DE L'EL'DÉMOMSME RATIONNEL
l'od ne voit pas pourquoi Kaiit dit que Ton ne peut vouloir la perfection d'autrui. Ne prétend-il pas qu'il faut traiter riiumanité dans les autres comme en soi-même? Dès lors, ce n'est pas assez de la respecter en autrui comme en soi, il faut aussi travailler à l'y cultiver, à l'y développer: travail indirect, qui n'est pas assurémentcelui de la vertu personnelle, mais travail, enfin, que Kant admet parfaitement et recommande sous d'autres noms : car il ne veut pas qu'on demeure indifférent à l'état moral d'autrui. Mais là n'est pas ce c{ui nous importe en ce moment. Considérons plutôt ce qu'il dit du bonheur, il dit que l'on doit travailler au bonheur d'autrui, et que l'on ne peut se faire un devoir de rechercher et de poursuivre son propre bonheur. Mais si le bonheur véritable consiste dans la vertu et plus généralement dans la perfection et dans l'excellence propre, pourquoi ne pourrait-on pas, disons mieux, comment ne devrait-on pas se souhaiter à soi-même ou plutôt vouloir et rechercher pour soi-même un tel bonheur? On n'a pas le droit d'être indifférent à sa propre perfection, on n'a pas 1-e droit d'en négliger le soin : comment aurait-on le droit d'être indifférent au bonheur véritable et de n'en avoir nul souci ? Que si, au contraire, on donsidère le bonheur apparent ou le bonheur faux, c'est-à-dire celui qui n'est pas fondé sur la ^ ertu, et qui est en désaccord avec l'excellence de la nature humaine , partant avec ses plus profondes et ses plus légitimes aspirations , nous pouvons et nous devons détourner du bonheur ainsi entendu non pas seulement notre propre vue et nos propres
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désirs, mais la vue et les désirs d'autrui. Ainsi s'évanouit cette opposition qu'établit Kant entre la perfection que nous devrions rechercher pour nous, non pour autrui, et le bonheur que nous devrions rechercher pour autrui, et non pour nous. Restent les biens extérieurs, qui sont comme les soutiens de la vie ou qui lui servent d'ornements : dira-t-on que nous devons les négliger pour nous-mêmes et les procurer à autrui, et que dans roccasion le devoir est de nous employer, nous et tout ce qui est nôtre, au service des autres hommes? Mais Aristote, dans sa belle théorie de l'amitié, remarque justement que, jusque dans cet abandon de nous-mêmes et de ce qui est nôtre, nous ne faisons point de tort à notre vrai bonheur, lequel est placé dans la vertu et la sagesse, et de plus il insinue qu'en voulant faire le bonheur des autres, nous ne devons pas les combler témérairement de biens qu'ils auraient tort de souhaiter, mais plutôt nous devons vouloir avant tout qu'ils soient ^Taiment heureux, étant en l'état qui convient le mieux à la nature humaine. -~-__^^
Les objections de Kant ne peuvent donc pas nous empêcher de maintenir qu'entre la doctrine d'Aristote et la sienne il y a, au fond, analogie. Comme pour l'un et pour l'autre le souverain bien consiste dans le complet et parfait développement de la vraie nature de l'homme, de la nature raisonnable, produit par la libre volonté, et aidé d'une manière ou d'une autre par Tordre de l'univers, il est légitime, il est bon, si l'on regarde non aux mots, mais au sens des théories de l'un et de l'autre, il
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est conforme au devoir en même temps qu'aux plus naturelles inclmations du cœur humain, de rechercher et pour autrui et pour soi la perfection et la félicité. Kant a combattu Y eudémonisme ; mais V eudémonisme rationnel d'Aristote n'est pas loin de sa propre doctrine morale. C'est un idéal qu'Aristote nous propose : idéal de la nature humaine et de l'excellence de l'homme, idéal de la perfection et de la félicité. Et, quand il parle du souverain bien, qu'il appelle le bonheur, r/iv z'j^cciu.o^jIc/.v^ la vie bienheureuse, -b 'Cfiv u.y.y.apioi;, la béatitude, tout ce qu'il en dit repose en définitive sur une confiance, analogue, malgré la diversité des vues, à celle de Kant, confiance en un secret accord, en une convenance moralement nécessaire, pour ainsi dire, entre la nature des choses et la vertu, entre Tordre du monde et la moralité, entre les aspirations de l'homme et ses devoirs.
OLE L EIDÉ.MOMSME D ARISTOTE >E DETRllT PAS LE DÉSIMÉRESSEMEM.
Le désintéressement n'est pas seulenit'ut pour la vertu une parure, c'en est l'essence, c'en est le fond. Faire bien par intérêt, ce n'est plus faire bien. L'eJFet extérieur ou le résultat de l'acte peut demeurer le même ; le principe qui l'inspire étant complètement différent, l'acte cesse d'avoir une valeur morale, et, quand même il ne deviendrait pas positivement mauvais, le mérite disparaît avec la bonté. Et néanmoins, si complet que soit le désintéressement, arrive-t-on à se dépouiller si totalement de soi que, dans toute la rigueur des termes, on ne songe nullement à soi? Y peut-on, y doit-on arriver? Faut-il que Tamourdu bien, pour n'être pas mercenaire, atteigne ce degré, chimérique, ce semble, de désintéressement? Sera-ce aimer encore que de ne trouver jamais dans l'amour le plaisir d'aimer? Le bien pourra-t-il se montrer, se faire connaître, se faire aimer, se faire vou-
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loir, sans se faire goûter et sans devenir ainsi le bien de qui le connaît, l'aime et le pratique? Le sacrifice par lequel onlni immole tout, n'aura-t-ilpas jene sais quelle amère mais incomparable douceur? Et les vertus héroïques ne produisent-elles pas de mâles, d'âpres joies, très profondes, j'allais presque dire très eni- \rantes? Faut-il proscrire l'enthousiasme? Faut-il, dans la vie ordinaire, interdire à l'homme de bien de se plaire au bien, et lui reprocher, conune une faiblesse qui entame sa vertu, cette ardeur, cette sorte d'allégresse qui semble augmenter sa vigueur morale et communiquer à ses démarches une plus heureuse souplesse et une aisance gracieuse? Singulières profondeurs de l'àme humaine. Mystérieuse alliance de ce qui semble se contredire et s'exclure, la douleur etlajoiedans le sacrifice, l'oubli de soi et le contentement intérieur, le désintéressement de la vertu et le plus grand des biens, l'intérêt personnel, osons le dire, le plus élevé, mais le plus cher, le plus précieux, trouvé dans la vertu même.
Qui médite ces choses, ne repousse point Veudrinonisine; car c'est une doctrine qui maintient que le ^désintéressement est possible et qu'il est beau et qu'il est bon^ mais que l'on ne peut se déprendre complètement de soi-même, devenir indifférent à soi-même. On doit mourir si le devoir le demande, sans doute ; mais la mort n'est pas le terme où va l'action, où va la vie. La pratique du bien n'anéantit pas, eUe vivifie ; et il y a ) une manière en quelque sorte désintéressée de s'aimer soi-même qui est non seulement nécessaire, mais légi- 1
time, noble, moralement bonne. Aristote a vu ou entrevu tout cela, et si en voulant trouver le bonheur dans la vie présente, il s'est engagé en des difficultés inextricables, il a du moins connu les vrais principes de Veudémonisme. C'est ce qui fait la valeur de sa théorie. A-t-il pensé que le bonheur étant la fin suprême de l'homme, aucune détermination ne pouvait être prise sans qu'on eût expressément en vue le bonheur même ? Non, il n'a pas pensé cela. 11 a dit, au contraire, et ce n'est pas une conjecture, il a dit formellement', que d'autres choses pouvaient être voulues pour elles-mêmes, bien qu'elles se rapportassent au bonheur entendu dans le sens élevé que nous avons vu. Et comme exemple de ces choses^ qu'a-t-il cité? La vue, le plaisir, la pensée, la science. On peut vouloir ces choses comme des fins, sans songer à la relation qu'elles ont avec la félicité, on peut les vouloir parce qu'elles sont ce qu'elles sont, les vouloir pour l'amour d'elles-mêmes, pour elles-mêmes. Et ainsi, ajoute Aristote, de toute vertu, r.y.To;, àpzrn;, c'est-à-dire de tout ce qui est activité parfaite en son ordre, de tout ce qui est excellence, de tout talent, de tout emploi sain, réguher. et encore mieux, éminent de nos facultés, de tout ce qui a de la valeur par soi, de tout ce que la raison juge bon, enfin et surtout de la vertu morale proprement dite et de la pure pensée ou de la contemplation. Ces choses si éminentes, d'une souveraine excellence, on les veut pour elles-mêmes : le courage est la fin du courage ; la justice est la fin de la