‹ Essai sur la méthode de vérification scientifique: appliquée aux sciences enChapitre 5 sur 6 · DBS INSTRUMENTS LOGIQUES DB LA HÉTHODB DB VÉRIFICATION SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

DBS INSTRUMENTS LOGIQUES DB LA HÉTHODB DB VÉRIFICATION SCIENTIFIQUE

Dans l'étude d'une science quelconque, l'esprit de l'homme a pour objet d'observer avec attention la manifestation des phénomènes , l'ordre successif

de leur développement , d'appliquer la raison à ces phénomènes pour en déterminer la valeur, et pour découvrir, par la voie de l'induction , les rapports généraux qui existent entre eux , et entre ceux-ci et leurs causes.

Pour atteindre ce but , on se sert de la méthode scientifique, qui , comme nous l'avons ^it , doit être considérée comme un instrument intellectuel, au secours duquel on parvient à la découverte et à la démonstration inductive des lois ou rapports généraux qui dérivent de la nature des choses.

Selon M . Bûchez , cette méthode se compose de deux méthodes différentes , savoir : la méthode d^invention, et la méthode de vérification scientifique (1).

Le génie de la méthode d'invention est destiné , dit M. Bûchez , à la création des hypothèses ou des rapports que l'esprit établit entre un nombre plus ou moins considérable de phénomènes , et à enrichir la science de faits nouveaux. Le génie de la méthode de vérification a pour objet l'emploi alternatif de deux modes radicalement distincts et indispensables à la complète rigueur . de cette méthode : ces deux modes sont le mode analytique et le mode synthétique.

En d'autres termes, et pour rendre la pensée de

rî ^ ^

(1) Foy. Introduction à Tétude des sciences médicales, pag. 468.

M. Bâchez plus facile à Tintelligence , nous dirons que la méthode de yérificatioo coosiste dans l'observation attentive des phénomènes sur lesquels on exerce la raison , pour découvrir, par la voie de r induction , les rapports généraux qu'ils ont entre eux et leur cause. Elle a pour but final la découverte d'un nouveau fait primitif : c'est la méthode que M. Bûchez a voulu consacrer daQs sa philosophie , sous le nom de méthode d'invention,

La seconde méthode, ou la méthode de vérification, se compose de l'emploi alternatif de deu;^ modes distincts et indispensables , pour arriver à la connaissance des divers sujets qui constituent le fait soumis à son exercice , et pour les réunir d'après les rapports qu'on a trouvés entre eux , et reconstituer le fait qui a été expérimenté. Le premier de ces deux modes est \emode analytique, et le second est le mode synthétique. Tel est le génie de ces deux modes de la méthode de vérification.

Cette distinction de la méthode scientifique , proprement dite , ne nous parait pas néce$saire , et nous pensons^ qu'elle ne se serait pas présentée à l'esprit de M. Bûchez, s'il eût judicieusement réfléchi sur les résultats de la puissance et de la destinée de la méthode de vérification. Il aurait reconnu sans doute, comme nous , que le mode analytique, qui est un des éléments qui entrent dans sa constitution , a pour but la découverte d'un fait nouveau, et

que par conséquent elle est un moyen ou un instrument d'invention. S'il est prouvé que le mode analytique est un moyen d'invention , il est donc inutile de créer une méthode à part de la méthode de véri^ fieation » puisque celle-ci conduit aux mêmes fins. On sera nûeux convaincu de l'inutilité de la création de la méthode d'invention , en donnant à ce mode analytique de la méthode de vérification tous les développements qui doivent en exprimer lé génie ou le caractère propre. On arrivera ainsi à la certitude qu'elle est une véritable superfétation.

Présentons en peu de mots le véritable esprit de l'analyse en général , et attachons-nous bien à démontrer, surtout y comment on doit considérer cette méthode au point de vue des sciences naturelles , et surtout en médecine.

Il existe, au sujet de l'idée ou de la destinée fonctionnelle de l'analyse , des différences notables, selon qu'on a fait usage de ce procédé de l'intelligence dans les sciences morales , physiques ou nat9relles. C'est ainsi qu'on l'a distinguée en analyse logiqt^e , métaphysique , mathématique , physique et chimique.

Les termes des deux modes de la méthode de vérification scientifique , c'est-à-dire les mots d'analyse et de synthèse , étant très-employés dans toutes les sciences , et les règles qui dirigent leur exercice n'étant pas les mêmes selon la science où on les

applique , il est important de déterminer comment les deux procédés de cette méthode doivent être compris , et employés dans les sciences en général , et en particulier dans les sciences naturelles.

Quelle que soit la science à laquelle on applique les deux modes de la méthode de vérification scientifique , et la différence de la marche qu'on suive dans les procédés de cette application , l'un et l'autre portent toujours le même nom, et sont pourtant des instruments différents de recherche et de découverte.

Les mots d'analyse et de synthèse ont été transportés , par les disciples de Newton , des sciences mathématiques aux sciences morales , physiques et naturelles, a Dans l'analyse mathématique , dit Dugald-Stewart (1) , nous partons toujours d'une donnée hypothétique , et notre but est d'arriver à une vérité connue , d'où nous puissions ensuite , par un raisonnement synthétique , retourner sur nos pas jusqu'au point où commencent nos recherches. En pareil cas , on trouve infailliblement la synthèse , en renversant le procédé analytique ; et comme ces deux procédés sont appliqués à la démonstration du même théorème ou à la solution du même problème, ils ne forment réellement que

(1) Foy. Eléments de philosophie de Tesprit humain, tom. III, pag. 231.

deux parties différentes d'une seule et même recherche. » La synthèse, comme on le voit, est ici une analyse renversée , qui , en partant du but qu'on a atteint , revient à la donnée hypothétique par laquelle on a commencé. Il est évident que cette manière de concevoir l'analyse et la synthèse n'est pas recevable dans les sciences naturelles , et la médecine surtout , où il faut » dans la première , partir des faits connus» sensibles, démontrés , pour arriver à la découverte de faits incqnnus , et où , dans la seconde , on doit procéder d'une manière opposée.

Ces deux modes de procédés intellectuels sont si vicieusement exercés en mathématiques» qu'on donne quelquefois à l'un le nom de l'autre. Et en effet y on y appelle tantôt analyse ce que tantôt on appelle synthèse; on y a confondu des procédés qui appartiennent tantôt à Tun , tantôt à l'autre de ces deux modes distincts. Ainsi , la forme géométrique , employée par les anciens mathématiciens , a été qualifiée de procédé synthétique; tandis qu'on nomme analyse mathématique la forme algébrique employée par les mathématiciens modernes. Ces vices de dénominations ont été la source d'une grande dissidence sur la valeur relative de l'anatlyse et de la synthèse comme méthode, d'invention (1).

Dans les sciences morales ou logiques , on a défini

(1) Foy. Bûchez, pag. 190.

l'analyse le procédé par lequel on s'élève des faite particuliers au fait général ; et la synthèse , le procédé par lequel on descend du rapport général au fait particulier. Ici, on procède du simple au composé , et do composé au simple (1).

En chimie , au contraire , on procède dans l'analyse du composé au simple , et dans la synthèse on va du simple au composé. Cette science invoque l'analyse pour réduire un corps composé en ses éléments constitutifs , et la synthèse pour reconstruire , au contraire , un composé en combinant ses éléments. L'une est un moyen de découverte , l'autre est un moyen de contrôle.

C'est dans ce sens que Newton a adopté ces deux modes de la méthode de vérification scientifique , et c'est ainsi que nous croyons qu'il faut les concevoir, et que nous devons les accepter dans les sciences naturelles , et surtout en médecine. Ecoutons cet immortel génie : <c Dans les sciences naturelles , dit-il 9 la recherche des choses difficiles par la méthode de l'analyse doit toujours précéder, comme dans les mathématiques, la méthode de composition. Cette analyse consiste à faire des expériences et des observations , à en tirer des conclusions par Tin-^ duction , et à n'admettre contre ces conclusions d'autres objections^ que celles qui sont tirées, à

{\) Ibidem.

leur tour, d'expériences contraires ou d'autres yérites certaines , car les hypothèses ne doivent pas trouver le moindre égard dans la philosophie expéri-mentale. Par cette voie d'analyse, nous pouvons aller des composés aux composants, des mouvements aux forces qui les produisent , et , en général , des effets à leurs causes , et des causes particulières à quelques autres |dus g^érales , jusqu'à ce qu'enfin nous arrivions aux plus générales. C'est là , d'après Newton , la véritable conception de l'analyse. La synthèse consiste à partir des causes découvertes et établies comme principes , pour expliquer par elles les phénomènes qui en naissent et prouver ses explications (1). 9

Cette manière de philosopher est inspirée par une logique instinctive , perfectionnée par la raison la plus éclairée et la plus sévère. Elle va au secours de l'induction des phénomènes ou effets aux principes ou à leurs causes génératrices , et de ces causes réunies à la reproduction du fait qui a présenté ces phénomènes ; elle part des faits connus pour parvenir jusqu'aux faits primitifs qui étaient inconnus , et de ceux-ci aux autres. C'est dans ce sens qu'on doit employer la méthode de vérification dans les sciences naturelles , et particulièrement ep médecine. , . ■ I ■ ■ II., — — ■»• ■ — ' —

(i) Foy. Dugald - Stewart , ouvrage et foine cités, pag. 218.

Elle a poar bat la décoaverte des causes , des principes ou des éléments cachés à nos sens.

Résumons ces développements sur la méthode de vérification , afin de bien arrêter avec vous nos idées à ce sujet , et pour vous faire connaître la marche que nous suivrons dans l'application que nous en ferons aux maladies.

L'opération mentale , à laquelle on doit se livrer dans l'exercice de cette méthode, a pour objet, au point de vue de l'analyse , d'observer les phénomènes qui frappent les sens ; de saisir les fruits de l'observation ou d'expériences attentives ; de déterminer l'ordre de succession des phénomènes ; d'établir, au secours de la raison , les rapports généraux qu'ils ont entre eux ; d'apprécier la valeur de ces rapports ; et d'arriver, par la voie de l'induction , à la conséquence immédiate de leur origine ou de leurs éléments primordiaux.

Cela étant fait , on invoque la synthèse comme moyen de contrôle ; on réunit les éléments dont l'analyse a fourni la connaissance ; on les combiné en suivant l'ordre tracé parleurs affinités naturelles, et on reproduit la cause ou l'état qui a été la source des phénomènes observés , et qui n'est qu'un signe caché qui sert à les annoncer.

Dans la première opération , on va du concret à l'abstrait; dans la seconde, on va de l'abstrait au concret.

Il est bien évident , d'après ces coDsidératioas « que la méthode de vérification est un véritable instrument de découverte , et qu'elle a le même caractère et le même but final que la méthode d'invention . La distinction de ces deux méthodes est donc complètement inutile.

Voilà quel est pour nous le génie ou le caractère propre de la méthode de vérification , comment on doit la considérer, et la marche qu'on doit suivre dans son exercice , pour atteindre le but unique qu'elle se propose » qui est la découverte.

Mais puisque la découverte est le but final de toutes les tendances de son génie, nous sommes pleinement autorisé à établir et à reprocher à M. Bûchez, que c'est gratuitement et sans nécessité aucune qu'il a distingué deux niéthodes dans la doctrine de la méthode de vérification scientifique , savoir : celle à'invention et celle de vérification. Cette distinction est tout-à-fait illogique , puisque l'invention est le but unique du génie de l'analyse et de la synthèse , qui constituent la méthode de vérification. Nous pensons que cette distinction ne sert qu'à compliquer le problème de la méthode de vérification, tandis qu'on doit, au contraire, s'efforcer de le simplifier pour en faciliter l'intelligence, l'exercice et l'application. Nous appuierons cette réforme sur une proposition empruntée à une des plus hautes puissances logiques du siècle passé. Ce

qu'on nomme méthode d'inv0ntion, dit Condillac , n'est autre chose que l'analyse. Cest elle qui a fait toutes les découvertes , c'est par elle que nous retrothverons tout ce qui a été trouvé.

Nous n'en dirons pas davantage pour condamner la distinction de la méthode de vérification en deux méthodes , qui , bien examinées , ont absolument le même génie. Nous en exclurons la méthode d'invention , qui est offerte de la manière la plus expli* cite par la méthode de vérification , dont la destinée fonctionnelle est l'invention.

C'est , en effet » par la puissance de cette méthode que Tesprit humain , dans ses investigations «cien-^ tifiques , observe les phénomènes ; saisit Tordre d« leur succession ; estime leur diversité , leurs anomalies même ; détermine les lois des rapports généraux ; constate leur valeur, et s'élève ainsi jusqu'à la découverte de leurs causes. Cette double opération des sens et de l'esprit nous permet, dans l'observa-* tion exacte d'un phénomène , de décider ceux qui l'ont précédé comme ceux qui l'ont suivi.

Les résultats de ces procédés logiques , quoique abstraits, sont certains , positifs , io variables , parce que, la cause des phénomènes étant constante, elle doit toujours donner lieu aux mêmes effets. C'est une vérité comprise de tout le monde , que la cause étant constante et identique , les effUs doivent l'être aussi , et ^'il y a autant de causes que de elasse$

d'effets. Cette ftofoûlion est incontestable et généralement admise : c'est, en un mot, une vérité, une loi de la nature.

La constance des rapports des effets aux causes , comme celle des rapports des effets entre eux , est donc une loi fixe et immuable dans l'ordre physique et dans Tordre moral , comme aussi dans Tordre vital , soit dans l'état physiologique , soit dans Tétat pathologique. Toutefois, cette constance dans Tordre vital n'est pas aussi assurée , aussi stable , que dans Tordre physique; elle peut y éprouver des variations déterminées par les conditions individuelles et l'influence des agents généraux du monde extérieur. Ainsi , l'irritation ou l'accroissement excessif des forces vitales et organiques, par exemple, aura pour effet chez un sujet une névrose; tandis que , chez un autre , cette lésion des forces donnera lieu à une névralgie ou à une fluxion ^ peut-être même à une phlegmasie, selon son impressionnabilité , la nature, Tintensité, la persévérance des causes hygiéniques, et le siège que cette lésion aura affecté. On observera , dans ces cas , des différences plus ou moins prononcées dans les manifestations phénoménales , qui viendront déposer contre la constance des rapports qui ont lieu communément entre les effets et les causes. Â ces variations près, il y a , en général , constance dans la nature de la cause morbide première : ce fait est mis hors de doute par

l'identité des indications capitales , et celle des agents thérapeutiques employés j^our les remplir. — Concluons donc qu'en gr((n4(ral, mime dans V ordre vital et organique, il y a des rapports constants entre les phénomènes et entre ceuoo^i et leurs causes.

Examinons maintenant par quels procédés la méthode de vérification , appliquée aux sciences en général , parvient à la découverte des faits insensibles ou cachés.

Pour accomplir ses desseins , cette méthode invoque divers procédés ou instruments intellectuels» dont l'office spécial a une puissance de logique inductive qui les fait tous concourir au même but , celui de la connaissance des rapports généraux et de Torigine de la cause des phénomènes sensibles. Parmi ces procédés , ceux q[ui ont paru les plus efficaces dans les résultats de leur exercice, et conséquemment les ][^lus indispensables , sont l'observation ; l'expérience , l'analogisms , l'induction , la statistique ou le calcul des probabilités.

l«r Procédé. ~~ Inobservation.

L'observation est une opération des sens appliqués à4'étude du monde moral et du monde physique , et qui I animés et fécondés par l'attention , la comparaison et un raisonnement direct et simple, en saisissent les qualités et les caractères distinctifs.

C'est le point de départ et la base fondamentale

des scieDces et des arts ; c'est sur cette base qu'ils réposent , parce qu'elle seule peut éclairer la raison dans la recherche de la vérité.

L'observation , d'après ces notions générales , borne son rôle à constater les qualités et les caractères isolés ou réunis des phénomènes sensibles. Elle ne va pas au-delà de ce terme : ainsi circonscrite dans les limites tracées par son génie, on voit qu'elle n'est pas et qu'elle ne peut pas être la source unique de la science , comme on Ta tant prétendu de nos jours ; elle est seulement la source où la philosophie va puiser les matériaux de l'édifice de la science. L'observation est la mère des arts ; tandis que é'est la raison philosophique , sagement appliquée aux résultats de l'observation , qui établit les lois générales qui créent la science. « Sans la philosophie , dit Dugald-Stewart , c'est-à-dire sans les principes généraux déduits d'une habile comparaison de faits divers, l'observation et l'expérience même ne sont que des guides aveugles et sans utilité ; tandis qu'une théorie légitime , basée sur les instruments logiques de l'analyse , présuppose nécessairement une connaissance de faits liés entre eux et bien constatés, beaucoup plus étendue que celle dont est pourvu quiconque n'a pour lui que l'expérience (1). »

(4) Voy. ouv. et tom. cités , pag. 370 et suiv.

Ces considératious sur le génie de Tobservation suffiront pour vous convaincre qu'elle est seulement un des principaux instruments de la méthode de vérification scientifique , et que faire consister la science dans les simples résultats de son exercice , ce serait confondre l'art avec la science elle-même ; ce serait tout accorder aux sens et rien à la raison , qui est l'arbitre de toutes les facultés inférieures « et par laquelle l'homme peut s'élever au-dessus de la matière et atteindre jusqu'au monde invisible , qui a aussi ses vérités, ses réalités, comme le monde visible.

2« Procédé. — L'ExpérUnee.

L'expérience est un procédé logique , employé pour interroger la nature , en la soumettant à des épreuves capables de la faire expliquer sur l'existence des faits obscurs ou cachés , et sur les rapports desquels , avec les phénomènes qui avaient frappé nos sens , l'esprit était resté dans le doute ou dans l'ignorance.

L'expérience invoque des moyens différents , selon qu'elle a pour objet la découverte de faits ou de rapports relatifs au monde physique ou au monde moral , pour la connaissance desquels l'observation est restée muette , ou n'a laissé que des notions imparfaites. C'est sur les résultats incomplets de l'observation qu'elle agit pour nous apprendre ce qui est ou ce qui n'est pas.

Les faits fournis par les sens offrent souvent à l'esprit un vague , une confusion qui ne permettent y ni à l'attention , ni à la comparaison , ni au raisonnement , d'en saisir les rapports généraux et l'origine. On soupçonne l'existence de faits insensibles ou obscurs qui doivent éclairer ces rapports et leur origine ; on soumet ces faits à diverses épreuves , et ceux-ci se manifestent souvent y par ces essais , avec des caractères si prononcés et si évidents que toute obscurité disparaît.

L'expérience suppose toutes les qualités de l'observateur, jointe à une vaste instruction et à un esprit de finesse et de justesse qui lui donnent la faculté d'aller plus loin que l'observation simple ou naturelle. L'observateur saisit les phénomènes comme la nature les lui présente ; l'expérimentateur est un interrogateur, un scrutateur, qui examine, sonde et cherche à pénétrer dans les choses les plus mystérieuses. Zimmermann a dit, avec beaucoup de raison , que l'observateur lit dans la nature , et que l'expérimentateur l'interroge. Cette destinée fonctionnelle de l'expérience prouve qu'elle est un des procédés les plus importants de la méthode de vérification scientifique. Ce procédé fournit à la raison philosophique des faits que l'observation directe lui a souvent refusés, et sans lesquels il serait impossible d'établir les rapports qui existent entre les effets et les causes.

3« Procédé. — L'ÀnalogiitM»

L'analogisme est un argument par lequel , au secours de l'exercice des sens et de rintelligence , on tire , de la comparaison d'un phénomène connu avec un phénomène inconnu , des inductions basées sur la perception distinctive de leurs rapports plus ou moins prononcés, afin de les rapprocher entre eux et même de les assimiler. C'est , en d'autres termes , la comparaison qu'on fait de divers phé-> nomènes qui offrent des rapports de correspondance ou de ressemblance. On sent combien, d'après cette définition , ce procédé peut aider dans la recherche des faits , soit dans le monde matériel , soit dans le monde intellectuel.

Cet instrument peut réellement être une précieuse ressource dans la recherche du principe générateur de divers phénomènes qui ont de grands rapports entre eux. Mais , comme il s'exerce quelquefois aussi sur des phénomènes peu nombreux , peu saillants , variables ou obscurs , et qu'il conclut en pareilles circonstances , il faut s'en défier, redouter ses abus et n'en user qu'avec réserve. Dans ces cas , on ne doit présenter ses conclusions analogiques qu'avec circonspection et comme des conjectures probables. C'est ainsi qu'on pourra éviter les erreurs auxquelles pourraient conduire des analogies éta^ blies entre des phénomènes qui offrent une plus ou

moins grande disparité dans leurs principaux attri*^ buts. Cette circonspection promet des avantages incontestables pour les progrès toujours lents de la véritable philosophie.

Cet instrument logique a rendu de grands services aux sciences. Nous nous bornerons à vous en donner

des exemples pris dans la médecine. C'est à Tanalogisme qu'est du le rapprochement exact qu'on a fait de certaines maladies chroniques avec quelques maladies aiguës, de l'hystérie avec l'hypocondrie, de la chlorose avec l'anémie , de l'assimilation des affections périodiques avec les fièvres intermit-* tentes , etc. C'est à lui que la pharmaçodynamie doit la connaissance des propriétés thérapeutiques d'une foule de médicaments. On sait que c'est par l'ap-plication de la loi de l'analogie qu'on a reconnu que les plantes, dont les familles et les genres avaient la même structure d'organisation et les mêmes formes, étaient douées des mêmes propriétés médicales. Le principe de l'analogie qui existe entre les propriétés et les formes extérieures des plantes est prouvé par l'observation, l'expérience et la théorie. Ce principe est si fondé , qu'on peut , en général , conclure l'identité des propriétés des plantes qui appartiennent à des famifles et à des genres qui se ressemblent par la structure ou l'organisation. Cette théorie , fondée sur l'analogie des rapports naturels qui existent entre les propriétés des plantes et leurs

formes extérieures , est généralement admise. Elle a sans doute des exceptions , mais elles sont peu nombreuses ; et en bonne logique , loin d'altérer la règle générale , elles la confirment (1).

4« Procédé. — LUnduetion.

L'induction est un argument ou un raisonnement par lequel on tire une conséquence d'un ou plusieurs phénomènes isolés ou réunis, offrant quelquefois des anomalies , liés à diverses lois , agissant collectivement pour produire un seul phénomène, ou séparément pour donner lieu à plusieurs , et dont l'interprétation est obscure, embarrassante. Dans ces cas , on analyse les phénomènes , on les compare, on les rapproche de leurs analogues connus , et par l'application d'une logique sévère , on est conduit à tirer une conséquence sur leurs rapports généraux ou leurs lois.

Cette méthode de recherche expérimentale conduit du passé au futur, du connu à l'inconnu. Elle procède , dit Bacon qui en est le vulgarisateur, per rejectiones et exclusiones , c'est-à-dire par voie d'analyse et de synthèse. Inductia, quœ ad tnventionem et demormrationem scientiçirum et artium erit

(0 f^oy. DeCandoUe, Essai sur les propriétés médicales des plantes, etc.

utilis, naturam separare débet per rejectiones et eœ^ clusiones débitas , etc. (1).

La considération des attributs qui constituent cet instrument logique , et des règles essentielles et caractéristiques qui dirigent son exercice , montre que rinduction a de grands rapports avec Tobservation, l'expérience et Tanalogisme. Mais, malgré les traits qui les rapprochent et qui au premier abord semblent les confondre , il y a entre ces procédés de la philosophie expérimentale des différences qui les séparent et qui proclament leur indépendance. L'observation , l'expérience et Tanalogisme n'exigent qu'un faible exercice du raisonnement. La valeur des phénomènes y est déterminée par des idées simples , et qui sont la conséquence immédiate des premières notions fournies par les sens ; tandis que l'induction est une opération intellectuelle plus délicate , plus complexe et plus féconde y placée hors du cercle d'une faible application de la raison. Elle exige donc une logique plus profonde et plus subtile.

L'induction suppose par anticipation les autres instruments logiques ; elle ne peut s'élever légitimement au haut rang philosophique qui lui est assigné par son génie , que par ses qualités transcendan taies.

(1) Novum organum, lib. I, aph. cv.

5* PftocÉoft. — La Statistique ou le calcul des j^obabilités.

Bûchez a placé au rang des procédés logiques la statistique et le calcul des probabilités. Il a donné à chacun de ces procédés un génie particulier, un caractère propre qui les distingue. Cette distinction n'est pas fondée , et nous pensons qu'il ne l'aurait pas jugée nécessaire s'il avait mûrement réfléchi sur leurs attributs et leur destinée fonctionnelle. Et en efi'et , l'un et l'autre sont basés sur des chiffres et ont pour but de conduire par le nombre à la découverte d'un fait général , dont les rapports des phénomènes entre eux sont semblables , soit que leur origine soit connue ou inconnue. Il est incontestable, d'après l'identité de ces caractères , que ces deux procédés doivent être réunis en un seul. Et en effet , le calcul suppose le nombre , et c'est de la collection des unités, ou le nombre entier, que résulte le calcul qui fournit les probabilités sur lesquelles repose la statistique. Ces moyens logiques ayant tous les deux pour point de départ le nombre , et pour but le calcul qui détermine ou établit un fait , il est naturel de ne pas séparer la statistique du calcul des probabilités. Il sera donc plus conséquent de confondre ces deux actes , pour n'en faire qu'un instrument d'expérimentation, que nous présenterons sous le nom de statistique.

La statistique , considérée dans son sens absolu ,

consiste à établir d'abord des rapports numériques , et à tirer de ces rapports une conséquence tendant à prouver que les faits qu'ils ont servi à établir doivent être constants et avoir lieu dans des circonstances semblables. C'est ainsi que nous parait devoir être déGnie la statistique générale.

Cet instrument a été d'abord employé par Achenwal , pour comprendre , dans un traité général et méthodique , Texposé des forces physiques , morales et politiques des divers états de l'Europe. Toutefois , long-temps avant que le professeur de Gottingue eût réduit la statistique en art, l'empirisme l'avait appliquée à la médecine ; c'est ainsi que la thérapeutique surtout a dû se fonder. Aujourd'hui que c'est uniquement sur des faits palpables , et sur les calculs de ces faits , que les partisans zélés de l'autorité souveraine de l'observation veulent fonder les sciences médicales , on a la prétention d'ériger la statistique en doctrine, à laquelle on ne craint pas de donner la plus grande valeur en thérapeutique. Il vous sera très-facile de comprendre que cette prétention est l'effet d'une confiance irréfléchie et présomptueuse , si vous considérez qu'elle est peu philosophique , et que , quoique ses résultats soient même tout empiriques et en général certains , ils ne sont pas toujours vrais , rigoureux (1).

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(i) Foy, le Mémoire sur le calcul des probabilités appliqué à la médecine , par le Prof R. d'Amador. Paris , 4837.

Ce serait, d'ailleurs , une ambition puérile ou presque téméraire , extrayagante , que de vouloir instituer une doctrine sur un instrument logique de la méthode de vérification. Cette prétention est peutêtre plus insensée que celle des médecins qui , de nos jours , s'étaient abandonnés à la ridicule espérance de fonder la médecine sur Tanatomie pathologique f qui n'est aussi qu'une fraction des procédés logiques de cette science, dont l'exercice a pour but unique la connaissance des symptômes épigénétiques ou les lésions matérielles des organes.

Toutefois , si le procédé numérique a été adopté en médecine avec trop de confiance par certains médecins, nous pensons qu'il a été repoussé, exclu, avec trop de sévérité par d'autres. Et en effet, s'il ne conduit pas toujours à des résultats positifs , il fournit , du moins en général , des données approximatives qui ne permettent pas de le dépouiller de la puissance qu'exerce sur la raison le calcul des probabilités. Il a donc aussi, comme les autres , une certitude morale. Il a sans doute des mécomptes dans les cas qui ne sont pas en tout semblables ; mais ces mécomptes ne sont pas communs , et ils établissent tout au plus des exceptions qui , loin d'invalider la règle , la confirment. Ces exceptions sont offertes par les anomalies de la vie , dont les phénomènes varient comme les conditions individuelles des sujets, et l'influence des conditions des agents gêné-

raux du monde extérieur. Ainsi , quoiqu'on doive se méfier des calculs rigoureux appliqués aux vraisem^ blances médicales, cependant on sera généralement fondé à dire et à admettre que ce qui , dans le plus grand nombre de cas semblables , ou à peu près semblables , est pleinement démontré par la statistique, ou la méthode numérique , ou le calcul des probabilités, n'est pas dépourvu de fondement. C'est ainsi que l'empirisme surtout a découvert les pro* priétés des agents thérapeutiques les plus efficaces ; il a groupé les faits d'après leur ressemblance , puis les a nombres pour se rendre compte et constater l'action de ces agents. Gela est généralement exact , l'esprit de sophisme seul peut tenter d'ébranler cette vérité.

Ainsi , nous conclurons que , bien que nous reconnaissions , avec les adversaires de ce procédé , qu'il ne conduit pas toujours à des résultats certains et invariables , soit dans l'étiologie des maladies , soit dans leur diagnostic , leur pronostic et leur thérapeutique , il est néanmoins, un de ceux que la raison philosophique doit accepter et invoquer dans ses recherches expérimentales. Serait-il sage, en effet, de le frapper d'anathème et de l'exclure, parce qu'il est passible de quelques exceptions ? Une telle conséquence heurterait de front les règles de la logique, et anéantirait en un instant les résultats de l'expérience des siècles. D'ailleurs, si on repousse

ce procédé du domaine de la méthode de vérification , par la même raison on devra aussi , poar être consé* quent^ les envelopperions dans cette proscription , parce qu'il est impossible qu'on puisse regarder les autres comme infaillibles. Chacun d'eux a son génie particulier., son caractère propre ; aucun n'est parfait, et malgré leurs défauts, c'est à eux que nous devons la révélation de tous les faits primitifs qui ont créé la science. Nous acceptons donc la statistique comme un des procédés les plus utiles de la méthode de vérification.

C'est, Messieurs, à ces considérations générales sur la méthode de vérification que nous bornerons ce que nous avions à vous exposer à ce sujet. Ces notions philosophiques nous ont paru nécessaires , pour vous faire connaître que cette méthode était indispensable pour diriger votre esprit à travers ce labyrinthe de faits dans lequel nous allons pénétrer. C'est par l'application sévère et légitime de cette méthode unique ou par excellence, que, nous élevant . au-dessus des sens , nous parviendrons jusqu'à la connaissance des causes ou de l'origine des rapports que celles-ci ont avec les phénomènes , et de ceux que les phénomènes ont entre eux; c'est par elle que nous découvrirons ce que nous ne pouvons ni voir, ni toucher ; c'est par elle que vous arracherez la science des maladies à l'empirisme, et surtout au matérialisme sur lequel des esprits vains et néces-

siteut se sont efforcés de la faire reposer ; c'est par elle que^ noas emparant des fruits de l'observation et d'expériences attentives , nous saisirons les rapports généraux ou les lois , nous découvrirons les éléments des maladies , et nous poserons les fondements d'une nosologie et d'une classification pharmaco-dynamique naturelles ; c'est, enfin, par elle que nous faciliterons les progrès de la médecine , dont toutes les branches , et la thérapeutique surtout, sont en entier dans la méthode de vérification scientifique.

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