam theologia est scientia.

mais parce que rintelligence en est différée, et ne saurait être que la récompense de la foi (1) . » — a II nous est permis, dit saint Augustin, de nous faire exhiber les lettres de créance de celte ambassade divine, de les examiner; mais lorsque la lumière de la vérité nous aura pénétrés, alors il faut nous soumettre, écouter les divins oracles, et faire taire nos difficultés devant les communications célestes (2). » Ainsi la foi est un don de Dieu (3) qui agit merveilleusement au-dedans de nous, afin que nous croyions (4); elle n'est point le résultat d'une discussion, d'une critique, d'une analyse savante. Toutes ces opérations peuvent être des préliminaires de la foi, mais elles ne la produisent pas; ce sont des raisons persuasives, qui rendent notre adhésion raisonnable, sans attenter à la majesté de la foi (5).

Il y a donc un usage légitime de la raison dans les choses de la foi, et saint Thomas en a tracé les limites avec une netteté admirable, lorsqu'il a dit ; a Nous pouvons nous servir de la raison en théologie pour un triple objet : d'abord pour démontrer les préambules de la foi, c'est-à-dire les vérités nécessaires à la science de la foi ; telles sont l'existence de Dieu , l'immortalité de Fâaie; puis, pour faire comprendre par des comparaisons et des analogies les choses de la foi, ainsi que l'a fait saint Augustin dans son Ti^aité de la Tiinité; enfin, pour réfuter les objections des adversaires, en montrant, soit la fausseté de ce qu'ils avancent, soit l'impossibilité d'en rien conclure d'opposé à la foi (6) . » Saint Thomas signale ensuite

(1) Thom., Opusc. Lxx sup. Boet., de Trinit., quoest. 6. Cognitio etiam fidei maxime pertinet ad intellectiim. Nou enim eam rationis investigatione accipimus, sed simplici acceptione intellectûs ei assentimus. Dicimur autem ea lion intelligere, iu quantum plenam eorum cognitionem intellectûs non habet, quod quidem in prcemium nobis repromittitur.

(2) AuG., De mor. eccles., cap. 7, u. 12. Exbibentur quasi litterœ divinae legationis ; cùm autem bsec omnia perlustraverit bomo, et veritatis luce aflîcietur, tune sese submittat, nec ultra diversœ possunt esse sententieej audiantur oracula. et nostrœ ratiunculœ divinis submittantur affatibus.

(3) Ephes., II, 8.

(4) AuG., De prœd. sancf., cap. 2, n. 5. Deus operatur fidem nostram miro modo, dùm agit in cordibus nostris ut credamus.

(3) TiiOM., Summ., 2* 2*, quœst. 1, art. 5. Rationes quœ inducuntur àsanctis ad probandum ea quoe sunt fidei, non sunt demonstrativœ, sed persaasiones quœdam manifestantes non esse impossibile quod in fide proponitur.

(6) TiiOM., Opusc. LXX sup. Boet., de Trinit., quœst. 2. In sacra doctrina pbilosophià triplicitcr possumus uti; primo ad demonstrandum ea qure sunt prœambula fidei, quai necessaria sunt in fidei scieutià, ut ea quse naturalibus ralionibus de Deo probantur, ut : Deum esse, Deum esse unum et bujusmodi

un certain nombre d'abus, contre lesquels il est important de se tenir en garde. Ainsi, il ne faut point aspirer à une intelligence complète et absolue des vérités de la foi, ce serait une présomption coupable ; il ne faut pas s'obstiner à ne croire que ce que la raison peut trouver par elle-même, ce qui est précisément l'erreur du rationalisme moderne; enfin, il faut se contenter d'une mesure de connaissance proportionnée à la portée de nos facultés, sans scruter curieusement et avec inquiétude les choses de Dieu (1).

Ainsi, la première règle que prescrit la logique de la foi, c'est de maintenir intactes et de placer en dehors du débat les vérités révélées elles-mêmes, et de ne point s'écarter du chemin qu'elles tracent (2). Elle prescrit encore à la raison de s'humilier devant Dieu, en commençant son œuvre, de lui demander par une fervente prière la pureté intérieure de l'esprit, la délivrance de l'erreur et des passions, et tous les secours possibles pour l'entendement et la volonté, afin que dès maintenant nous obtenions une intelligence de la foi aussi grande que possible, sauf à jouir dans Tordre futur et dans la lumière de la gloire de toutes les clartés de la connaissance immédiate.

Puisqu'il y a une science de la foi, et que cette science a sa logique et sa méthode, il faut montrer en peu de mots quel est son point de départ et par quel procédé elle s'empare de son objet.

Le point de départ de toute science ne saurait être qu'une vérité d'évidence immédiate, et en outre, cette vérité ne peut être une pure abstraction; mais il faut qu'elle soit à la fois un fait et un principe, ime idée et une réalité. Le problème à

vel de Deo, vel de creataris, in philosophià probata, qute fides supponit. Secundo, ad notificandum per aliqnas similitudines ea qiue smit fidei, sicut Augustimis, in libris de Trinitate, utitur multis similitudinibus ex doctrinis phiiosophicis sumptis ad manifestandam Triuitatem. Tertio, ad resiàtendum his quae contra fidem dicuutur, sive ostendendo esse falsa, sive ostendendo non esse necessaria.

(1} Id., ihid. Primo, ex proesuniptiono, quia scilicet ea quis scrutatur, quasi ëa perfecte comprehensurus, et hujus praesumptio [arguitur, Job, xi, etc. Secundo, ex hoc quod in his quœ snnt fidoi, ratio prœcedit fldem, non fides rationem, dum sciUcet aliquis hoc solum Tult credere, quod ratione potest invenire, cum debeat esse e converso; tertio, ultra modum suse capacitatis ad divinorum perscrutationera se ingerendo.

(2) AuG., Epist. cxx, ad Consent., n. 4. Sumat ergô (christianus) fidei suae quantani potest intelHgentiam, majorem si phis capit, minorem, si minus ; dùm tamen ab itinere fidei non recédât, quousque ad plenitudinem cognitionis perfectionemque perveniat.

résoudre nous semble donc pouvoir être traduit dans les termes suivants : parmi les vérités de la foi, en choisir une qui soit le sommaire de toutes les autres, au double point de vue des faits et des idées; une vérité qui, envisagée comme fait liistorique, soit le centre, la loi, la seule explication possible de tous les faits religieux de l'humanité, et qui, envisagée au point de vue spéculatif, soit la synthèse logique et l'idée fondamentale de toute la doctrine. De cette manière, en réunissant les deux points de vue, le point de vue historique et le point de vue spéculatif, les faits seront parfaitement expliqués par les doctrines, et les doctrines marcheront constamment appuyées sur les faits; et dans ce développement parallèle des faits et des idées, qui est l'essence même de tout procédé méthodique, nous verrons la théologie présenter une unité parfaite dans son objet, et une classification des matières aussi simple que naturelle.

Or, selon la doctrine de saint Paul, Jésus-Christ est le sommaire de la foi, et toute la foi est récapitulée en lui (1). L'avènement de Jésus-Christ, ou l'incarnation du Verbe, est le centre historique de tous les faits religieux de l'humanité. Jésus-Christ, promis et attendu dans les temps anciens, Jésus- Christ manifesté au monde, et son ministère continué par l'Eglise dans le cours des siècles, telles sont les deux grandes divisions de l'histoire de la religion parmi les hommes. Ainsi, la réalité historique de Jésus-Christ, sa divinité, l'existence de l'Eglise, faits qui sont entre eux dans une relation nécessaire, et dont le dernier est d'évidence immédiate, tels sont les points qui, méthodiquement considérés, dominent et gouvernent l'étude des faits.

D'un autre côté, si Ton examine quel est l'enchaînement et le lien systématique des vérités de la foi, il est facile de reconnaître que l'idée de Jésus-Christ est l'idée centrale et fondamentale de toute la doctrine chrétienne. Le coup d'oeil le plus superficiel nous le fera voir avec la dernière évidence.

Tous les dogmes ont pour objet de nous apprendre ce qu'est Dieu en lui-même, et ce qu'il est par rapport à nous. Et comme l'étude des œuvres de Dieu ad extra est le seul moyen pour nous de savoir ce qu'est Dieu en lui-même, il s'ensuit que la connaissance de Dieu est dépendante de la connaissance

(1) Ephes., 1, 10.

t DE LA MÉTHODE

de ses œuvres. Or, toutes les œuvres de Dieu out un centre commun, qui est Jésus-Christ. La rédemption préparée dans la création ; la rédemption accomplie par les mystères de la naissance, de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; la rédemption appUquée par l'Eglise, jusqu'à la consommation des siècles, telle est la synthèse des doguies. En la développant, la théologie dogmatique nous apprend à connaître la Trinité adorahle, un seul et même Dieu, Père dans la création et la providence, Fils dans la rédemption du genre humain, et Saint-Esprit dans la sanctification du monde.

Toute la morale a pareillement pour centre et pour fondement l'idée de Jésus-Christ. Le Verbe éternel, qui illumine tout homme venant en ce monde, est le principe de toute vie raisonnable, parce qu'il fonde et établit en nous la conscience morale, condition absolue de tout bien et de tout mérite. En outre, le Verbe fait chair nous a mérité par sa mort toutes les grâces et tous les secours nécessaires à la guérison de notre volonté affaiblie par le péché. Enfin, par sa vie, par ses actions, par ses préceptes, il est le modèle de la vertu parfaite, l'idéal le plus élevé de la perfection morale, et ses paroles sont les règles souveraines des devoirs.

Il n'est pas moins évident que l'étude de la discipline ecclésiastique a pour unique base la volonté expresse de Jésus- Christ. Il a tracé lui-même la constitution essentielle et les lois invariables du royaume de Dieu sur la terre. Ainsi, l'autorité, le ministère et la hiérarchie de l'Eglise, la puissance législative, executive et judiciaire qu'elle exerce^ la réformation de la discipline, et son appropriation aux circonstances variables des temps et des- lieux, tels sont les principaux points dont s'occupe le droit canonique, et qui tirent toute leur valeur et leur importance de la volonté de Jésus-Christ.

Ainsi, toute la théologie se rattache à l'idée de Jésus-Christ. C'est cette idée qui en soutient toutes les parties, qui forme l'enchainement et le lien des matières, qui préside au développement des faits, qui rend seule possible une vraie synthèse de la doctrine, qui est l'alpha et l'oméga, le commencement, le milieu et la fin de tentes choses.

Il nous resterait maintenant à expliquer comment l'esprit humain entre en possession de l'objet de la théologie, c'est-àdire à montrer quels sont les éléments et les conditions de Vacte de foi. Qu'il nous sutiîse de dire ici d'une manière générale

que cet acte est une adhésion libre, parfaitement raisonnable, fondée dans ses motifs, et tellement conforme à la nature humaine, que la raison eu aperçoit clairement l'utilité et la nécessité. La foi perfectionne l'homme comme être raisonnable (1). Elle a pour effet de conserver les éléments de la vie intellectuelle et morale, et d'eu élever le niveau. Aucune des vérités qu'elle enseigne n'est tellement au-dessus de la raison, qu'elle demeure sans influ«;nce sur la conduite de la vie. Il y a donc, même dans la croyance aux vérités incompréhensibles, un profit réel pour Fintelligence et pour le co^ur (2) .

Pour compléter ces vues générales sur la méthode dans les sciences théologiques, il est de toute nécessité de déterminer quels sont les rapports de la théologie avec les autres sciences, de montrer quelle est sa véritable place dans Tordre des connaissances humaines, et quelle importance il iimt attacher à la question de méthode.

Tandis que les autres sciences étudient les rapports de l'homme avec le monde visible et l'ordre temporel, la théologie s'occupe des rapports qui nous rattachent au monde invisible et à l'ordre surnaturel. Elle complète donc le domaine des sciences profanes, elle comble une vaste lacune, en conduisant l'esprit à la recherche de certaines vérités auxquelles la raison ne peut atteindre. Elle n'a pas un besoin absolu du secours des autres sciences, qui ne sauraient lui fournir ni sa matière, ni sa forme, et qui sont sous ce rapport ses inférieures et ses servantes (3). Chacune d'elles, il est vrai, a la faculté de s'établir en souveraine sur le terrain qui lui est propre, et de poursuivre son objet par une méthode indépendante de la théologie. Mais comme les rapports les plus élevés contiennent ceux qui le sont moins, et que les rapports dont s'occupe la théologie sont les plus élevés et les plus généraux que l'homme puisse soutenir, il s'ensuit que cette science est un critérium infaillible pour apprécier les résultats généraux des autres sciences et pour contrôler la valeur des découvertes qu'elles proclament. Par conséquent, toute espèce de mouvement scientifique aboutit de près ou de loin à la théologie (4).

(1) Clem. Alex., Strom., viii, 10.

(2) AUG., Enavr. in Ps. lx, n. 118.

(3) TiiOM., Summ. th., 1» quœst. 1, art. 5.

(4) ïiiOM., Opusc. Lxx, quœst. 6, art. 1.

Yoilà pourquoi la vocation spéciale de la théologie a été de tout temps de débarrasser le terrain de la science des erreurs qui l'encombraient, de briser les idoles qui profanaient l'entendement humain, de combattre le matérialisme dans les sciences physiques, et le fatalisme dans les sciences morales. Et c'est ainsi que l'Eglise, qui est la gardienne de la saine théologie, exerce indirectement sa juridiction sur tous les domaines de la pensée, contrôle et apprécie avec une sûreté infaillible les résultats généraux des sciences, et malgré la fierté et le dédain momentané de celles-ci, nous montre la théologie relevant la tête après avoir bu l'eau du torrent, et dominant au milieu de ses ennemis.

Cependant la théologie, non point par l'insuffisance de son objet, mais en raison des limites de notre entendement, se sert des autres sciences afin d'arriver à une plus complète manifestation des vérités révélées (1). Elle appelle donc à son aider les sciences mathématiques et physiques pour discuter les faits miraculeux et pour établir la chronologie sacrée ; l'histoire, la philologie, la critique historique, pour l'interprétation des monuments de la révélation; la philosophie, le droit et la politique, pour les questions qui concernent la méthode et les rapports de TEglise avec la société temporelle. Le théologien étudie, comme Moïse et Daniel, la sagesse des Egyptiens et des Chaldéens, pour la convaincre d'impuissance; comme saint Paul, il tourne en une preuve de la foi une inscription jusqu'alors incomprise ; enfin, comme David, il dépouille de ses armes un superbe Goliath pour en frapper mortellement tout ennemi du peuple de Dieu (2) .

Mais, de toutes les sciences auxiliaires de la théologie, il n'en est aucune qui lui rende plus de services que la philosophie. N'est-il pas certain, en etFet, que le théologien dépourvu de philosophie est incomplet et peu méthodique, et que d'un autre côté, le philosophe étranger aux matières de la théologie est superficiel et souvent inexact? De là, par une conséquence inévitable, quand la philosophie et la théologie se séparent, le niveau de l'une et de l'autre doit nécessairement baisser. Dès que la théologie n'est plus renouvelée ni rajeunie dans sa forme par de nouvelles analyses, par de meilleures classi-

(1) Thom., Siimm. th., 1, art. 5.

(2) M. Ganus, De /oc. theoL, lect. viii, cap. 2.

fications, elle s'arrête, s'immobilise et devient peu à peu étrangère au mouvement des idées; d'un autre côté, quand la philosophie n'est plus guidée et soutenue par la foi, elle flotte incertaine, et, poussée par tout vent de doctrine, elle va sombrer contre les écueils de l'erreur (1).

D'où vient-il que la théologie, qui était l'âme et la vie scientifique du treizième siècle, et qui avait encore au dixseptième une si large part dans les études, soit aujourd'hui sans influence apparente sur la direction des esprits et sur le grand mouvement des sciences? Sans rechercher parmi les causes de ce phénomène celles qui sont étrangères à la théologie, ne peut-on pas en assigner quelques-unes qui dépendent d'elle d'une manière toute spéciale?

Parmi ces dernières, la principale est, à nos yeux, le peu d'attention donnée aux questions de méthode. Il est impossible de le contester, si l'on se représente ce fait capital, que depuis la décadence de la scolastique, et l'inauguration des nouvelles méthodes dans les sciences profanes, aucune marche déterminée, selon des procédés rigoureusement logiques, n'a été appliquée aux matières de la théologie. L'apologétique est à peine fixée sur sa vraie nature, ses limites et son véritable objet. Elle se demande si elle sera une philosophie de la religion, ou une démonstration historique de la révélation, ou les deux à la fois. Elle se demande s'il faut aller de la religion chrétienne à l'Eglise catholique, ou passer d'une démonstration de l'Eglise catholique à la vérité du christianisme. Dans l'exposition des dogmes, ne s'est-on pas borné, en général, à reproduire la théologie positive des Billuart, des Petau, des Thomassin, sans rechercher si le moment actuel ne demandait pas de meilleures analyses et des solutions plus satisfaisantes aux difficultés qui inquiètent les esprits? Qui nierait que la théologie morale ne se soit renfermée trop exclusivement dans les catégories inaugurées par les casuistes, et n'ait aspiré à demeurer une méthode de direction plutôt qu'à devenir une véritable science? Enfin, après les grands changements introduits dans l'établissement extérieur et temporel de l'Eglise, le droit canonique n'a-t-il pas dû à son tour subir des modifications dans ses principales parties, et tenter quelque nouvelle distribution des matières?

(1) Ephes., IV, 14.

Il est évident que les méthodes suivies actuellement dans les sciences théologiques n'ont point ce caractère de précision et d'universalité qui convient si hien à la majesté de leur objet, à l'honneur de l'Eglise et à l'instruction du peuple chrétien. Et pourtant la théologie n'est-elle pas à la fois la plus élevée et la plus populaire de toutes les sciences? N'est-elle pas la seule à laquelle l'humanité tout entière ait travaillé? a Tout ce que le père des liommes, sorti des mains de Dieu, et ses premiers enfants ont livré à la mémoire du genre humain et à la tradition universelle ; tout ce que les prophètes et les vrais fils de Dieu, dans tous les temps, ont pu voir et recevoir de Dieu; tout ce que les apôtres du Christ, les martyrs et les Pères ont compris ; tout ce que les méditations des solitaires, qui n'aimèrent que la vérité, ont mystérieusement excité dans l'esprit humain; tout ce c{ue les grands ordres religieux, travaillant en commun, comparant, débattant sans cesse leurs travaux, ont développé et précisé; tout ce que les conciles généraux, les premières assemblées qu'ait vues le monde, ont défini; tout ce que les erreurs mises à jour^ reconnues et jugées à leurs fruits, dans l'importante histoire des sectes, nous ont ôté d'incertitudes ; tout ce que les saints et les saintes, ces sources vives de pure lumière, ont inspiré sans écrire, ni parler ; tout cela mis en un, voilà la théologie catholique (1). »

Mais avant de présenter une classification des matières de la théologie et de décrire les procédés spéciaux de ses diverses branches, il faut jeter un coup d'œil sur les trois grandes périodes de son histoire, afin de mieux observer quels ont été les développements et les progrès de sa méthode, et quelle forme lui convient davantage au temps présent. Loin de nous la pensée d'avoir fait des découvertes qui aient échappé aux grands théologiens; mais nous avouons franchement que notre désir le plus ardent est de voir refleurir les sciences théologiques, et que notre unique prétention est de rechercher ce qui pourrait amener un si précieux résultat.

(1) P. CiRATRY, la Logiqu?.

COUP d'œii. sur l*iii3Toire de la méthode. 1 1

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