‹ Essai sur la morale d'AristoteChapitre 101 sur 128 · YAh. yk.. m. IX · texte numérisé non relu

YAh. yk.. m. IX

L'homme n'est vraiment homme que dans la société. Et c'est la vie sociale qui, après avoir assuré son existence à tous les degrés , lui procure enfin les loisirs dont il a besoin pour philosopher. L'Etat, à son tour, a pour fui la pensée pure, la sagesse. C'est que l'État idéal, c'est une société d'esprits. Aristote ne dit pas le mot : il est d'une autre langue que la sienne, et convient à une autre doctrine. Mais ce que Malebranche, par exemple , nomme la société des esprits , ce que Leibniz nomme la cité ou la république des esprits, n'est-ce point ce qu'Aristote conçoit ou entrevoit quand il parle de l'amitié, de l'amitié réservée sans doute aux âmes d'élite, mais déclarée aussi la chose la plus nécessaire au maintien de l'Etat, plus nécessaire même que la justice? 11 y a dans l'Etat, parce qu'il est, et pour qu'il soit, une sorte d'amitié rudimcntaire, et c'est ce qui deviendra, grâce à la vertu, la parfaite amitié entre les gens de bien. Mais la politique n'a-t-elle pas en vue de faire des gens de bien ? Dès lors elle multipliera les amitiés. La société véritable, parfaite, idéale, c'est celle qui unit les hommes entre eux, en tant qu'hommes ; et puisque les hommes vraiment hommes sont ceux qui vivent de la vie de l'esprit, la société parfaite sera, reprenons le mot maintenant, la société des esprits ou des êtres raisonnables. C'est le but où il faut tendre. C'est en visant très haut que se font bien les choses communes, pourvu que l'on vise juste. Et certes c'est viser juste que de prendre pour but ce qui est essentiellement humain, quand il s'agit de choses humaines, de la vie

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humaine, et des biens humains. La fin donc et l'idéal de la société, de la cité, de TKtat, c'est la sagesse, la pure pensée, la philosophie.

Aristote ne le dit pas d'abord expressément. Yeut-il ménager l'opinion publique qu'une pareille assertion, présentée sans précaution , effaroucherait ? Dans le premier livre de la Morale à ]Sico?naque, tout ce qu'il dit du bonheur véritable s'applique à la contemplation, il ne la nomme pas. Il déclare que la félicité suprême est le but où tend la politique : il donne à cette félicité tous les attributs qui conviennent à la contemplation ; il en marque avec force le caractère divin : il la voile néamoins, ne disant jamais nommément en quoi elle consiste. La même discrétion se retrouve dans tous les livres de la Politique, quand il assigne comme fin dernière de TKtat cette parfaite et divine sagesse'. Il en montre plutôt l'influence pratique, ce qui est tout naturel dans un traité de politique, mais c'est bien elle qui est le terme où tout aboutit, on n'en saurait douter. Et dans le X" livre de la Morale à Nicojnaque, n'est-ce pas après avoir nommément et explicitement parlé de la contemplation et l'avoir mise au rang suprême qu'il arrive, dans un dernier chapitre, à la politique, liée, selon lui, à la morale et supérieure à elle. Ainsi tour à tour la politique semble maîtresse de tout, et par conséquent de la contemplation même ou sagesse, et la sagesse, au contraire, semble primer tout, puisqu'elle

1. Voir, psr exemple, Vo-^it., VII (1V\ xiii. IC. 17. 18. 1333 ^

SOLUTION Dli UUELOl'KS DIFFICULTÉS. 181

est le but de la politique elle-même. Cela s'entend, si: Ton songe que la politique joue le rôle de la raison pratique, ou rs,oivrt7iç] ou, pour mieux dire, elle est cette raison pratique appliquée à organiser et à régler, non plus la vie de l'individu seul, mais la cité qui est un plus grand objet. Or la raison pratique n'est pas vraiment maîtresse de la sagesse spéculative, qui lui est supérieure : elle ne s'en sert pas, elle veille seulement à la rendre possible : ainsi la médecine n'est point maîtresse de la santé, parce qu'elle procure la santé. C'est en vue de la sagesse que la raison pratique prescrit des règles, elle n'en prescrit point à la sagesse. Prétendre que la sagesse lui est subordonnée parce qu'elle procure la sagesse en prescrivant ce qui en assure le règne , ce serait prétendre que la politique commande aux dieux mêmes, parce qu'elle règle tout dans la cité'. Voilà le rôle de la politique nettement déterminé : son but, c'est bien la sagesse pure, la pensée pure, la contemplation, et l'on voit comment cela s'explique dans la doctrine d'Aristote.

Mais c'est une conséquence des principes exposés jusqu'ici que les objets supérieurs ne suppriment point ce qui est au-dessous d'eux : c'est" l'influence idéale et en même temps réelle, nous avons vu comment, du terme suprême qui rend raison des choses qui lui sont subordonnées; c'est lui qui en constitue l'essence, c'est lui qui en est 1(^ principe et la cause. S'il les fait

1. Eth. Xi':., VI, XIII. S. Ce sont les ilcniières lii;iies du livre Vi.

être, ce n'est pas pour les détruire. 11 doit toujours les dominer, romme choses qui viennent de lui, toujours se les rapporter, comme choses qui retournent à lui, et le ressort de leur être n'est-ce pas d'aspirer vers lui? Mais ils ne sont pas forcément rejetés dans l'ombre parce qu'il a lui-même un incomparable éclat. Les biens inférieurs sont des biens. Leur préférer ce qui vaut inUniment mieux qu'eux, ce n'est pas les tenir pour rien. Et Aristote veut que les biens du dehors, rà ïxz:; àyoc9x^, soient indispensables au bonheur, non à proprement parler comme parties intégrantes, mais du moins comme conditions ou, si l'on veut, comme éléments inférieurs. C'est une sorte de matière entre les mains de l'homme vertueux , qui y imprime la forme du beau -. Leur absence peut devenir encore un moyen de vertu, par le courage avec lequel on sait s'en passer ; mais communément leur présence est nécessaire, soit que la vertu éclate dans l'usage qu'elle en fait, soit que, sans eux la vie n'étant pas tenable, il n'y ait plus lieu, eux disparus, de parler de bonheur ni de vertu. Tour à tour Aristote, les comparant à la pure félicité, les jugf* bien peu de chose, et, voyant quelle place ils tiennent dans la vie réeUe , les estime de grande importance. Il faut, pour l'amour du beau, perdre la \ie même ; un des plus précieux avantages de la vertu, c'est de nous soustraire en quelque sorte aux mobiles caprices de la fortune, en nous mettant dans une ferme

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