CHAPITRE r
GilrfERALlTÉS SUR LA MÉTHODE DE TÉRIFICÂTION
Si Ton ouvre les annales de l'histoire des sciences^ on se convaincra que lorsque l'homme eut recueilli un grand nombre de faits sur la diversité des objets qui s'étaient offerts à ses regards , il sentit la nécessité de trouver un moyen pour les étudier avec facilité , apprécier l'ordre successif de leur développement y et établir les rapports qui existent entre eux et leurs causes : cette nécessité fut une inspiration de rinstinct , une conséquence d'une logique naturelle ; c'est elle qui a fondé l'institution des méthodes philosophiques , dont les premiers essais ont paru chez les Grecs.
Notre intention n'est pas de dérouler ici le tableau de l'histoire de la méthode scientifique. Votre esprit habitué à la culture de la philosophie s'en rappelle l'origine, en conçoit le génie , la puissance , l'étendue» les progrès successifs , et connaît le perfectionnement auquel elle est parvenue dans les écoles philosophiques de nos jours. Nous nous dispenserons de fatiguer votre attention de ces longs et fastidieux
détails f qui nous éioigaeraient du but que nous nous proposons.
Il nous suffira de vous rappeler qu'on voit la méthode présentée sous des noms divers par les philosophes de toutes les époques. Hippocrate, le premier, s'en servit sous celui de méthode expérimentale; Aristote et Bacon l'appelèrent organe; Pascal Ta désignée sous celui de Vart de persuader ; Newton en a parlé sous le titre de règles pour bien philoso^ pher; Descartes « Mallebranche , Gondillac, Dégerando , Laromiguière , Dugald - Stewart , Maine de Biran , etc. , en ont traité sous la simple dénomination de méthodes.
Sous ces divers noms , les philosophes ont eu la même conception de ce procédé logique ; tous ont reconnu dans la méthode un moyen dont la raison s'est servie pour s'élever au-dessus des résultats de la puissance de nos sens , et parvenir jusqu'à l'art d'interroger la nature. Cet art a pour objet d'apprécier l'ordre qui enchaîne les phénomènes dans leur succession , l'analogie qui les rapproche , l'identité qui les confond , les dissemblances qui les distinguent , les rapports généraux qui les unissent , et de conduire ainsi à l'unité de l'objet auquel ils ressortissent.
La méthode peut donc, selon l'expression ingénieuse de Bacon , être considérée comme un organe. On peut , en effet , la regarder comme un instru-
menl qui fonctioune par rapport à rintelligence , comme les sens foDctionnent par rapport au corps (1 ) . €'est i l'aide de cet instrument que l'esprit parvient à déterminer T existence de ce qu'on ne peut pad ▼oir, en estimant an juste la valeur de ce qu'on voit : Animo contempla quod oculo non vides.
C'est par la puissance du génie de la méthode de vérification scientifique , que l'intelligence humaine parvient à arracher à la nature ses secrets , en s'éle* vaut, par l'induction, de la considération des phénomènes aux lois y et des lois aux forces. L'application de cette méthode expérimentale à la médecine a rationalisé cette science ; elle l'a dégagée des égarements du philosophisme , des entraves du scepticisme, des dangers de l'empirisme , et l'a ainsi placée sur la voie de la certitude des sciences physiques.
Observer les faits statiques ou matériels , les comparer entre eux , les expliquer pour remonter à leur origine , ou pour s'élever des effets aux causes on aux faits intellectuels et moraux , c'est-à-dire pour arriver de la considération des faits concrets aux faits abstraits , sont les deux opérations auxquelles l'esprit de l'homme est obligé de se livrer pour bien apprécier ces deux ordres de faits , saisir les rapports généraux , établir des lois et fonder la science.
(I) Laromiguière , Leçons de philosophie , 3* édit* , iODi. V'y pag. 57.
Quel qae soit l'objet des études , l'homme doit d'abord recueillir les faits , soit physiques , soit i»tellectuels ou moraux , tels qu'il les observe immédiatement ; il faut ensuite qu'il cherche ce qui est en quelque sorte caché sous ces faits. Ce n'est qu'après ces deux genres de recherches qu'il peut comparer les résultats obtenus jusque-là, et en déduire les lois générales. Alors il peut remonter aux causes des faits qu'il a observés , analysés et comparés, classés et réduits à des lois générales (1).
La méthode , réduite à sa véritaAle fonction , con~ siste dans la vérification ou l* estimation d'un principe ou d'un fait général, qui résume un certain ordre de faits auquel se rattachent tous les faits particuliers .
Ce principe ou ce fait général est constitué par un caractère commun à un ordre de faits qui les lie les uns aux autres « ne permet pas de les séparer, et les réunit par ce caractère : c'est , autrement dit, l'induction d'un fait général , tiré des faits particuliers qui l'embrassent et l'expliquent.
La vérification de ce principe s'opère, soit en descendant du fait général aux faits particuliers, soit en remontant de ceuirci au premier. La mé^ thqde n'est donc . qu'un moyen de vérification des principes et des lois générales.
(i) ykty. Ampère ; Essai sivr la philoeophiede&sdQnQes, préface pag; xix.
Cet édifice archi tectonique est nécessité par T immensité des phénomènes variés et nombreux qui apparaissent sur la scène de la nature , les limites des idées simples fournies immédiatement par l'application des sens , et l'impuissance où elles sont de nous donner la raison du principe des phénomènes , et de nous faire parvenir à dissiper les ténèbres qui l'enveloppent.
Maintenant que nous avons fait comprendre le génie de la méthode , sa puissance et sa destinée fonctionnelle , nous avons à examiner quels sont les procédés ou les instruments logiques dont l'esprit humain doit se servir pour arriver à la découverte des faits généraux ; en d'autres termes , nous avons à nous occuper des moyens qu'emploie la méthode scientifique pour atteindre ce but, soit dans l'ordre physique , soit dans l'ordre moral.