‹ Essai sur la morale d'AristoteChapitre 115 sur 128 · l'oUt., I, I, 8, 12o2l · texte numérisé non relu

l'oUt., I, I, 8, 12o2l

214 CHAPITRE YIl.

chants à la loi ; elle peut faire prédominer la volonté supérieure, ou pure, ou idéale, et ce n'est point se faire tort à elle-même que d'imposer aux penchants cette contrainte, c'est plutôt s'affranchir, se développer, être vraiment elle-même, car au fond elle est volonté, volonté raisonnable ; et elle agit alors selon ce qu'elle est, selon l'essence de la volonté pure, de la volonté raisonnable. Kant distingue entre Yliomo phxnomenon et Vhomo noumenon ' : je dirai volontiers que la même distinction est dans Aristote, quoique non exprimée de la même manière. L'un et l'autre ont une idée de la perfection et de la dignité de l'homme dont ils font la fm et la règle de l'activité pratique. Ce n'est point de l'expérience qu'Aristûte apprend ce qu'il convient et ce qu'il faut que l'homme soit pour être vraiment homme, ce n'est point l'expérience qui lui enseigne ce qu'il y a dans l'homme de plus relevé, xpâriTt^v, et en même temps d'essentiellement propre à l'homme, olv.ilo'j : aussi bien que Kant, c'est à une conception toute rationnelle qu'il doit ses vues sur l'humanité vraie. La nature raisonnable, laquelle est dans l'homme, c'est pour Aristote comme pour Kant, une nature archétype, nalura archetypa^'^owv emprunter à Kant même un terme qui sentie platonisme : c'est un archétype, alors qu' Aristote y cherche la règle de la vie; et puis c e^siimç, natur a ectypa, comme dit encore Kant', alors que, le regard fixé sur cet idéal, Aristote essaie de décrire la vie bonne et heureuse. Cette

1. K;iiit, Boclrine de la \ertu, I" part., liv. i, iiilrodiiction, § 3. -2. Kaiif, CritiiiHc de la Raison in-atl que, 1" part., liv. I, cli. i, § 1.

DE l'EUDÉMONISME RATIONNEL. 213

forme que Platon appelle idée, Aristote ne la nomme pas du même nom ; il ne pense pas, comme Platon, qu'elle existe d'une manière séparée : elle n'est que dans l'esprit qui la conçoit ou dans les choses qui la reçoivent en quelque sorte et qu'elle constitue : séparée des choses réelles, ce n'est qu'une abstraction, elle n'a point de subsistance propre, elle n'est point réalité substantielle, chose en soi, ovto; cviol, comme le voulait Platon. Où elle est le plus et le mieux réalisée, c'est dans l'homme de bien, et c'est pourquoi Aristote déclare celui-ci, nous nous en souvenons, règle et mesure des choses. Dans l'esprit de tous elle est en puissance et comme enveloppée et endormie; dans l'esprit qui la considère, elle est en acte et comme explicite et éveillée; enfin, dans la vie de Tliomme de bien, elle est tout à fait en acte et toute réalité. Mais pourtant il n'y a pas d'honnne tellement bon que ne soit meilleure encore cette forme de la nature humaine selon laquelle il ordonne ses pensées, ses sentiments, sa conduite. C'est donc bien une idée ou un idéal que cette forme supérieure et excellente. L'idée platonicienne^ Aristote la repousse et la combat : il l'admet en même temps, d'une façon à lui propre, nouvelle, originale, mais enfin il l'admet; et il a, comme Kant, son platonisme. Il craint de se perdre dans le vide s'il conçoit au-dessus des choses connues par expérience un monde hitelligible transcendant, céleste ; il se rend compte de la faible vertu et de la courte portée de l'abstraction avec une précision impitoyable ; il ne considère comme réel que ce qui agit, et il pense cfue

cela seul agit qui est individu, éV.ao-tjv. Dans l'homme, cherchant le principe essentiel et constitutif, il ne croit le trouver que dans ce qui est propre à chacun, dans ce qui fait de chacun un être singulier qui est ceci, et non pas cela^ qu'on peut caractériser, désigner, dénommer, -cot ri \ en un mot dans ce qui constitue, comme nous dirions maintenant, la personne^ Aussi, lorsqu'il disserte sur le souverain bien, l'idce du bien, si chère à Platon, est-elle pour lui objet de crainte et de répulsion. C'est, dit-il, une idée générale, une idée commune, et c'est de l'homme, c'est du bien de l'homme qu'il s'agit. Un charpentier ou artisan quelconque ne trouverait ni grande lumière ni grand secours dans l'idée générale du bien pour faire aussi bien que possible les œuvres déterminées qui lui sont demandées. L'homme a une œuvre propre à accomplir : à quoi lui sert pour cette tâche humaine une idée générale qui s'applique à tout? Ainsi Aristote rejette l'idée platonicienne où il ne voit qu'une généralité vague et une chimère -. D'ailleurs, Platon lui-même avait parlé de l'œuvre propre de l'homme '^ ; et Aristote ne devrait pas l'oubher. Mais ce que nous voulons mettre en lumière ici, c'est la peur qu'inspirent à Aristote les idées générales vides, et

1. Ce mot revient très fréquemiiieiit chez Aristote. Voir iiutammeiil Caicg., V, 3bl0. — P/(!/s., IV. vu, 214^12. Metaih., V (A), ii, 1014^22; Vil (Z), IV, 1030» 3.

2. Eth. Nie, I, VI. Ce chapitre est consacré à discuter le rôle de l'idée platonicienne du bien dans la morale. Voir Metaph., XIII (M) et XIV (N), la réfutation générale de la théorie des idées.

Page 1