‹ Essai sur la morale d'AristoteChapitre 122 sur 128 · L'EUDÉMONISME ET LA. NOTION DE DIEU · texte numérisé non relu

L'EUDÉMONISME ET LA. NOTION DE DIEU

rôle des maîtres? est-ce l'homme? nullement. Ce sont les corps célestes, le soleil, les astres. En combien d'endroits Aristote ne les déclare-t-il pas divins, ces êtres qui composent le monde sidéral^? C'est la partie la plus noble de la nature ; c'est celle où par un complet assujettissement aux lois éternelles des nombres et des proportions, l'immobile essence du premier moteur est le mieux imitée ou approchée ; là règne la nécessité. La région humaine qui est la région de la contingence, est déjà inférieure. Ces êtres célestes et divins, semblables au maître d'une maison bien conduite, ne connaissent ni caprices ni petits plaisirs. Toujours occupés à penser l'immuable et à gouverner selon la raison la mobile réalité, ils n'ont pas de temps à perdre, et, comme leur tâche est immense et très haute, elle est incessante : ils ne se fatiguent pas d'ailleurs de ces nobles soins. L'homme, qui ne vaut pas ces êtres merveilleux du monde supralunaire, l'homme est un peu comme l'esclave dans la

1. Comparez notamment au passage cité ici uue remarquable page des Eth. Nicom., VI, vu, 3-o. On ne peut regarder la politique comme la plus noble des sciences, azouSa'.oTâTT.v, à moins de considérer l'homme comme ce qu'il y a de mieux dans l'univers, si ;xt, t6 âpirrov twv èv xw x&7;j.(;) àîvOpwTO; sTTLv. Or, il n'en est rien : il y a des êtres beaucoup plus divins que l'homme, xal yàp àvôpui-ou à).)»a -oa'j OciÔTcpa xr.v o'juiv, par exemple, pour ne citer que les plus apparents, les plus éclatants, oTov là çavcpwxaTâ y;, ces astres qui sont comme les fondements du système du monde, iç, wv ô xôff;j.o; cuv£3tt,x£v. Voir encore PItysiquc, II, iv, 6. Tôv oùpavôv xal xi Ôîiô-ara twv -.javjpwv. On pourrait citer beaucoup d'autres textes. Signalons ce passage de la ilfHaphijsiqHe, XII (A), ix, 1074i'15 : Aç/7.£Ï ULÈv fào Q voû; (l'intelligence suprême) elva: twv aatvojjisvojv OîiÔTato?. Sans doute twv -jaivo'xjvojv xaxà tôv oûpavov, c'est-k-dire les astres dont la nature est divine. (Voir Métnph., XII (A), viii. 1074''30, tûv 'fjpo- [xévwv Ti 6sîwv swaâTwv xavà tôv oùpavôv.)

maison bien organisée : sa tâche remplie, il a du temps à lui, il fait ce qu'il veut, il agit ou se repose à sa guise. C'est là, ce me semble, le sens du passage que nous venons de citer. La comparaison assez singulière qu'emploie Aristote, ne doit peut-être pas être trop pressée ; mais elle est du moins en harmonie avec une pensée constante, je ne dis pas d' Aristote seulement, mais des anciens Grecs : c'est la supériorité qu'ils attribuent tous aux astres sur l'homme. La divinité, qu'ils répandent partout, leur semble plus présente dans les corps célestes qu'ailleurs; et ils ne renoncent point pour cela à donner en tout le premier rang à la pensée. Ces corps célestes sont animés, ils sont intelligents : la pensée est là, plus vive et plus puissante que chez l'homme, pensée plus maîtresse d'elle-même et présidant à de plus grandes choses, plus sereine en sa calme contemplation qui n'a pas besoin du raisonnement ni de la dialectique, plus excellente aussi en son action en quelque sorte pratique puisqu'elle fait mouvoir un plus ample système et produit des effets plus énergiques et plus simples. Ils sont donc heureux, ces êtres célestes, et plus heureux que l'homme. Et Aristote n'ose pas permettre à l'homme de se rapprocher jamais d'une manière durable de cette félicité. 11 se contente pour la nature humaine de ce bonheur entrecoupé, haché, si j'ose ainsi parler, que la fortune mobile peut sans cesse interrompre et que les faiblesses mêmes de la volonté peuvent compromettre '. 11

1. Pliysiijue, II, V et particiilièreiuent vi, 2. 197''3. A;o -/.a: àvavx-r, -zpi

l'eudémomsme et la notion de dieu. 281

ne fait pas espérer à Thomme de bien, comme récompense de pénibles efForts, la fixité, la st;dDilité, la constance, en un monde supérieur où la fortune n'ait plus de prise et où la volonté n'ait plus à craindre de se démentir ou de s'égarer.

Platon, en insistant sur les suites éternelles de la moralité actuelle, donnait dans une autre \ie une place d'honneur àFhomme parmi les êtres célestes et divins. Si dans le monde sensible l'homme est peu de chose, si par son intelligence même, si haute qu'elle soit, il ne s'élève pas au rang des astres c]ui planent sur sa tète, sa vertu, en l'introduisant à jamais dans le monde intelligible, lui donne, en cette région transcendante, rang de maître. Aristote ne le détache point de cette nature dont il fait partie ; il ne lui permet pas d'espérer jamais autre chose que ce qu'il est dans l'univers actuel ; mais il veut lui faire trouver dans le monde sensible même le monde intelligible, dans la chétive existence présente, l'éternité : ni la vertu ni la sagesse ne donnent un titre à une \ie où disparaîtraient les humbles condhions de celle-ci; la vertu élève Thomme, la sagesse le divinise, mais ici même. La place de l'homme dans la nature reste relativement petite, et jamais elle ne ser'a changée ; et le bonheur de l'homme, si sublime qu'en soit l'idéal, ne sera

iJaus les Eth. Nicom. (notamment 1, ix, G), il distingue expressément ZÙZ2:ixovîï et £-jTy/'2, mais il en marqnc aussi les rappoits. Ici, d'ailleurs, tj/t, comprend toute la contingence.

1. Et la nature humaine est toujours esclave à liien des égards, toa- Àayf, T, -j-jï'.; ôo'jÀt, tôjv àvOpwTTojv si-:'.-/. Mctiqili., I (A;, 11, 9Si''oO.

jamais qu'un bonheur humain, c'est-à-dire soumis à toutes les vicissitudes, à toutes les défaillances de la \ie humaine actuelle, bonheur mélangé par conséquent, court, menacé sans cesse d'être altéré, sûr toujours de finir. N'avais-je pas raison de dire qu'Aristote n'a pas assez connu la grandeur de l'homme ?

En résumé, Yeudémonisme^ sans la notion de Dieu et •de la \ie future, ou ramène l'égoïsme malgré les plus nobles et les plus belles aspirations, ou donne du bonheur même une idée défectueuse, soit qu'il le rétrécisse pour l'accommoder aux conditions de la vie présente, soit que prétendant en garder l'idéale pureté, et le pla- ■cer néanmoins dans cette vie trop manifestement impuissante à le contenir, il ne nous en offre plus que la chimérique et décevante image.

Tout autre est le spectacle que nous donne Veudémonisme, quand il est parfaitement clair que ni l'homme n'est à lui-même son centre, ni la vie présente n'est le tout de l'homme. De petits esprits pourraient craindre .que dans ces conditions nouvelles la moralité ne devînt trop éthérée : il leur semblerait que l'espérance •des choses à'au ddà dût rendre méprisables les choses ■de la terre, l'humilité anéantir toutes les vertus un peu fières, ou éteindre les vertus éclatantes ; et ainsi, au moment même où nous croirions élever le plus nos idées morales à l'aide des idées religieuses, se répandrait partout je ne sais quoi de terne, de morne, de triste. C'est une erreur. Voyons, par exemple, ce que devient, dans la doctrine de saint Thomas, l'éthique d'Aristote si

L'EUDÉMONISMli ET LA NOTION DE DIEU. 283

■étroilement alliée au christianisme. M riiumilité ni la sévérité chrétiennes ne causent à celui qu'on appelle le docteur angélique ni scrupules ni embarras. Il a une manière nette et franche de poser les questions et de les résoudre; c'est sans arrière-pensée qu'il suit, dans l'analyse des vertus, Aristote son guide. Il déclare que le PJùlosophe, comme il le nomme, a excellé dans la description des devoirs de la vie civile'. Il reproduit ses théories sans défiance. Il lui suffît pour écarter tout péril d'y ajouter la notion chrétienne de Dieu, et tout s'arrange sans effort, ou s'épure et s'élève davantage*. En veut-on un exemple frappant? Qu'on aille droit aux articles oi!i il est traité de la magnanimité, par exemple, puis de l'humilité. Saint Thomas répète, avec Aristote, que la magnanimité fait qu'un homme se juge digne de grandes choses * : seulement il ajoute qu'il y faut joindre la considération des dons de Dieu. Voilà Torgueil prévenu ou •surmonté. On est humble quand on s'abaisse en consi-

1. Simma theolog., '■2'^ 2''', qiKPst. lOl, art. I, ad o'"". De hamilitutc.

2. Voir aussi un remarquable ouvrage d'un disciple de saint Thomas, le J)e Rcgimine principum, composé pour Philippe le Bel par son précepteur, Ëgidius Colonna, de Rome, connu aussi sous le nom de Gilles de Rome, le Docior fiindatisAiiiins : cet écrit condense h, Morale et la Politique d"Arislote et les accommode à l'instruction d'un roi chrétien; l'auteur met k profit saint Thomas d'Aquin dont il reproduit très souvent le texte, et c'est le même esprit et la même doctrine, la même façon d'accepter les enseignements du l'hilosophe sur l'honnêleté naturelle, la même manière très simple de tout animer du souffle chrétien et d'ajouter au naturel le surnaturel. Gel ouvrage ne doit pas être confondu avec un autre De Regiminc pyincipum, très célèbre et purement politique, attribué à saint Thomas d'Aipiin. Nous remercions M. Laboulaye qui a attiré notre attention sur l'écrit d'Egidius.

Page 1